MARS. — 20 MAI
Pékin. — Aspect désolé des faubourgs de cette capitale. — Ville Chinoise, ville Tarlare, ville Jaune. — Légation de France. — Nouvelles de la prise de Ta-ly par l’armée impériale. — Projets déçus. — Incertitudes de la diplomatie. — Affaire dite de « l’Audience ». — Demande de «passeports pour le Tibet. —■ Colonie européenne à Pékin.’—Église des lazaristes. — Temple du Ciel.
Pékin.
Treize années ont passé sur ces souvenirs. Elles m’ont appris à être indulgent, et pour la faiblesse des populations chinoises devant l’invasion, et pour
,1. Littéralement « Pont qui est à huit lis » de Pékin. Le lis est une mesure itinéraire chinoise qui vaut environ 400 mètres. C’est à tort que dans le titre donné au général de Montauban, on a
DE SHANG-HAI A PÉKIN, les actes de vandalisme que l’on a justement reprochés au corps expéditionnaire. Dans des pays plus civilisés, n’ai-je pas assisté récemment à des défaillances aussi attristantes et à des scènes plus barbares!
Sur cette route, que je parcours paisiblement au pas de mon cheval, quelques pagodes en ruines et les restes du camp retranché de Chang-kia-wan rappellent, encore la guerre de 1860. Les populations, habituées à l’incessant va-et-vient des Européens entre Tien-tsin et Pékin, ne témoignent plus à l’étranger que de l’indifférence. Les aubergistes et les muletiers se distinguent par l’âpreté avec laquelle ils exploitent son passage. L’indifférence cache-t-elle un ressentiment, secret? Le souvenir de notre invasion éveille-t-il pariois une colère patriotique chez ceux qui en ont été les témoins? Je ne le crois pas. Ce peuple a déjà vu son sol conquis tant de fois qu’il ne s’étonne sans doute que d’une chose, c’est que nous n’en soyons pas restés les maîtres.
D’innombrables tombeaux se dressent de toutes parts et annoncent le voisinage de la capitale. La plupart sont entourés de bosquets de cyprès, sortes de bois sacrés qui donnent un aspect solennel a
adopté l’ortliographe Palikao. La réputation de ce po
leurs fort surfaite. C’est un travail des plus or .'II* 1 , dp. l’auteur.)
Chine même, ne mérite que fort peu d’attention, (i
cette campagne aride et silencieuse. Les créneaux de Pékin se découpent enfin dans l’azur du ciel. Les portes de l’enceinte élèvent hardiment au-dessus des murailles les courbes de leurs toits étagés et leurs multiples rangées d’embrasures. Guidé par mon ma-fou 1 , je franchis l’une d’elles et je pénètre pour la première fois dans la capitale du Célesle- Empire. Sonaspectesl peuséduisant, etlapremière impression est un sentiment de déception profonde. Je traverse tout d’abord un terrain marécageux et désert, bordé de maisons en ruines et où les égouts à peu près détruits de la ville déversent leurs produis nauséabonds.
Après avoir respiré quelque temps les émanations de cet affreux cloaque., j’arrive devant l’enceinte de la ville tartare, à laquelle une nouvelle porte voûtée me donne accès : des rues larges et régulièrement percées surprennent ici le voyageur habitué aux ruelles étroites et sinueuses des villes chinoises. Une chaussée centrale, qui laisse des deux côtés les maisons en contre-bas, sert à la circulation des chevaiix et des chars. Cette disposition, jointe au peu d’élévation des constructions chinoises, qui, engénéral, n’ont pas d’étages, fait ressembler Pékin, malgré le luxe décoratif de certaines devantures, à un vaste camp dont les baraquements peuvent être
i. Nom chinois des cochers ou des palefreniers.
(Note de l'auteur.)
Pékin. — Fortifications et faubourgs.
DE SIIANG-HAI A PÉKIN
transportés ailleurs d’un jour à l’autre. Un nuage de poussière plane continuellement sur celte ville sans eau et en rend le parcours un véritable supplice. Heureusement, la légation de France n’est pas loin, et j’y trouve une hospitalité aussi confortable qu’empressée et cordiale.
Pékin, Il mars 1873.
