JANVIER.-28 FÉVRIER
Excursion à Han-Kéou. — Comparaison entre les Chinois et le3 Français. -M fjr Dupanloup et les vers latins. — Importance géographique de la première représentation de \ Afr icaine. rallèleentre les Japonais et les Chinois. Les jésuites en Ehine.
Leur lutte avec les dominicains. — Il faudrait reprendre
l’œuvre des jésuites, influents par la science et devenus Chinois à force de se pénétrer des mœurs et des besoins de la nation qu’ils voulaient civiliser. — Ecs missionnaires actuels simples propagateurs de dogmes, dans un pays où l’indifférence religieuse est absolue. — Écriture hiéroglyphique conservant le prestige des lettrés et principal obstacle à tout progrès sérieux. — Véritable rôle des Missions catholiques. — Rôle de la France. — Importance du protectorat des Missions.
Han-Kéou, 15 janvier 1873 '.
Les Français, qui passent pour des gens d’esprit, s’étonneraient fort de ressembler à un peuple auquel, jusqu’à présent, ils n’ont su trouver que des ridicules. Je veux parler du peuple chinois. Cependant, plus je vais et plus cette analogie me frappe. En France, comme en Chine, on dédaigne ou on ignore le monde extérieur. L’éducation se limite au cercle étroit du passé. Les programmes d’enseignement ne tiennent que peu de compte des
\ j Les lecteurs ont compris sans doute que les étapes indiquées par le voyageur ne se suivent pas toujours sans intervalles. Han- Kéou est situé sur le fleuve Bleu, très loin de la route directe de Shang-Raï à Pékin. Le voyageur supprime les transitions. Il nous donne des notes détachées et non point le récit complet d’un itinéraire.
UNIVERSIDAD DE SE\ FACUUAD DE F. Y UJRAS- Bill!
DE SllANG-HAI A HAN-KÉOU.
progrès modernes : fidèles à une tradition routinière, ils désignent exclusivement à l’admiration de la jeunesse les œuvres et les doctrines des écrivains de l’antiquité. Avons-nous beaucoup changé depuis le temps où Pascal pouvait dire que toute sottise trouvait crédit quand on l’appuyait de l’autorité d’un ancien? L’étude de ce champ littéraire et philosophique, riche sans doute, mais depuis longtemps'exploré, peut former des écrivains et surtout des rhéteurs. Mais peut-il en jaillir une idée nouvelle? Ce terrain, enfin épuisé, ne peut-il recevoir un puissant engrais de la science moderne ? Les penseurs ne doivent-ils pas redemander à celle-ci les vérités et les faits, qui,
1 hier encore inconnus, éclaireront leurs méditations de demain ? S’obstineront-ils toujours à repousser cette parvenue qui ne peut citer Cicéron à l’appui de ses calculs, et continueront-ils à lui refuser un peu de ce temps que M° r Dupanloup réclame pour les vers latins ?
(( Nous autres Français, nous chinoisons tous les jours davantage, me disait hier un prêtre, savant distingué qui, pour n’être pas de l’Académie française, n’est cependant pas un étranger à l’Institut, et que le hasard des voyages me faisait rencontrer au cœur de la Chine 4 .
i. M. l’abbé David. Il venait d’être élu correspondant de l’Institut, dans la section de géographie et de navigation. Francis Garnier
» Que voulez-vous attendre d’un pays qui laisse passer sans les voir, ou du moins sans les introduire dans l’enseignement de lajeunesse, les découvertes les plus éclatantes de la science? L’histoire du passé du globe, si magnifiquement racontée par la géologie, ne vaut-elle point les rêveries d’Aristote ou de Lucrèce ; l’étude des phénomènes de la vie à la surface de la terre, voire les théories de Darwin, n’éveillent-elles pas une curiosité plus saine que les doctrines de Pvlhagore ou les Métamorphoses d’Ovide? L’homme doit-il passer en étranger sur le monde qu’il habite, ignorer depuis quand, comment et avec qui il vit? En France, l’immense majorité de la classe polie et lettrée de la nation en est encore, en fait de physique générale, aux quatre éléments des anciens.
