Il a régné de 1736 à
(Note de Vauteur.)
DE SHANG-HAI A PÉKIN
Shang-ping-chou, ville murée peu importante, située à une dizaine de lieues au nord de Pékin. Nous sommes rentrés le lendemain dans la capitale, couverts de poussière, suivant l’inévitable nécessité du climat, et un peu fatigués de nôtre excursion.
Pékin, 23 mars.
Tous mes préparatifs de départ étaient faits, mon domestique déjà en route, ma voiture et mon bateau retenus, quand hier au soir, au moment où je prenais congé de M. etdeM mc de G..., le ministre m’a prié de rester encore quelques jours à Pékin, en me disant que je pourrais emporter peut-être la solution de mon affaire du Yun-Nan. Je ne veux pas avoir Pair de déserter ma propre cause et j’ai consenti à ce nouveau délai. M. de G... est l’homme du monde le plus indécis et qui vous échappe le plus facilement. On sort d’un entretien avec lui, le laissant convaincu, enthousiaste même de vos idées ; quelques heures après, il a tout oublié et il reproduit ses premières objections, celles mêmes qu’on avait cru détruire. Il faut pourtant que je lui aie enfoncé bien profondément la flèche dans le cœur, pour qu’il m’ait demandé une prolongation de séjour. Je suis sûr que, sans la grave affaire de l’audience, qui exige de la part de tous
DE PARIS Ali TIBET.
Ui
les ministres une entente parfaite, j’aurais déjà enlevé la chose ; mais l’affaire du Yun-nan est dirigée contre l’influence des Anglais etM. deG... a quelques scrupules à se déclarer en ce moment leur antagoniste aux yeux des Chinois.
La dernière forme qu’ont prise mes propositions est celle-ci : créer une agence politique à Yun-nan même. Le titulaire de cette agence aidera le viceroi à déjouer les intrigues anglaises, à combattre les rebelles, traitera la question douanière du fleuve du Tong-King et mettra en relation le vice-roi avec le gouverneur de la Cochinchine.
Pékin, 29 mars.
Il n’aurait pas été sage, avec un esprit, aussi indécis que M. de G..., de me confier à lui pour mener à bien la négociation qu’il a entamée avec le prince Kong. J’ai donc préféré attendre qu’elle lut assez avancée pour en faire prévoir les résultats. 11 est probable — mais probable seulement — que j’obtiendrai pour le vice-roi du Yun-nan deux lettres : l’une, du prince Kong, me recommandant chaudement à lui comme officier français et comme voyageur ; l’autre, du ministre de France, m’accréditant auprès de lui comme agent politique, chargé de renseigner la légation sur les progrès de la pacification de la province et de pro-
DE SHANG-HAI A PÉKIN
curer au besoin au vice-roi l’appui du gouverneur de la Cochinchine.
Avec ces deux pièces diplomatiques, nous verrons ce qu’il sera possible de faire dans l’état actuel du pays. Une ville, Mong-hoa, et deux camps retranchés résistent encore. Si les Anglais s’en mêlent, comme l’installation d’une agence à Bahmo semble le faire prévoir, la révolte peut se rallumer. C’est ma seule espérance.
2 avril. En barque sur le Peï-ho.
Je pourrais compléter le récit de mon séjour à Pékin en conduisant le lecteur dans tous les temples de la ville. Mais leur description a été souvent et trop minutieusement faite. Quelquesuns offrent un intérêt spécial aux personnes livrées à l’étude du bouddhisme et curieuses de suivre ses diverses transformations. J’ai pris surtout plaisir à visiter l’Observatoire impérial créé par les jésuites. De magnifiques instruments d’astronomie en bronze : sphères, cercles déclinatoires, etc., y témoignent à la fois de la science de ces hardis missionnaires et du parti que l’on peut tirer de l’habileté et de l’art chinois. Ce bel établissement tombe malheureusement en ruines, et les pitoyables successeurs des PP. Goubil, School, etc., y mettent les pieds le plus rarement possible. Ils
s’y sont rendus récemment, à l’occasion du mariage de l’empereur, pour faire semblant de lire dans les astres l’heure propice à laquelle il fallait consommer cette heureuse union. Voilà à quel usage est descendu aujourd’hui un Observatoire jadis célèbre.
A l'angle nord-est de l’enceinte s’élève un Observatoire plus modeste où l’astrologie n’a rien à faire et où la vraie science reprend ses droits. C’est l’Observatoire russe. Je conserve un reconnaissant souvenir de l’accueil que m’a fait son directeur, M. H. Fritsche. On lui doit une excellente détermination de Pékin et des observations très nombreuses, qui permettent de tracer dans tout le nord-est de l’Asie les courbes représentant les trois éléments du magnétisme terrestre. L’église et la mission russes sont à côté de l’Observatoire. Le touriste qui cherche à s’instruire est sûr de trouver auprès de M. l’archimandrite Palladius les ressources d’un vaste savoir et le charme d’une intelligence aussi élevée que sympathique.