M. de G... me fait le meilleur accueil, mais je savais déjà que mon voyage n’avait plus d’objet. La nouvelle officielle de la prise de Ta-ly avait été annoncée dans la Gazette de Pékin du 2-4 février. Le sultan a été décapité.
M. de G... m’a dit avoir écrit au sujet de mes passeports à M. Godeaux, consul à Shang-IIaï. Mais c’est là une affaire relativement insignifiante que je retraiterai ici même avec le ministre.
A peine arrivé d’ailleurs je vois qu’il me faudra abréger le plus possible mon séjour. Malheureusement, tous les bateaux du service de Tien-tsin étant partis à la fois, il va y avoir probablement un intervalle assez long sans départs pendant la semaine qui va suivre. Ici, on n’est pas prévenu des arrivées à Tien-tsin, de sorte qu’il faut s’en fier à sa chance, c’est-à-dire au hasard, pour s’en aller.
Il y a beaucoup de choses à voir, mais je n’ai pas
m de PARIS AU TIBET,
le cœur à me promener. Nos diplomates sont du reste vraiment étranges : parlez-leur sciences, geographie, belles-lettres, ils vous écoutent encore ; une histoire de voyage ou de manne est bien accueillie par eux; parlez-leur commerce, transit, passes, intérêts français en Chine, ils vous regardent comme si vous veniez de la lune. On diiail que tout cela n’a exactement rien à faire avec leur mission.
Cependant, depuis que je suis ici, je sens que je prends pied auprès de M. de G... H est tout converti à mes idées. Il en est à regretter amèrement la prise de Ta-lv 1 et il me demande s’il n’y aurait pas moyen de renouer cette affaire de façon ou
1. Ta-ly, capitale d’un royaume fondé à l'ouest du Yun-nan, sur la frontièrêïdë la Chine et de l’Inde, par les populations musulmanes de ces contrées, révoltées contre la domination de 1 ekin, était resté longtemps inconnu aux Européens. Francis Garnier, à la tète d’une partie de la mission d exploration, du Mékong, avait réussi à y pénétrer le premier, en 1868. Au mois do mars 1873 cette ville venait d’être livrée par la trahison aux troupes impériales chinoises. Ea rébellion musulmane, dont l’ouest de la province du Yun-nan était le centre, paraissait donc étouffée. Francis Garnier regrettait amèrement de n’avoir pas contribue a cette victoire. En allant en Chine avec l’intention de pénétrer au Tibet, il voulait faire de Ta-ly sa première étape. Le gouverneur de laCochinchine devait lui fournir deux canonnières démontables, portant chacune un obusier de marine, dont les feux auraient suffi à réduire la capitale du nouveau royaume musulman. Les relevés géographiques et topographiques faits par le voyageur en 1868, auraient permis d’employer cette formidable artillerie dans les conditions les plus favorables. Francis Garnier se rendait bien compte du prestige qu’une semblable intervention donnerait à l’influence française, et des facilités qu’elle assurerait à ses projets de voyage.
DE SHANG-IIAI A PÉKIN
d’autre. Puisqu’il y a trois villes qui résistent encore, je n’en vois pas l’impossibilité. Nous allons voir ce que dira le gouvernement chinois, d’une offre de concours. Il a accordé en principe les passeports pour le Tibet. J’en suis encore abasourdi *.
J’ai eu l’occasion de m’assurer que M. de G... avait la plus excellente opinion de l’affaire télégraphique de M. V... ; malheureusement l’affaire de l’audience écarte et domine en ce moment toutes les autres.
Pékin, 17 mars
Le ministre est toujours charmant pour moi.
C’est avec ses chevaux que je me promène. Il a grande bonne volonté, mais il connaît bien peu la Chine. L’affaire de l’audience occupe toujours les esprits, bien plus que les affaires plus importantes du traité de commerce.
Une demi-heure de travail par jour, le reste du temps employé à acheter des bibelots el à examiner des curiosités, telle est l’existence des légations. Il y a ici des soieries admirables, et des cloisonnés
1. C’est à cette occasion que Francis Garnier offrit au prince Kong la relation officielle du Voyage d'exploration en Indo-Chine (2 vol. in-i°,avec atlas in-f°)dont quelques exemplaires avaient été expédiés à Shang-IIaï par la maison Hachette, dès l’apparition de l’ouvrage.
lie
de premier ordre. Ces derniers donnent déjà lieu à un commerce considérable.