» Les Chinois sont plus avancés ; ils en reconnaissent cinq 1 . Malgré les illustrations scientifiques qui ont fait notre gloire, nous sommes, après l’Espagne, la plus ignorante des nations européennes. Nous restons étrangers au mouvement qui, partout
avait été son concurrent, et il s’en était fallu de deux ou trois voix à peine, que l’explorateur et le marin ne fut préféré au naturaliste. Ce choix aurait paru légitime puisqu’il s’agissait de compléter la section de géographie et de navigation. Mais l’éloignement de Paris, au moment de l’élection, de plusieurs académiciens favorables à la candidature de Francis Garnier, fit réussir celle de l’abbé David, dont la place était d’ailleurs marquée dans la section d’histoire naturelle.
1, Métal, bois, eau, feu, terre.
DE SHANG-HAI A 1IAN-KÉ0U. 6‘,l
ailleurs, passionne les esprits pour le progrès. Je vous défie de trouver, à Paris même, un public qui vous comprenne, si vous lui annoncez la découverte d’une loi d’histoire naturelle. Cette indifférence énerve la puissance scientifique du pays, que représentent seules les subventions officielles. Le Muséum de Paris, qui a été le premier établissement de ce genre, est en train, si l’on n’y prend garde, de devenir le dernier. Il n’a même pas assez de place pour loger toutes ses richesses. On garde sans les ouvrir des caisses d’échantillons pendant plusieurs années. Quand on les ouvre enfin, il se trouve que leur contenu a déjà été décrit et classé par nos rivaux. Savez-vous bien, monsieur, ajouta mon interlocuteur avec enthousiasme, que le Muséum de Philadelphie, créé par des souscriptions particulières, dépense annuellement 33 000 francs d’alcool rien que pour conserver les poissons. Là, c’est le public qui s’occupe de science et non le gouvernement, comme chez nous. Que nous sommes loin de sentir l’éloquence de ce chiffre et l’importance des résultats auxquels arriveront un jour ces collectionneurs patients dont on se l'aille !
— Monsieur, lui répondis-je, vous avez raison. Ce culte exagéré du passé dans l’enseignement a lait tort au bon sens gaulois, a amoindri les aptitudes pratiques de cette race pleine d’initiative et d’intclligencè. Nous avons fourni au monde les plus
célèbres inventeurs, tout comme les Chinois, qui ont trouvé les premiers l’imprimerie, la boussole, la poudre à canon; les applications nous sont presque toujours venues du dehors. De même que la civilisation chinoise a conquis à elle seule tout l’extrême Orient et imposé à vingt peuples différents ses lois, ses mœurs, son écriture; de même nous avons été longtemps le foyer de la science et de la civilisation occidentales. Mais, comme les Chinois, nous nous sommes isolés dans notre supériorité; nous n’avons pas vu les transformations qui s opéraient autour de nous ; nous sommes restés immobiles, alors que tout progressait au dehors; nous nous sommes attardés complaisamment .à supputer notre gloire et notre puissance, ne daignant honorer les autres peuples ni d’une étude, ni d’un regard. La géographie, cette science féconde qui est comme le cadre où viennent se placer les résultats de toutes les autres, s’est bornée chez nous à l’étude des côtes de la mer Erythrée et du Pont-Euxin. Nous n’avons pas franchi les bornes du monde d’Auguste, et nous sommes bien loin encore de le connaître tout entier. Il a fallu la représentation de YAfricaine pour apprendre à bien des gens que l’on doublait le cap de Bonne- Espérance. Naturellement les études économiques, qui ont leur point de départ dans la géographie, n’existent même pas chez nous. Nous sommes, à
DE SllANG-HAI A 11AN-KÉ0U.
ce point de vue, d’une ignorance et d’une naïveté incroyables, et en cela bien plus Chinois que les Chinois eux-mêmes. »
Nous plaidions ainsi chacun notre thèse. Mon interlocuteur, on l’a déjà deviné, est un naturaliste ; moi, je m’essaye à être géographe. Un témoin de notre entretien nous affirma que d’importantes réformes avaient été faites en France et que nos critiques allaient cesser d’être fondées. Je m’en réjouis de grand cœur. Il a fallu les désastres d une invasion pour nous ouvrir les yeux.
