MARS. — AVRIL
Le Palais d’été. — Vandalisme inutile. — Excursion classique en Mongolie. — Nang-Hao. — La grande Muraille. — Ligne de partage des eaux. — Les tombeaux et l’avenue des Ming. — Retour à Pékin. — Prolongation de séjour. — Espoir d’arriver à Ta-ly avant la répression complète de l’insurrection mahométane. — Politique habile et prudente de la Russie. — Départ pour Ticntsin et Sliang-Haï. *
±2 mars.
Je commence aujourd’hui, par la visite du Yuenming-yuen, l’excursion obligée que tout nouveau
m DE PARIS AU TIBET. ,
venu à Pékin doit faire à la grande Muraille et aux tombeaux des Ming. Je ne reviendrai pas, que le lecteur se rassure, sur des descriptions souvent faites. En visitant ces jardins déserts et dévastés, un profond sentiment de tristesse saisit et ne tarde pas à dominer le voyageur. Plus il se sent obligé d’admirer l’art infini avec lequel ils ont été dessinés, la beauté des sites, l’inspiration souvent bizarre, mais presque toujours gracieuse, qui a présidé à leur décoration, plus il est près de maudire ceux qui ont détruit ces grandeurs, mutilé ces bronzes, renversé ces pagodes. Versailles a été respecté par les Prussiens! Et les deux nations qui prétendent marcher à la tête de la civilisation occidentale n’ont pas craint d’accumuler ces ruines, de laisser à la Chine ce souvenir ineffaçable de leur passage, ce témoignage de vandalisme et de haine !
Au lieu de se venger sur cette résidence isolée, conservatoire historique de l’art chinois, que n’eston entré dans le palais impérial? que n’a-t-on, aux yeux de la population de Pékin et de la Chine entière, brisé ce trône aux pieds duquel les représentants de l’Europe veulent être reçus aujourd’hui? C’étaient là les droits de la guerre. On eût ainsi détruit, au profil de la civilisation, un prestige suranné, et fait évanouir cette prétendue inviolabilité
DE SHANG-HAI A PÉKIN
de la ville Jaune 1 . On ne se serait pas exposé, treize ans plus tard, à s’en voir refuser l’entrée. Mais enlever ou détruire des objets d’art, dissiper sans profit pour personne les produits accumulés du génie et de l’industrie de plusieurs siècles, n’était-ce pas donner des armes contre nous-mêmes et justifier ce mot sanglant que l’on a prêté au prince Kong après le pillage du Yuen-ming-yuen : « Jusqu’à présent, nous vous appelions barbares; aujourd’hui quel nom faut-il vous donner ? »
C’est en compagnie d’un officier suédois et d’un médecin de notre marine que je fais cette excursion. Nous quittons le Palais d’Été vers deux heures du soir. Il a été laissé par le gouvernement chinois dans l’état même où il se trouvait au départ des armées alliées. Pas une tentative de réparation ou de clôture n’a été faite. Les murs à demi renversés de la résidence impériale longent quelque temps la chaussée en pierre qui conduit vers le nord àShangping-chou et à la grande Muraille. Quelques villages tartares, régulièrement construits et semblables à des camps retranchés, bordent la route. Ils contrastent, par leur propreté et le calme qui y règne, avec lès gros bourgs chinois que nous tra-
1. Le palais impérial et les bâtiments qui en dépendent forment au centre de la ville tartare une troisième ville que l’on appelle la ville Jaune, où nul ne peut pénétrer, que les hauts fonctionnaires de l’empire. Elle est isolée du reste de la cité par une enceinte rectangulaire. (Note de l’auteur.)
versons. C’est là qüe vivent en famille les soldats mandchoux que la dynastie actuelle entretient pour sa défense.
