‹ De Paris au TibetChapitre 12 sur 53 · NOVEMBRE 1872. — 15 JANVIER · texte numérisé non relu

NOVEMBRE 1872. — 15 JANVIER

Shang-Haï, capitale commerciale des Européens en Chine et tête des grandes lignes de navigation à vapeur autour du monde.

— Projet d’un voyage au Tibet ayant son point de départ en Chine. — Difficultés de l’entreprise dès que l’on veut traverser le massif montagneux de l’Himalaya et que l’on abandonne l’itinéraire ordinaire du retour en Europe par la Sibérie. * —

Intérêt scientifique et commercial du nouveau projet.

Shang-Haï.

Nous voici au terme de notre voyage maritime.

En quarante-cinq jours, nous avons franchi l’énorme distance qui sépare Marseille des rivages les plus orientaux de la Chine. Deux continents entiers, l’Asie et l’Europe, s’interposent dans leur plus grande largeur entre la patrie et nous. Mon rêve serait de refaire par terre ce trajet si facilement accompli par eau. Ce ne seraient plus des jours,

CO

DE l'Ali 1S AU TIBET.

mais bien des années, qu’il faudrait pour le retour si, au lieu de suivre la route connue et facile de la Sibérie, on essayait de traverser le Tibet. Les difficultés seraient immenses, les résultats scientifiques considérables. Peut-être au début de cette entreprise trouverai-je d’heureuses occasions de servir les intérêts commerciaux et politiques de mon pays. L’exécution d’un pareil projet demande une connaissance suffisante de la langue chinoise, des informations sûres, des références nombreuses, des moyens d’action puissants. La période de préparation sera assez longue pour que j’aie le temps d’étudier notre situation actuelle dans ces mers éloignées. Il n’est pas sans intérêt d’essayer de pénétrer l’avenir de ce monde oriental, qui est encore si peu connu, si diversement jugé. Au point de vue commercial, il est depuis longtemps l’objet de l’ardente convoitise, de l’âpre exploitation de tous les peuples européens. Au point de vue social, il nous offre les plus terribles problèmes à approfondir. Au point de vue politique, il pèsera, demain peut-être, d’une façon inattendue dans la balance de l’univers.

Shang-Haï est la ville d’où l’on peut le mieux embrasser le prodigieux mouvement d’idées et d’affaires dont les mers de Chine sont le théâtre. Si Ilong-Ivong est la capitale politique des Européens en Chine, Shang-IIaï en est la capitale commerciale.

Shang-Ilaï. — Vue générale.

DE SIIANG-HAl A HAN-KÉOl!. • 6S1

G’csl là que viennent se rejoindre les deux extrémités de ce cercle immense que forment tout autour du globe les grandes lignes de navigation à vapeur. Le courant des échanges avec l’Amérique s’y rencontre avec le commerce-européen. Hyest, aussi facile d’expédier directement une lettre à New-York ou à Lima qu’à Londres ou a latis.

Les communications avec les deux hémisphèies sont si nombreuses, si régulières, si rapides, qu’il semble que l’on touche de là aux extrémités de la planète. Des fils télégraphiques relient Shang-Haï à Hong-Kong, au Japon, à l’Europe par la Sibérie, et par conséquent à l’Amérique. Un câble direct ne tardera pas sans doute à être posé entre les États-Unis et le Japon, et le même courant électrique pourra faire bientôt le tour complet de la terre.

La ville européenne s’est établie a Shang-Hai, à côté de la ville chinoise, sur un territoire neutralisé, concédé par le gouvernement chinois. Les étrangers y vivent sur un pied d’égalité absolue. Ce sont des hôtes auxquels la Chine a accordé le droit de police sur l’emplacement qu’ils habitent. Leurs relations avec les autorités chinoises sont incessantes. Elles ont un caractère plus intime et plus cordial qu à lion-, Kong. Les canons de la colonie anglaise semblent toujours braqués sur sa voisine chinoise, Canton,

dont ];i population ressent pour les Européens la haine particulière aux gens qui ont été souvent battus.

Shang-Haï, au contraire, a toujours été protégée par les étrangers. Ils ont chassé les rebelle* de ses murs en 1853; ils l’ont préservée depuis de toute nouvelle atteinte. Ils ont nourri souvent la foule affamée qui venait y chercher un refuge contre les Taïpings. Un amiral français est mort en combattant pour la tranquillité de la province. Les intérêts locaux des Européens et des Chinois sont ainsi depuis longtemps confondus. Des deux côtés on se juge avec plus d impartialité, et la barrière que les préjugés elevent entre les deux races va s’affaiblissant chaque jour.

Des Chinois sont moins rebelles qu’ailleurs aux idées de progrès, moins hostiles à tout ce qui vient du dehors. Les Européens s’intéressent davantage aux destinées d’un pays où ils désirent s implanter; ils commencent à réagir contre cette morgue haineuse, ces allures intolérantes qui ont si longtemps caractérisé l’attitude des étrangers en Chine. Les communications avec Pékin sont continuelles.

Les actes du gouvernement chinois et des légations européennes, dont les principaux membres viennent souvent en villégiature à Shang-Haï

DE SHANG-HAI A HAN-KÉOU

sont soumis par la presse locale à une critique indépendante et souvent élevée. Une opinion publique se forme : aux vues étroites et égoïstes du début succèdent des appréciations plus larges, plus désintéressées; aux préoccupations purement commerciales, deg spéculations économiques et littéraires. Des sinologues, comme Wade, Leggc, Wells, Williams, peuvent à Shang-haï imprimer leurs travaux et trouver un auditoire. Cette remarquable évolution des esprits se prononce de jour en jour davantage, et, en comparant le passé au présent, on se sent presque rassuré sur l’avenir.

Ilan-Kéou, 0 janvier.

Je suis arrivé hier matin à Han-Kéou où je suis installé au consulat de France. M. Blancheton, le gérant, en est parti depuis cinq jours pour aller dans l’intérieur ; mais, en son absence, je suis hébergé par M. Lépissier. J’espère voir, demain ou après-demain, le vice-roi de la province pour ma grande affaire de Ta-ly '.

1. Il s’agissait d’une entreprise diplomatique et militaire, dont on trouvera plus loin les détails et qui devait faciliter à Francis Garnier l’entrée du Tibet par les hautes vallées des fleuves indochinois.

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