C’est également à la suite des humiliations que les barbares ont infligées au Céleste-Empire, que ses gouvernants ont compris la nécessité de rompre quelque peu avec les anciens errements. Ils ont apporté diverses modifications dans la partie de leur administration à laquelle ressortissent les intérêts européens. Mais, à l’intérieur, rien ou presque rien n’a pénétré des idées occidentales. Les lettrés se sont efforcés do maintenir contre elles la barrière! des anciens préjugés. Le prestige des armes chinoises était détruit et l’écrasante supériorité militaire des barbares était incontestable. Il fallait sauver à tout prix le prestige littéraire et scientifique, empêcher la science européenne de remporter une victoire plus durable et plus féconde que celle de la force. Aucun emprunt n’a été fait à cette civilisation qui venait
de se montrer si puissante.' Je me trompe : on s’est appliqué à lui emprunter ses propres armes pour la repousser. Alors qu’un pays voisin, le Japon, qui était depuis deux siècles plus hermétiquement fermé encore à l’Europe que la Chine elle-même, ouvre ses portes toutes grandes aux étrangers, adopte les chemins de fer, les télégraphes, le calendrier et jusqu’aux costumes européens, la Chine, moins enthousiaste, repousse les bienfaits de notre industrie et n’en réclame que les engins de guerre. Elle n’accepte le concours des Occidentaux que pour apprendre d’eux à fondre des canons, à fabriquer des fusils, à*construire des navires à vapeur '. Elle se prépare encore une fois à une lutte pour éviter la transformation dont la menace le contact des idées européenneset dont ses gouvernants ne veulent à aucun prix.
Cette infatuation des Chinois dans leur propre supériorité, leur profonde ignorance du monde occidental ont trouvé leur contre-partie en Europe. On se rappelle le colloque imaginé par Voltaire entre des savants européens et un lettré chinois. Celui-ci s’étonne de ne pas trouver, dans le Discours sur rhistoire universelle de Bossuet, une seule ligne qui se rapporte à son pays. Cet empire,
1. Allusion à la création de l’arsenal de Fou-Tchéou, dirigé par M. Gicquel, lieutenant de vaisseau de la marine française, qui est devenu plus tard directeur de la mission chinoise d’instruction à Par is.
DE SHANG-HAl A HAN-KÉOU.
le plus vaste du monde, dont l’antiquité est prodigieuse, la civilisation remarquable, les arls avancés, n’est pas jugé digne d’une simple mention. L’histoire du peuple juif, des petites républiques de la Grèce et du monde romain défrayent exclusivement les travaux des annalistes de l’Occident. Sommes-nous beaucoup plus instruits depuis celte époque, et les Chinois n’ont-ils pas le droit dérailler nos prétentions à un savoir encyclopédique?
Le commerce européen n’a-t-il pas traité ce peuple comme une matière exploitable à outrance? N’a-t-il pas fait prévaloir les exigences les plus révoltantes? La guerre de l’opium ne restera-t-elle pas comme un défi jeté aux droits les plus imprescriptibles d’une nation indépendante, aux notions les plqs élémentaires de Injustice et du bon sens? Que de préjugés, qu'c d’injures réciproques séparent encore profondément ces deux mondes qui ont tout à gagner à se pénétrer et à sc comprendre !
Tl fut un temps, le temps même de Voltaire, où l’on a pu espérer que la révolution qui mettrait en rapports intimes, au plus grand bénéfice de l’humanité, deux civilisations et deux races qui résument aujourd’hui toutes les forces vives de la planète, s’accomplirait pacifiquement. C’est celui où la science chinoise se renouvelait peu à peu grâce aux travaux et aux efforts des jésuites, qui onl joue un instant un si grand rôle à la cour de hang-Hi,
ce Louis XIV de l’Orient. C’est celui où les trésors historiques des annales chinoises se dévoilèrent pour la première lois à l’Europe, où l’on apprit a apprécier cette constitution si démocratique et si égalitaire, qui aurait pu faire du gouvernement chinois le modèle des gouvernements, le temps enfin où l’on constata avec étonnement que toutes les découvertes de l’Occident avaient été pressenties depuis longtemps et souvent appliquées dans l’industrie chinoise, et que nous avions beaucoup a puiser dans les trésors d’une expérience cinquante fois séculaire.