Bientôt, la chaussée se perd au milieu d’une plaine sablonneuse, où les routes de chars, profondes ornières creusées dans le sable, lui succèdent en se multipliant à l’infini. Sur notre gauche s’élève une chaîne de montagnes aux croupes arides et rougeâtres. Nous traversons sur un pont de marbre, dans le voisinage duquel reparaissent quelques traces de chaussée, le Cha-ho, rivière large et peu profonde. Le pont, construction lourde, massive, mais magnifique, est dans un déplorable état d’abandon. Les abords sont encombrés d’énormes blocs de pierre, au milieu desquels les chars ont grand’peine à se frayer un passage. Les parapets menacent ruine. Rien ne raconte plus éloquemment -la décadence actuelle de la Chine que l’incurie avec laquelle, à quelques lieues à peine de la capitale de l’empire, de magnifiques travaux de viabilité sont livrés ainsi à la lente destruction du temps. Et cependant ce pays possède tant de. ressources, que peu d’années d’une administration honnête suffiraient pour en faire une nation riche et puissante entre toutes.
La nuit nous surprend en route et nous nous remisons dans une petite auberge à cinq ou six kilomètres de Nang-hao, village situé au pied des
Colline et lac tic Ouane-Clieou-Chane.(Palais d’Élé).
Dli SHANG-HAI A PÉKIN.
montagnes que nous devons franchir demain. Des leux s’allument sur leurs pentes et en projettent les ombres sur le ciel étoilé. Notre chevauchée a été longue; le froid est vif : nous nous blottissons sous nos couvertures où nous ne tardons pas à trouver un profond sommeil.
Au point du jour, les cris des muletiers qui attellent nos voitures de bagages nous remettent en selle. Les cultures disparaissent de la plaine qui se ravine profondément et se transforme en un désert de cailloux. Nous arrivons à Nang-hao à huit heures du matin. C’est un gros bourg construit à l’entrée de la vallée d’un torrent que nous devons remonter pour parvenir à la Grande Muraille. Nang-hao est le lieu de halte de toutes les caravanes de chameaux, d’ânes et de mulets qui circulent entre Pékin et la Mongolie. Il y règne toujours une animation considérable. Il ne faut pas songer à nous engager achevai dans la gorge pierreuse et sur les rampes escarpées qu’il nous reste à traverser. Nous laissons nos coursiers dans une auberge, et, renonçant aux ânes traditionnels dont se servent pour cette excursion les touristes européens, nous entreprenons à pied cette promenade pyrénéenne.
Le torrent dont nous suivons le cours promène au hasard ses eaux limpides dans une vallée de plus en plus étroite dont il couvre de cailloux les moindres replis. Jadis une belle chaussée pavée en lar-
ges dalles traversait celte vallée et donnait accès au sommet même de la chaîne qui sépare ici le bassin du Peï-lio de celui de l’Amour. Ce travail gigantesque est tombé en ruines et les vestiges qu’on en retrouve sont aujourd’hui plus gênants qu’utiles. On suit un sentier tortueux, qui tantôt se suspend en corniche aux flancs de la vallée, tantôt franchit le torrent sur de grosses pierres, tantôt se perd au milieu d’une véritable mer de galets et de roches écroulées des cimes voisines. Nous croisons de longues fdes de chameaux du haut desquels un Mongol nous adresse de temps en temps un amical bonjour. Des chaises fermées, portées par des mules, nous indiquent le passage de quelque personnage olticiel. A deux lieues de Nang-hao un premier col fortifié nous donne un avant-goût de la Grande Muraille. C’est là que s’arrêtent en général les touristes qui ne font ce voyage que pour l’acquit de leur conscience. Mais nous sommes gens curieux et marcheurs intrépides. Le docteur se fait suivre par un appareil photographique dans lequel il compte bien réfléchir les créneaux de Cha-tao, ville où nous voulons arriver le jour même et qui se trouve sur le versant opposé de la chaîne.
Le paysage devient plus pittoresque et la route moins pénible. La vallée se resserre; le torrent se bifurque successivement en plusieurs bras, et ces ramifications annoncent salin prochaine. Malgré un
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brillant soleil, de longues plaques de neige apparaissent sur les pentes ; nous cheminons sur le lit même du torrent, sur une épaisse couche de glace, plus commodément qu’au milieu des rochers. Le torrent n’est plus qu’un ravin dominé de toutes parts par des cimes déchiquetées. Tout d’un coup il se relève brusquement à 45 degrés sur les flancs de la montagne, et, au sommet de cette haute et longue traînée de glace, nous apercevons la Grande Muraille, dessinant majestueusement dans toutes ses sinuosités la ligne de faîte de la chaîne, et attachant ses créneaux et ses tours aux pics les plus aigus, aux pentes les plus abruptes.