C’est par la science que la Russie attaque aujourd’hui le Céleste Empire : elle multiplie les explorations sur ses frontières : elle conquiert les sympathies des populations nomades de la Mandchourie ; elle témoigne en toute circonstance au gouvernement de Pékin une condescendance amicale. Elle n’affiche jamais de prétentions; elle n’élève jamais
Pékin. — Cour de l’ancien Observatoire des jésuites.
DE SrtANG-HAI A PÉKIN.
(le conflits : elle se contente de profiter de l’ignorance et de la faiblesse du gouvernement des lettrés pour lui faire payer en belle monnaie territoriale les conseils ou l’appui secret qu’elle lui prête parfois contre les bruyantes exigences des puissances occidentales. C’est ainsi que, pendant la guerre de 1860, elle a obtenu la cession de toute la partie du littoral de la Mandchourie comprise entre l’embouchure de l’Amour et la frontière de la Corée l .
N’assistons-nous pas maintenant à une manœuvre analogue? La note demandant au gouvernement chinois une audience de l’empereur pour les cinq ministres européens résidant à Pékin a été remise collectivement par eux, au mois de février dernier. Avec sa lenteur habituelle, le Tsong-li-yamen vient à peine d’en accuser réception et d’en promettre l’examen. Mais on annonce le départ du général Ylangaty, représentant de la Russie. M. Lowe, ministre des États-Unis, et M. de Relifues, ministre d’Allemagne, sont, dit-on, sur le point de l’imiter. Ces messieurs ne seront remplacés que par de simples chargés d’affaires. On donne à la manœuvre du ministre russe la portée d’un désistement dans la question de l’au-
1. Depuis cetle époque la polilique russe n’a pas varié. Le traité conclu récemment par la cour de Pékin avec le tzar et l’envoi *1 un ambassadeur chinois à Saint-Pétersbourg, le prouvent avec évidence.
dience : on peut y voir, au moins, qu’il n’y attache qu’une importance secondaire. L’Angleterre et la France restent seules pour combattre les exigences du cabinet de Pékin et faire honneur à la note rédigée en commun par les cinq ministres. Si elles réussissent, tous les signataires de cette note viendront partager le succès, mais la Russie ne manquera pas de se prévaloir auprès du gouvernement chinois de son désintéressement dans une affaire destinée à faire échec à l’amour-propre des lettrés.
Ces préoccupations diplomatiques absorbent tout Pékin, où l’on ne saurait parler maintenant d’autre chose que de l’audience. J’aurais mauvaise grâce, après de si longs et de si vains efforts, à insister plus longtemps sur la cause scientifique et patriotique, ce me semble, que je suis venu plaider. Je me résigne donc à partir sans avoir rien obtenu de décisif, sans savoir même avec certitude de quelle façon le gouvernement chinois accueillera ma demande de passeports tibétains. J’emporte le meilleur souvenir de la petite colonie européenne de Pékin et de l’hospitalité de la légation de France. J’emporte aussi la crainte que nos véritables intérêts en Chine ne soient sacrifiés à une question de pure forme, devenue pour nos diplomates une question d’amour-propre.
S’il est plus court de venir de Tien-tsin à Pékin à
DE SHANG-HAI A PÉKIN. 151
cheval, qu’en remontant le fleuve, il n’est pas plus long et il est beaucoup plus agréable de faire en barque le trajet inverse ; le courant nous favorise et, en cette saison, le vent n’est pas contraire. J’ai eu la chance de trouver deux aimables compagnons de voyage, le docteur C..., avec qui j’ai déjà fait l’excursion à la Grande Muraille, et M. R..., jeune interprète de la légation, qui va gérer le consulat de Tien-tsin.