On connaît les déplorables querelles a la suite desquelles une congrégation rivale, celle des dominicains, parvint à détruire l’influence des jésuites. Elles arrêtèrent la Chine dans la voie libéialc où elle s’engageait. Le gouvernement de Pckin pioscrivit le christianisme et se hata de revenu a son isolement systématique. A son tour, 1 Europe oublia tout ce qu’elle venait d’apprendre sur- col Orient mystérieux. Ce fut le commerce qui, un siècle plus tard, lui en rouvrit les portes. L’opium de l’Inde anglaise, prohibé d’abord, introduit ensuite à coups de canon, vint se substituer a la science des jésuites. Son usage se propagea plus rapidement que leurs enseignements. Les conflits que cette funeste drogue lit naître attirèrent l’attention des gouvernements européens sur l’impor-
Une mission catholique.
fi »,
DE SIIANG-1IAI A HAN-KIÎOU.
lance du marché chinois. Les principaux d’entre eux conclurent, à la suite de l’Angleterre, des traités commerciaux avec le Céleste-Empire. La France en profita pour revendiquer pour les missionnaires le droit de prêcher librement le christianisme.
Dans ces conditions nouvelles, l’œuvre des jésuites pouvait-elle être reprise par leurs successeurs? Pouvait-on espérer voir régner encore à Pékin cette influence civilisatrice qui, exercée pendant deux ou trois générations, eût fait disparaître les graves malentendus qui venaient de se produire entre la Chine et l’Europe? Evidemment non. Les jésuites n'avaient derrière eux aucune puissance européenne, n’éveillaient aucune susceptibilité politique. Ils s’étaient faits Chinois. En les élevant auprès de lui, l’empereur paraissait choisir enLrc ses propres sujets. Derrière les missionnaires actuels, au contraire, on aperçoit toujours l’épée de la France. L’influence qu’on leur laisserait acquérir nuirait au prestige, porterait atteinte à l’indépendance du gouvernement chinois. Elle semble- * rait l’effet d’une contrainte ou d’une pression. Peut-être les missionnaires ont-ils contribué à justifier et à accentuer ces défiances, en ne recourant que trop souvent à la protection qui les couvre. Peut-être leurs chrétientés gagneraient-elles à n’être pas considérées par les populations comme les auxiliaires ou les amis de ceux qui ont été et
peuvent devenir encore les ennemis de l’empire. Blais, si délicate et difficile que soit la situation des missions actuelles, quelque mesure que doive apporter la France à soutenir leur œuvre, elles peuvent, bien dirigées, rendre d’immenses services à la cause de la civilisation.
Ce n’est plus, en effet, par en haut qu’il faut attaquer la Chine. Le gouvernement des lettrés révèle chaque jour son incurable laiblesse. La corruption a sapé toutes les bases de ce majestueux édifice, dont le travail et l’examen étaient jadis les conditions d’existence. Ce qui s’obtenait autrefois au concours, se vend aujourd’hui au plus oflrant. Les rébellions qui, depuis un tiers de siècle, ont ébranlé l’empire chinois, ont donné lieu à une exploitation sans pudeur des bonnes grâces impériales. 11 n’est pas rare de voir un mandarin saccager bravement quelques villages inoffensifs, et venir ensuite réclamer auprès du trône le prix de sa facile victoire sur des rebelles imaginaires. La comparaison que font les populations du calme et de la sécurité que la présence du commerce européen assure aux côtes de l’empire, avec les désordres et les bouleversements périodiques qui ruinent les provinces intérieures, discrédite une administration aussi vénale qu’incapable. Les merveilles de l’industrie occidentale frappent l’esprit pratique d’un peuple sensible surtout aux résultats matériels. Une
DK SHANG-UAI A II AN-K KO U
seule chose arrête encore la diffusion des idées et de la science européennes et maintient le prestige chancelant des lettrés : c’est cette écriture hiéroglyphique dont ils possèdent le secret et qui a si puissamment contribué à arrêter le développement d’une nation, à laquelle son génie inventif et sa prodigieuse antiquité auraient dû mériter le premier rang parmi les nations qui aiment le progrès.
C’est de cette notation imparfaite à laquelle sont condamnés les Chinois pour exprimer leurs idées que vient surtout leur plus grande faiblesse et que découle la plus grande force de leurs gouvernements. Quelle éducation possible chez un peuple dont la vie se passe à apprendre à lire, où le degré d’instruction se mesure au plus ou moins grand nombre de caractères qu’un homme parvient à retenir et à classer dans sa mémoire? Et cependant quelles dispositions meilleures, quelles aptitudes plus grandes une race posséda-t-elle jamais pour l’étude? Le Chinois aime la lecture et il n’est pas jusqu’au moindre hameau qui n’entretienne une école. A la honte de plusieurs nations occidentales, il serait bien difficile de trouver en Chine quelqu’un de complètement illettré. Mais il est des degrés infinis dans l’acquisition de cette première des sciences, la lecture. S’il est relativement facile d’apprendre les quelques milliers de signes indispensables aux relations de la vie ordinaire, il faut
une existence pour arriver à lire les anciens, pour pénétrer les mystères de cette tradition qui est la véritable religion du Chinois, où il retrouve ses lois, son organisation sociale, les règles minutieuses qui président à tous les actes de son existence politique et sociale. Telle est la raison d’être du prestige des lettrés, leur droit à l’obéissance du vulgaire et la cause du dédain qu’ils affectent vis-à-vis des étrangers, assez extraordinairement ignorants pour ne pouvoir lire Confucius dans l’original.