Il était trop lard et nous étions trop fatigués pour admirer et visiter en détail ce prodigieux ouvrage. Une porte voûtée fermait jadis le col auquel nous étions parvenus. Elle est minée aujourd’hui et ouverte nuit et jour à tous passants. Nous contemplâmes un instant le magnifique panorama de montagnes que l’on découvre du seuil et nous descendîmes prendre gîte à Cha-tao, petite ville dont les murailles s’apercevaient à peu de distance au-dessous, sur les bords d’un torrent qui adosse ses sources à celles du torrent que nous venions de quitter.
Le lendemain, de bonne heure, nous étions de retour à la Grande Muraille et nous parcourions le large parapet qui la couronne. Des escaliers intérieurs en facilitent l’accès de dislance en distance.
Des pièces de canon de très petit calibre se voient encore çà et là aux embrasures pratiquées au-dessous et entre les créneaux. De lourdes pièces de 24 gisent par terre aux abords de la porte. À des intervalles réguliers, des tours carrées, dont la saillie extérieure est à peine suffisante pour balayer la face des courtines, élevaient autrefois plusieurs étages de feux. Le climat est ici d’une sécheresse tellement constante que c’est à peine si la rouille a attaqué l’artillerie de fonte abandonnée depuis des siècles aux intempéries des saisons. Il ne reste plus trace des affûts qui ont servi sans doute aux paysans voisins de bois de chauffage, mais on peut lire facilement sur les canons le nom du constructeur et la date à laquelle ils ont été fondus. La plupart remontent aux premières années du dix-septième siècle, époque à laquelle, suivant une inscription placée dans une tour voisine de la porte, cette partie de la muraille a été entièrement reconstruite aux frais des villes voisines.
On reste frappé et de l’énorme somme d’efforts que représente ce travail défensif, et de son inutilité absolue sur les neuf dixièmes de son parcours. Gomme je l’ai déjà dit, il couronne sans interruption le faîte de la chaîne jusque dans ses parties les plus inaccessibles, et il serait un excellent point de repère pour un géographe qui voudrait dominer la ligne de partage des eaux.
La Grande Muraille. — Vue prise à la passe Nang-hao.
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Mais la muraille n’ajoute »rien à la défense naturelle que constituent ces montagnes à pic : jamais envahisseurs ne songeront à en escalader les pentes du haut desquelles quelques pierres suffiraient à tout balayer. Les cols seuls sont attaquables et devaient être fortifiés. C’est là précisément que, grâce aune circulation incessante et à un abandon complet, la muraille se trouve dans le plus déplorable état.
A midi, nous retrouvions à Nang-hao nos montures et nos gens : après un déjeuner bien gagné par le rude exercice que nous venions de faire, nous nous dirigeâmes vers les tombes des Ming.
Ces tombes se trouvent dans une vallée d’un aspect triste et sévère, sorte d’amphithéâtre fermé de tous côtés par des croupes jaunâtres et dénudées. Chaque monument funèbre est adossé à un contre-fort, au milieu d’une sorte de bois sacré. Ces bouquets de verdure sombre donnent à cet aride paysage un air solennel et une teinte lugubre. Nous prîmes le tombeau de Yung-lo pour le but de notre pèlerinage. Cet empereur, le troisième de la dynastie des Ming, fut celui qui transporta de Nankin à Pékin la résidence de la cour impériale 1 (1410), après avoir détrôné son neveu
1. H régna de 1403 à 1424. Les tombeaux des premiers Ming sont également une des curiosités de Nankin.
(Note de l'auteur.)
Kien-wen-ti. Il a laissé une grande réputation do sagesse. Sa tombe, entretenue avec soin, ainsi que celle de ses successeurs, par les empereurs de la dynastie actuelle, est, paraît-il, la plus grande et la plus riche de toutes.
