MARS
Tien—tsin. — Communications difficiles en hiver. — Canonnière française le Scorpion. — Route de Pékin. —-Véhicules primitifs. — Etat d’abandon des voies impériales. — Changement de lit du fieuve Jaune. — Monotonie du paysage. — Episodes de la campagne de Chine, souvenirs personnels de l’auteur.
Tien-tsin, 8 mars.
Nous sommes arrivés dans la nuit à Tien-tsin, non sans nous être échoués plusieurs fois dans des coudes si brusques que dessine le Peï-ho. Deux vapeurs nous ont déjà précédés, et nous n’avons eu qu’à suivre le large sillon qu’ils ont tracé au milieu des glaces. La concession européenne, établie sur les bords du fleuve, à quelques milles en aval de la ville chinoise, est tout en mouvement. La longue réclusion de l’hiver a pris fin : les communications avec Shang-Haï vont redevenir presque quotidiennes.
Les canonnières russe, anglaise, française, américaine, qui, depuis le massacre de 1870, passent chaque année l’hiver à Tien-tsin pour proléger leurs nationaux, se hâtent de quitter le costume de ponton qu’elles ont revêtu au début de cette période d’emprisonnement au milieu des glaces. Elles enlèvent leurs toitures, hissent leurs mâts, passentleurs cordages. Sur les quais, un monde de portefaix s’emploie au déchargement des paquebots. Les maisons de'commerce de Shang-Haï ont su réunir dans leurs envois l’agréable à l’utile : des paniers d’oranges s’entassent par terre à côté des balles de cotonnades. Je traverse à la hâte cet encombrement de gens et de choses, et je vais me réfugier à bord de la canonnière française le Scorpion. Son capilaine me donne avec l’empressement le plus cordial tous les renseignements et tout le concours dont j’ai besoin pour la continuation de mon voyage. Je passé une journée charmante à causer avec des camarades de notre pauvre chère France, de notre marine, de nos amis communs.
Le lendemain, au point du jour, je me mets en route pour Pékin. Il fait un froid extrêmement vif, et, malgré les durs cahots que l’on subit dans les chars non suspendus en usage dans le nord de la Chine, je préfère me blottir dans celui qui contient mes bagages que d’enfourcher le cheval qui m’a été amené. La grande plaine où se déroulent les sinuo-
Tien-tsin. — Le consulat de France.
DE SIIANG-HAI A PÉKIN
sités infinies du Peï-ho est en partie inondée. Cette inondation persistante est due au changement de lit du fleuve Jaune. On sait qu’en 1870 cette capricieuse rivière s’est créé une nouvelle embouchure dans le golfe du Pe-tche-li, à plus de cinq milles au nord de l’ancienne. Les variations qui se sont produites plusieurs fois dans le cours de ce fleuve amenèrent toujours des perturbations considérables dans le régime hydrographique de la région plate et à pentes indécises qui s’étend au nord-ouest de son embouchure.
La route que nous suivons est une large levée de terre qui domine la plaine et vient, parfois border comme une digue la rive droite du Peï-ho. Peu ou point entretenue, elle s’effondre en beaucoup d’endroits, et les profonds sillons que tracent les roues des chars dans ce terrain sablonneux se dispersent au hasard au milieu de la campagne. Les propriétaires des champs traversés s’efforcent de limiter cet envahissement en creusant des tranchées de distance en distance. Vaine précaution. Les charretiers, peu soucieux de repasser dans les ornières creusées par leurs prédécesseurs, font un plus grand détour et la route s’élargit encore. A coup sûr, un paysan français ne laisserait ni voitures ni piétons circuler dans son champ labouré. Le Chinois est plus résigné, plus patient. Qui pourrait d’ailleurs indiquer exactement le parcours et les
limites de la route officielle? Elle est souvent transformée à son tour en culture maraîchère ou en champ de blé.