Substituer aux hiéroglyphes chinois nos caractères phonétiques, rendre facilement accessible aux Chinois, non seulement notre science et nos procédés industriels, mais encore leur propre philosophie, leur propre histoire, serait détruire à la fois et l’influence des lettrés et les préjugés haineux qu’ils entretiennent contre nous. Ce serait abaisser la barrière la plus puissante qui sépare l’Orient du monde occidental. Il serait trop long d’insister ici sur les moyens à employer et sur l’importance des résultats à obtenir. Je n’ai voulu que faire pressentir l’importance d’une révolution qui ne serait comparable qu’à celle que l’imprimerie opéra en Europe au seizième siècle '.
Les missions catholiques, répandues à l’intérieur
1. Francis Garnier a traité plus complètement la question dans une étude posthume sur le « rôle de la France en Orient » , que nous reproduisons à la fin de ce volume.
DE SHANG-HAI A HAN-KÉOU. 81
de la Chine et en possession d’un nombre considérable d’écoles, pourraient contribuer puissamment à cette rénovation, si elles consentaient à entrer dans une voie où se sont engagées déjà quelques missions protestantes du littoral. Les traductions, que MM. Williamson, Edkins, Legge, Ilobson, Wylie, Morgan, Loormis ont faites des principaux ouvrages de science européenne, tendent au même but : faire connaître l’Europe à la Chine et changer en estime le dédain que les hautes classes s’efforcent de lui inculquer à notre égard. On regrette de ne plus trouver de noms français dans cette pléiade de savants qui luttent sur les lieux mêmes pour établir la supériorité et les droits de la civilisation occidentale. Nos missionnaires, peu préparés par' leur éducation à des travaux de cette nature, sont loin, hélas! des jésuites du siècle passé. 11 serait vivement à désirer qu’ils comprissent que la Chine, peu accessible aü sentiment religieux, ne peut être séduite que par les avantages matériels. Quelques connaissances élémentaires en physique, en chimie, en astronomie, en hygiène, assureraient à nos prédicateurs plus d’auditeurs et leur vaudraient plus d’influence que le savoir théologique le plus approfondi.
En définitive, la grande utilité des missions est de multiplier les points de contact des Européens avec les Chinois, de contribuer ainsi à faire dispa-
raître les préventions fâcheuses, en commençant à l’intérieur l’œuvre que les bénéfices procurés par le commerce avec les étrangers achèvent dans les ports ouverts. Les populations chinoises sont trop intelligentes pour ne pas sentir que les avantages qu’elles retirent déjà du contact des Européens sont appelés à décupler encore. Si les Européens savent se conduire avec une prudente lermeté et une impartiale justice, ils ne peuvent manquer d attirer à eux les classes moyennes et inférieures de la nation : ils atténueront ainsi les effets du mauvais vouloir des lettrés. La cour chinoise sera forcée de «quitter son attitude hostile et de sortir de son exclusivisme étroit devant la pression des idées et des intérêts. Les éléments de gouvernement ne tarderont pas à se renouveler dans un sens plus favorable à l’Europe, et les malentendus que l’on a pu redouter jusqu’à ce jour s’évanouiront bientôt devant une connaissance plus nette d’une civilisation qu’on ne redoute que parce qu’on l’ignore.
Le rôle de la France est avant tout de maintenir l’intégrité de ce vaste empire, dont la population, habituée de longue date à une centralisation excessive, est beaucoup plus unie que ne se l’imaginent certains esprits superficiels. Loin de renoncer à l’infiuence que nous donne le protectorat des Missions, nous devons le retenir précieusement entre nos mains pour imprimer plus d’unité aux efforts
DE SHANG-HAI A HAN-KÉOU
des missionnaires, leur imposer à l’occasion plus de réserve, les faire servir à la fois à nos intérêts et à ceux de la civilisation, les transformer, en un mot, en un véritable instrument politique \
1. L’expression familière par laquelle Francis Garnier résumait ordinairement son opinion sur les missionnaires, était « qu’il fallait s’en servir et non pas les servir ».