Il faut aller s’embarquer à Tung-chou, ville bâtie sur les bords du Peï-ho, à peu de distance de Pékin. Nous expédions de bonne heure nos bagages dans trois chars, avec un domestique chargé de louer des barques. A midi, par ungai soleil, nous montons à cheval, et, accompagnés de quelques amis, nous nous mettons en route pour Tung-chou. La route impériale est encombrée de chars : le jeune empereur doit aller le lendemain faire un pèlerinage au tombeau de son père, et Ton a mis en réquisition toutes les voitures des villages environnants pour transporter les bagages de la cour. Nous prenons des chemins détournés pour éviter la cohue et la poussière, et nous arrivons vers le soir sur le port de Tung-chou, où se pressent des multitudes de jonques. Nos bagages ne sont pas encore arrivés. Nous visitons nos barques : l’une servira de cuisine et de logement pour nos domestiques, l’autre sera notre salon et notre dortoir. Le soleil est à son dé-
clin : nos bagages ont été retardés sans doute par Pencombrement de la route. Deux chars enfin paraissent sur la plage. Ce sont ceux de mes compagnons de route. Ils ne peuvent donner aucune nouvelle du mien, qui est parti cependant bien avant eux. Le voiturier a-t-il pris la ciel' des champs avec mes malles? Tout me le fait croire. Une attente plus longue semble inutile. J’écris à la hâte quelques mots à la légation pour demander des recherches et donner le signalement du coupable. Nous nous embarquons et bientôt nos jonques prennent le courant.
La nuit est venue : ce n’est pas sans de vifs regrets que je songe aux quelques livres précieux, aux travaux ébauchés, aux notes nombreuses que contiennent mes bagages et qui sont peut-être perdus sans retour. M. R... m’affirme avec chaleur que les voituriers chinois sont fidèles, que l’absence du mien provient d’un cas de force majeure que nous connaîtrons plus lard, que tous mes bagages seront bientôt fidèlement rapportés au consulat de Tien-tsin ou à la légation de Pékin. Mon expérience de la Chine corrobore cette opinion. Mais j’aimerais mieux être témoin que victime de cette épreuve du degré de confiance que méritent les Chinois.
Le lendemain matin, nous nous éveillions à peine, qu’un char apparaît sur la berge et fait à
Charrette chinoise.
DE SHANG-HAI A PÉKIN
nos barques des signaux multipliés. Nous accostons : ce sont mes bagages. L’essieu de la voiture s’est rompu entre Tien-tsin et Tung-chou. Il a fallu réparer l’avarie, ce qui a pris beaucoup de temps. Le voiturier, arrivé à Tung-chou quelque temps après notre départ, a changé ses mules et continué sa route toute la nuit pour nous rattraper. Au lieu des reproches auxquels il s’attend pour son retard involontaire, il reçoit une large gratification. Nous nous séparons enchantés l’un de l’autre.
Nous sommes arrivés aujourd’hui à Tien-tsin sans nouvel incident L
t. La suite du récit fera comprendre que le voyageur a dù regagner Shang-Haï pour retourner à Han-Kéou et reprendre la voie du lleuve Bleu, qui devait le conduire dans la Cfiine centrale.
■ ViA- '
I er MAI. — 15 MAI 1873
Le Yang-tse-kiang ou lleuve Bleu. — Encore Han-Kéou. — Excursion préparatoire au voyage du Tibet. —Engagement d’un lettré chinois. — Le P. David. — M. Blancheton. — Passeports obtenus à grand’peine. — Fret d’une barque mandarine. — Éclipse de lune. — Paysages. - Curiosité tyrannique des foules chinoises. — Retour sur le passé.
1 er mai 1873. Sur le Yang-tse.
Me voici naviguant sur cet immense fleuve « fils de l’Océan », qui est ouvert à la navigation européenne sur un trajet de plus de 1100 kilomètres et qui lui réserve encore un parcours presque double, avant de s’engager définitivement dans les gorges du Yun-nan et du Tibet. J’ai pris passagn pour Uan-kéou sur le Plymouth-Rock, beau steamer américain sur lequel, il y a cinq ans, je faisais pour
la première lois le-même voyage en sens inverse, à mon retour de l’exploration du Mékong. Pendant que la diplomatie à Pékin, et la science à Paris, me préparent les moyens d’arriver au Tibet, j’ai résolu de faire une excursion de quelques mois au centre de la Chine et de tenter le levé hydrographique de ces fameux rapides, qui, au-dessus de Ilan-Kéou, semblent devoir interrompre pendant quelque temps la navigation à vapeur du fleuve. Je me lance seul dans ce voyage, sans un interprète, sans un domestique européen. C’est là, sans doute, le meilleur moyen de se chinoiser et d’apprendre la langue : il n’est pas de professeur comparable à la nécessité. J’engagerai cependant un lettré, qui me servira de factotum. Je ne suis pas sans escorte : deux jeunes épagneuls la composent et doivent partager avec moi le fardeau de la curiosité indigène. Ils sont plus joueurs que méchants; mais je compte sur leur taille élevée et leur forte apparence pour inspirer une frayeur salutaire.