Le pays est d’une monotonie fatigante: quelques légères ondulations, mamelons de sable où croissent quelques arbres, et sur lesquels en général se groupent les fermes et les villages, accidentent seules cette vaste plaine. La circulation est très active et la campagne très peuplée. La poussière suffocante de la route et les rayons du soleil me décident à sortir de mon affreuse prison roulante et à utiliser les services du coursier paisible qui suit la voiture depuis le matin. La vue du Peï-ho, dont nous côtoyons souvent les rives, me ramène à treize ans en arrière. Je retrouve ces barques étroites, dans lesquelles l’amiral Charner, de l’état-major duquel je faisais partie, remonta la rivière avec une faible escorte pour aller assister à l'entrée triomphale dans Pékin. Je reconnais nos haltes du soir, les villages, alors désertés devant nous, aujourd’hui populeux et bruyants, la pagode où nous parvinrent les premières et inquiétantes rumeurs de la reprise des hostilités, avec la nouvelle de l’enlèvement de M. d’Escayrac de Lauture et de plusieurs autres notabilités du corps expéditionnaire. Que mes impressions d’alors étaient différentes de celles d’aujourd’hui !
J’ctais dans toute l’ardente curiosité de la jeu-
DE SHANG-HAI A PÉKIN
nesse; je cherchais des émotions de guerre; je voyais des ennemis partout. Ces populations affolées, qui se cachaient à la fois et devant les Tartares et devant les envahisseurs de leur sol, ne m’inspiraient qu’un sentiment de colère et de dédain.
Un jour, je m’écartai du lleuve que nos barques remontaient lentement à la cordelle et je me hasardai dans un village qui paraissait absolument abandonné. Les maisons étaient closes; dans les rues se montraient quelques chiens errants qui me fuyaient en aboyant d’une façon sinistre. Le silence seul répondait à leurs cris. Pris de curiosité et pressé par la soif, je frappai à la porte de l’une des principales demeures. Personne ne vint, mais la porte céda à ma pression. Je me trouvai dans un de ces étroits couloirs, si communs à l’entrée des maisons chinoises. Toutes les issues intérieures en étaient hermétiquement fermées. Un vagissement d’enfant frappa mon oreille. J’appliquai les yeux sur la fpnte d’une porte et je pus distinguer l’intérieur d une petite salle où se trouvait réunie toute une famille. L’expression anxieuse des physionomies, les efforts que faisait une jeune femme pour apaiser les cris de son enfant à la mamelle me disaient assez qu’on s’était aperçu de ma présence. Je heurtai la porte en demandant à boire; on se consulta quelque* temps à voix basse. À la fin, un vieillard vint m’ouvrir et m’apporta une tasse de thé. Je
la bus debout sur le seuil pendant que tous les regards étaient fixés sur moi. J’étais à coup sûr le premier Européen que ces pauvres gens eussent jamais vu.
L’étrangeté de mon aspect, le revolver passé à ma ceinture, la terrible réputation des barbares donnaient à leurs physionomies un singulier caractère d’avide curiosité et de frayeur superstitieuse. Je ne pouvais les rassurer que par des gestes et par des sourires. Je ne laissais pas moi-même, je l’avoue, d’être un peu inquiet sur les suites de mon équipée. Les autres maisons du village devaient être habitées comme celle-ci ; je pouvais être entouré, enlevé; la nuit allait venir, j’avais un peu perdu ma route. J’essayai de faire comprendre à mes hôtes que je voulais regagner le fleuve par le chemin le plus court. Un homme se détacha et me fit signe de le suivre. Je pris mon revolver à la main, et je me laissai conduire. Nous sortîmes du village par une série de petits sentiers, où, de temps à autre, j’apercevais glisser des ombres. N’allais-je pas donner dans un piège semblable à celui où avaient été attirés M. d’Escayrac de Lauture et ses compagnons? J’en fus pour mes frais d’imagination. Nous ne tardâmes pas à nous retrouver sur les bords du fleuve et à découvrir les feux de bivouac de l’escorte de l’amiral. Mon guide me les montra du doigt, puis s’enfuit à toutes jambes, sans toute-
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fois oublier de ramasser la pièce de monnaie que je lui jetai.
Le jour suivant, nous arrivions auprès du champ de bataille de Chang-kia-wan. C’était le lendemain de ce combat où l’armée tartare, établie dans un camp retranché situé sur les bords d’un petit affluent du Peï-lio, avait essayé d’arrêter la marche des alliés sur Pékin. On achevait d’enterrer les morts que l’on avait réunis dans une grande fosse. Quelques blessés gémissaient encore çà et là sur le théâtre de l’action. L’un deux s’était traîné au bord de l’eau et s’efforçait de laver ses blessures. A notre vue, il s’étendit de tout son long et contrefit le mort, croyant sans doute que nous venions pour l’achever. Un coup de baïonnette lui avait traversé la poitrine et, à chaque mouvement respiratoire, une bulle sanglante apparaissait aux deux orifices de la plaie. Nous le fîmes porter à une ambulance qui avait été organisée à la hâte dans une pagode voisine, et que gardait un poste de chasseurs de Yincennes. Il y mourut dans la nuit.