DE SHANG-IÏAI A PÉKIN
I er MARS — 8 MARS 1873
Tche-fou, sa rade, souvenirs qu’elle éveille. — Rivière de Tien-tsin.
— Les forts de Ta-kou. —L’amiral Rigault deGenouilly. —Expédition de 1860. — Le général Cousin-Montauban et l’amiral
Oharner. — Difficultés d’une nouvelle campagne et son inutilité.
— Les douanes, clés de l’empire Chinois.
Tche-fou, 4 mars 1873.
Avant de donner suite à mes projets de voyage à l’intérieur, j’ai reconnu la nécessité de me rendre à l’invitation qui m’a été gracieusement adressée par le ministre de France, et d’aller conférer avec lui à Pékin sur la question de mes passe-ports.
Depuis quelques jours, tout Shang-IIaï attendait avec impatience la nouvelle de la débâcle des glaces et de la réouverture du Pcï-lio 1 à la navigation.
1. Le .Peï-ho ou «Fleuve blanc» est le nom de la rivière de Tien-tsin. Il gèle complètement du mois de décembre au mois de février.
Cette nouvelle est enlin arrivée. Le 1 er mars, cinq vapeurs appartenant à des compagnies rivales quittent le port en même temps et mettent le cap sur Tien-tsin. J’ai pris passage sur YAppin, joli navire construit en Angleterre et que commande un ancien officier de la marine britannique. L 'Appin a déjà gagné deux fois de suite cette sorte de régate qui se court chaque printemps entre Shang-Haï et Tien-tsin. Sera-t-il aussi heureux cette année?
Le temps est magnifique; la mer est d’huile.
Autour de nous, à l’horizon, ondoient les panaches de fumée des navires, nos compagnons de route. U Appin, chargé outre mesure, se trouve le second jour distancé par ses rivaux. Mais la vitesse propre d’un bâtiment n’est pas tout à la mer. Une hardiesse heureuse, une route qui serre la terre de plus près, une clairvoyance plus grande du temps et de la direction prochaine de la brise, compensent souvent et au delà une infériorité de marche. Le capitaine ne perd pas encore l’espoir de gagner la course. Pendant la nuit du 3 mars, nous doublons le cap Shan-tong et nous entrons dans le golfe du Pe-tche-li. Le 4, à une heure de l’après-midi, nous mouillons en rade de Tche-fou.
Notre voyage n’a pas été sans incidents. Nous sommes arrivés en luttant, le dernier jour, contre
DE SHANG-IIAI A PÉKIN
une fraîche brise de 0. N. 0., au milieu d’un ouragan de neige qui nous a retenus immobiles jusqu’au lendemain. Nous avons trouvé le Ta-Kou, le Chih- Li et le Slian-Tong ,attendant pour passer la barre que le vent cesse.
La rade de Tche-fou avait été choisie, au moment de la guerre de Chine, comme le lieu de rendez-vous et la base d’opérations de l’escadre française, tandis que la Hotte de nos alliés se réunissait dans la baie de Ta-lien-wan, sur la rive opposée du golfe. Ce n’est pas sans une certaine émotion que je me retrouve dans ces eaux, où, treize ans auparavant, j’ai vu flotter les pavillons de plus de soixante navires de guerre français. Quelques navires de commerce, parmi lesquels domine le nouveau pavillon allemand, y sont aujourd’hui réunis. Un commencement de ville européenne s’élève sur la plage où furent construites les petites canonnières destinées à l’attaque des forts de Ta-kou et au milieu de laquelle le corps d’armée du général Montauban planta ses tentes. La paisible activité du commerce a remplacé la fiévreuse agitation des préparatifs militaires. Nul souvenir de la France, si ce n’est quelques tombes disséminées sur la grève et donL les inscriptions, à peine lisibles aujourd’hui, cesseront demain de rappeler les noms des officiers du corps expéditionnaire qui ont succombé là. Sur une île qui protège le mouillage contre les vents
du large, nous est resté encore un petit établissement hospitalier destiné aux malades de notre station des mers de Chine. Il est question, diton, de l’abandonner complètement.