Elle se compose, comme toutes les constructions funéraires voisines, d’une enceinte rectangulaire contenant un temple, puis d’une immense salle où se trouve la tablette du décédé, enfin du tombeau lui-même, sorte de tumulus dont la forme rappelle celle des Stoupas de l’Inde. Les colonnes qui supportent la toiture de la salle des ancêtres sont en bois de teck amené à grands frais de l’Indo-Chine : quelques-unes sont d’une dimension prodigieuse.
Comme dans tous les édifices chinois, on ne saurait reconnaître là un style architectural quelconque. Cet amas de constructions, symétriquement isolées par des cours, n’est remarquable que par une grande richesse d’ornementation : les sculptures sur bois, les dorures, les bronzes, les cloisonnés donnent à l’intérieur un grand air de richesse et témoignent de l’habileté des ouvriers chinois ; mais on peut dire qu’à Vextérieur il n’y a pas de monument. Nulle part on ne retrouve une conception grandiose ou le cachet d’originalité qui révèle un artiste. Ces temples, ces salles, on les a déjà rencontrés cent fois en Chine, plus ou moins grands, plus ou moins décorés. La fatigante uniformité des constructions offi-
Arc de triomphe à l’entrée des tombeaux des Ming.
Ul
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cielles est-elle, dans ce singulier pays, le résultat d’une fidélité exagérée à des traditions, à des rites cinquante fois séculaires? Vient-elle d’un manque absolu d’esprit d’invention? Et l’isolement systématique où a vécu le peuple chinois n’a-t-il pas, en cela comme en bien d’autres choses, atrophié d’heureuses dispositions naturelles?
Une chaussée dallée conduit de la tombe de Yung-lo au centre de la vallée ; elle franchit sur un beau pont de marbre un torrent en ce moment sans eau ; au delà commence ce que l’on appelle l’avenue des Ming. Une double rangée de statues en pierre borde la chaussée. Ce sont d’abord des mandarins civils, puis des mandarins militaires, en grand costume ; viennent ensuite tous les animaux réels ou légendaires qui tiennent une grande place dans la vie domestique ou les traditions chinoises : le cheval, le chameau, l’éléphant, le lion, le tigre, le griffon, la licorne, etc. Toutes ces sculptures sont monolithes et d’une dimension qui est environ le double de la grandeur naturelle ; elles font face en dedans et regardent le promeneur d’un air grimaçant ou placide.
Nos chevaux passent avec défiance devant les mandarins de pierre ; leur taille les étonne, leur immobilité les rassure ; mais, à la vue des animaux inconnus qui ouvrent devant eux leurs gueules menaçantes, ils se cabrent et nous emportent à travers
champs. A vrai dire, c’est là l’effet le plus frappant et le plus immanquable que produise cette avenue si vantée : elle laisse les touristes assez froids ; elle épouvante leurs montures. Ces statues n’ont de remarquable que leurs dimensions. Ces ponts, ces portes triomphales qu’elles réunissent sont disséminés sur une trop vaste étendue, sans aucune entente de la perspective, sans recherche d’aucun effet d’ensemble. L’avenue n’est même pas en ligne droite et on n’y distingue, au premier abord, que des masses noirâtres confusément jetées au milieu d’une immense plaine. La ligne de la chaussée ne se détache pas du cadre bizarre qui la borde et la cache aux yeux. En somme, tant d’efforts et de travail ne laisse dans l’esprit que l’impression d’une chose puérile et grotesque.
À l’extrémité de l’avenue se trouve un pavillon où le passant peut lire, sculptée sur le marbre, une pièce de vers due au pinceau de l’empereur Ivienlong *. La construction de l’avenue et la restauration des tombeaux des Ming sont l’œuvre de ce prince éclairé. Il a écrit aussi une histoire de la célèbre dynastie qu’ont renversée ses ancêtres. Ce monument littéraire vaut mieux sans doute que lesstatues que je viens de décrire.
Nous sommes allés coucher le soir même à,