Le soir, le général de Montauban envoya un officier à l’amiral. Surpris par lé retour offensif de l’ennemi, il lui faisait demander s’il ne pouvait pas expédier à Tien-tsin un courrier sûr qui porterait au commandant de place de ce point l’ordre d’envoyer en toute hâte des munitions au petit corps expéditionnaire. Comme toujours, on n’avait
eu garde d’assurer les communications de l’armée avec sa base d’opérations : des cavaliers porteurs d’ordre avaient été, disait-on, enlevés en route. Le général pensait que l’amiral serait plus heureux par la voie du fleuve que lui par la voie de terre. Je fus chargé d’aller porter à Tien-tsin l’ordre verbal du général de Montauban et l’amiral me recommanda de marcher nuit et jour pour remplir cette mission. Je partis immédiatement dans une petite embarcation du pays, avec quatre chasseurs deVincennes pour escorte. La lune éclaira la première partie du voyage. Vers minuit, sa lumière nous fit défaut. Le fleuve était parsemé de bancs de sable, sur lesquels nous nous échouions à chaque instant. Nos rameurs indigènes, obligés de traîner la barque sur le sable, furent bientôt exténués de fatigue. Il était d’autant plus sage de réserver leurs forces pour le jour suivant, qu’il eût été impossible de les remplacer en route. Je fis donc amarrer notre barque le long de la rive gauche de la rivière et je descendis à terre, accompagné du caporal, chef de ma petite escorte, pour voir si les alentours de notre halte ne contenaient rien de suspect.
A peine avions-nous fait quelques pas, qu’un bruit de chevaux se fit entendre ; nous n’eûmes que le temps de nous cacher dans les broussailles : urf parti de cavalerie tartare arrivait au galop; il ralentit son allure près de nous, tira au hasard quelques
Barques sur le Peï-ho.
DE SIIA NG-IIAI A PÉKIN.
coups de fusil dans la direction où il avait aperçu nos ombres, puis se remit en marche, sans avoir découvert notre sampan qui s’abritait derrière une berge à pic. Nous nous hâtâmes de le rejoindre, et, pendant que le caporal racontait à ses subordonnés le péril auquel nous venions d’échapper et supputait la distance à laquelle il avait entendu siffler les balles autour de sa tête, je faisais remettre en marche, dégoûté de l’immobilité par cette première alerte. A peu de distance de là, sur la rive opposée, j’entendis avec la satisfaction la plus vive, le cri de veille des factionnaires anglais régulièrement répété par de nombi’eux échos. Je fis aussitôt ramer dans cette direction. C’était un convoi d’artillerie qui remontait le fleuve et transportait sur des allèges les pièces de 24 destinées au siège de Pékin.
Une forte escorte l’accompagnait par terre et avait dressé ses tentes sur la rive. Au bruit que fit ma petite barque en se glissant au milieu du convoi, une sentinelle cria : qui vive! et, sans attendre de réponse, déchargea son fusil et appela aux armes. Toute la rive fut bientôt en rumeur. Je me hâtai de joindre un officier et de lui expliquer la cause de ce tumulte. Peine inutile. On n’en prit pas moins les armes ; des patrouilles furent envoyées dans toutes les directions, pendant que je regagnais mon sampan, certain celte fois de dormir en toute sécurité.
Je parvins à Tien-tsin sans autre incident. Il y
régnait l’anxiété la plus vive. Des bruits fort exagérés circulaient au sujet de la capture que j’ai mentionnée de quelques notabilités des corps expéditionnaires et de la bataille de Chang-kia-wan. Je rectifiai ces bruits, je transmis à qui de droit les ordres dont j’étais porteur, et je me remis en route pour rejoindre l’amiral Charner. Je le rencontrai à peu de distance de Tien-tsin. Il était arrivé au camp le surlendemain de la bataille de Pa-li-kiao \ À ce moment il ne restait plus qu’à piller le palais d’Été : la présence de l’amiral cessait d’être utile. Il alla reprendre le commandement de l’escadre, mouillée devant les forts du Peï-ho.
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