Pourquoi ce découragement qui nous saisit au lendemain de nos désastres? Detons-nous donner raison à ceux qui proclament tout haut que la France va disparaître de la scène politique dans ces régions où elle a joué un si grand rôle? Devonsnous céder partout ainsi la place à une jeune puissance encore tout enivrée de ses succès d’hier? La position de Tche-fou, tant au point de vue sanitaire qu’au point de vue politique, présente des avantages considérables, et le maintien de notre pavillon n’entraîne qu’à des frais minimes. A l’égard du gouvernement chinois, il faut se garder de tout pas en arrière; il interprète volontiers comme un signe de faiblesse, il exploite toujours comme une victoire, auprès des populations, la plus insignifiante concession.
Les Anglais ont été bien loin de trouver à Ta-lien-wan l’équivalent de la situation dé Tche-fou. Aussi ont-ils renoncé à tout établissement dans ce mouillage dangereux et sans ressources. Je ne serais pas surpris que le pavillon britannique remplaçât notre drapeau sur là petite île de Tche-fou, le jour même où il cessera d’y fiotter.
DE SIIANC-IIAl A PÉKIN.
7 mars.
Nous voici devant l’embouchure de la rivière de Tien-tsin. Pour y pénétrer, il faut franchir une barre sur laquelle, à marée haute, il n’y a que dix à douze pieds d’eau. Nous tenions l’aventure pendant la nuit ; nous ne réussissons qu’à nous échouer fortement sur la vase. La marée suivante nous relève, et nous passons enfin devant les embrasures menaçantes des forts de Ta-kou. Ils ont été pris par l’amiral Rigault de Genouilly, en 1858; ils onl vu échouer devant eux, l’année suivante, les canonnières de l’amiral anglais Ilope, dont trois coulèrent sous leur feu. Ce grave insuccès motiva l’expédition combinée de 1860. Cet ensemble formidable de fortifications succomba devant une double attaque de terre et de mer. Ce fut là, à vrai dire, la seule opération militaire sérieuse de cette trop célèbre campagne. Le lendemain de la prise des loris, les canonnières anglo-françaises remontèrent à Tien-tsin, qui fut occupé sans résistance. Après quelques jours passés en pourparlers avec les Chinois, les armées alliées marchèrent sur Pékin, croyant ne plus avoir à rencontrer d’ennemis. On allait faire une entrée triomphale dans la capitale du Céleste-Empire cl y signer un traité de paix définitif. On s’occupa même de désigner les officiers de toutes armes qui devaient assister au Te Deum
DE l'AliIS AU TIBET.
solennel qu’on voulait chanter dans l’église catholique du Nan-tang.
On fut arrêté en route par la tentative désespérée de l’armée tartare à Chang-kia-wan et à Pa-iikiao. L’artillerie et les armes perfectionnées de l’Europe eurent aisément raison des fusils à mèche et des sabres des cavaliers de Sang-ko-lentsin. Nous perdîmes un homme dans chacune de ces deux batailles. Malgré une imprévoyance qui, avec d’autres ennemis, eut pu devenir fatale, ces victoires donnèrent au général Montauban la réputation d’un homme de guerre. Lui-mcme se compara modestement à Xénophon et son armée aux Dix-Mille. Une couronne de comte simula sur son front l’auréole du génie. C’est sur ces succès faciles, remportés en Algérie, en Chine et ailleurs, que s’est échafaudée la fragile gloire des généraux du second empire. Elle s’est brisée comme verre au choc de la tactique et de la science militaire des Prussiens.
Les forts du Pcï-ho ont été soigneusement réparés et armés de canons Krupp. Grâce aux instructeurs européens dont le gouvernement chinois s’est assuré les services, ses soldats savent maintenant manœuvrer les nouveaux engins de guerre mis à leur disposition. Une nouvelle campagne de Chine exigerait des efforts décuples et ne promettrait que des résultats incertains. Tl est aujourd'hui
Fort de Ta-kou (pendant l’expédition française).
DE S II AN G-H AI A PÉKIN
des moyens moins coûteux et plus efficaces d’amener, en cas de conflit, le gouvernement à composition. Il suffirait de mettre la main sur les revenus des douanes, gérées, dans tous les ports ouverts, par une administration européenne. Ces revenus constituent le plus net des ressources de la cour de Pékin, et elle se montrerait on ne peut plus sensible à leur suppression.