Je partirai demain de bonne heure pour un voyage de touriste de quatre jours aux tombeaux des Ming et à la grande muraille.
En raison des trois villes qui tiennent encore dans le Yun-nan, M. V... pourrait charger le mandarin, avant son départ, de propositions nouvelles. M. de G... me donne carte blanche et m’appuiera.
Pékin, 20 mars 1873.
Tous les esprits sont préoccupés de la grave question de l’audience. Je m’imaginais que l’on s’occupait aussi de la révision des traités de commerce. Il n’en est rien ou pas grand’chose. J’ai hasardé un petit plaidoyer et de longues explications en faveur de mes projets scientifiques. Ils ont été accueillis d’une oreille bienveillante. En attendant le résultat des démarches qu’il faut encore tenter auprès du gouvernement chinois, j’ai accepté les offres amicales qui m’ont été faites de me guider dans mes promenades de touriste ou de me présenter aux notabilités diverses du monde pékinois.
Pékin est peut-être le seul point de la Chine où / l’on puisse trouver une société sans mélange et des relations sans désagréments. Les rapports les plus
Pékin. — Vue do la légation de France.
DE S1IANG-HAI A PÉKIN
cordiaux existent entre les différentes légations ; elles vivent là entièrement isolées de ce monde disparate des affaires qui s’agite bruyant à Shang-Haï et ailleurs. Beaucoup de jeunes gens, apprentis diplomates ou étudiants sinologues, studieux à leurs heures, mais aimant le plaisir, donnent à cette colonie européenne, perdue au milieu de la capitale de la Chine, une animation nécessaire. La présence de quelques femmes y ajoute le liant, la discipline, la grâce. Il n’y avait pas eu à Pékin de Française depuis M me de Bourboulon, de regrettable mémoire. La femme du ministre actuel de France, quoique Américaine, remplit ce rôle mieux qu’une Parisienne. Une instruction plus solide, une bonté plus sérieuse, une grâce plus simple font des lundis de la légation des soirées charmantes. M me H..., femme de l’inspecteur général des douanes, laissera aussi de vifs regrets dans ce petit cercle qu’elle doit, dit-on, bientôt quitter.
Les espérances ou les déboires de ce monde diplomatique se traduisent d’une façon assez plaisante par des préparatifs de départ ou des travaux d’installation. Aujourd’hui la femme du ministre d’Angleterre vend ses conserves. Demain au contraire, M n,c H... met ses armoires en ordre et fait des améliorations à son jardin; les négociations ont pris meilleure tournure. La cour impériale fournit ample matière aux cancans; les voiles épais qui
cachent l'intérieur du palais sont transparents, dit-on, pour certains regards. Les chagrins réels ou supposés de la jeune impératrice attendrissent plus d’une imagination : on parle avec mystère de deux jeunes Européennes qui, arrivées il y a quelque temps à Pékin, ont disparu soudainement dans les profondeurs du gynécée lartare.
Tout à côté de la résidence du Fils du Ciel, les cloches d’une cathédrale empêchent le Tsong-li-yamen 1 de dormir. C’est l’église du Pe-lang récemment construite par les lazaristes ; sa hauteur a été fixée par les Chinois eux-mêmes. Mais leurs mathématiciens se sont trompés dans leurs calculs, et du haut de la tour catholique le regard peut plonger dans la demeure impériale. Grand sujet de scandale pour tout l’empii’e et de discussions sans fin pour la diplomatie. Annexés à l’église se trouvent un musée d’histoire naturelle créé pçir le savant P. David, et une bibliothèque, dont une partie a été léguée aux lazaristes par les jésuites. Ce sont là bien des raisons pour aller visiter un établissement dont M"'’ Delaplace fait les honneurs avec une bienveillance parfaite. Il me prend à témoin que le gabier le plus agile ne pourrait grimper dans la tour où nulle échelle ne conduit, et il méfait entendre avec un orgueil bien naturel un orgue de Cavaillé-Coll