Tchin-kiang, — grande ville située vis-à-vis l’embouchure du canal, devenu aujourd’hui en partie impraticable, qui reliait jadis Hang-tcheou à Pékin, — Nankin, ancienne capitale de l’empire, bien déchue de sa splendeur passée, — Ngan-Ning, chef-lieu de la province du Ngan-Hoei, — Kiou- • kiang, bâtie à l’entrée du lac Po-yang et entrepôt des célèbres manufactures de porcelaines de King-
te-tching, sont les principaux points où s’arrêtent les vapeurs dans ce voyage de trois jours entre Shang-Baï et Han-Kéou. A Tchin-kiang, Kiou-kiang et Han-Kéou, s’élèvent, à côté des villes chinoises, des commencements de villes européennes. Han- Kéou, centre du commerce des thés et limite actuelle de la navigation à vapeur sur le Yang-tse, a une importance considérable.
Dans cette saison, de nombreux steamers et quelques navires à voile remontent le fleuve pour aller charger du thé. A côté de la ligne régulière de paquebots américains qui dessert le Yang-tse depuis plusieurs années, vient de se créer une compagnie anglaise rivale. La lutte s’est ardemment engagée, d’un côté pour conserver, de l’autre pour partager un fructueux monopole. Le commerce y gagne des diminutions de fret ; les voyageurs, des réductions dans les prix de passage. Le fleuve offre une animation qui fait de cette courte et paisible traversée une promenade charmante.
Han-Kéou, 8 mai.
Je viens de déjeuner avec le P. David qui est arrivé inopinément du Chen-si hier au soir. Il va dans le Kiang-si se reposer quelque temps de ses fatigues et continuer ses études d’histoire naturelle dans les montagnes qui séparent celte province du Fo-Kien; puis il retournera en France.
Je fernfe mes" malles et me dispose, malgré la pluie battante qui tombe, à m’embarquer demain matin. Dans une barque chinoise, la pluie n’est pas à craindre.
0 mai.
Je ne suis pas parti ce matin. Les bateliers ont pensé que la pluie était de nature à faire retarder mon départ et ils ont été surpris de voir que je ne partageais pas leur avis. J’ai de bonnes raisons pour cela. Un jour de perdu est pour moi un siècle. J’ai oublié d’ajouter hier que le P. David a abrégé son voyage dans le nord de la Chine, à cause de l’état troublé de la province du Kan-sou où le gouvernement chinois est toujours en guerre contre les Mahométans. Il voulait explorer la région du Koukou-noor, mais il a dû renoncer à son projet. En somme il n’a pu dépasser les frontières du Chen-si. En revenant par le Hang-kiang, la rivière qui se jette dans le fleuve Bleu à Han-Kéou, sa barque s’est brisée contre des rochers, et il a perdu une partie des échantillons d’histoire naturelle qu’il avait recueillis pendant cette tournée de sept ou huit mois.
Tous les consuls sont venus me voir et il n’est pas de politesse que l’on ne me fasse.
M. Blancheton est fort aimable et me fait successivement dîner avec toute la colonie européenne d’Han-Kéou.
10 mai.
Encore un contre-temps. Un mandarin a voulu prendre le bateau que j’avais déjà loué. De là une querelle qui dure encore et qui retarde mon départ. Je suis furieux. Le vent est favorable, le temps est redevenu beau. Je perds donc doublement mon temps. Mes journées se passent à faire des observations et à apprendre le chinois. Taly et Lassa 1 commencent joliment à aboyer après les indigènes. Ce seront de bons gardiens pour ma barque.
11 mai. En barque sur le Yang-tse.
Je me suis arrêté quelques jours àHan-Kéoupour fixer mon itinéraire et obtenir du vice-roi du Ilou-pe les passeports nécessaires. La capitale du llou-pe s’appelle Wou-tchang et n’est séparée d’IIan-Kéou que par le fleuve dont elle occupe la rive droite. C est là que réside le haut fonctionnaire auquel je dois soumettre mes projets.
Le gérant du consulat de France, M. Blanchelon, m’indique, pour arriver à Tchong-Ivin-fou, grande ville du Se-tchouen, qui doit être le terme de mon présent voyage, une route autre que celle du
!• Noms de ses deux chiens.
162 DE PARIS Ali TIBET.
fleuve, et, que, le premier, il vient de suivre dans une récente excursion. Il me parle avec enthousiasme de la région pittoresque qu’il a traversée. Il me fait pressentir d’importantes rectifications géographiques. Bien entendu, je n’hésite pas un instant à prendre une route nouvelle pour moi. Le fleuve grossit de jour en jour; le remonter en barque jusqu’à Tchong-Kin serait long, pénible et peu instructif; les jonques, lialees à la cordelle, doivent rester constamment collées aux rives ; je ne puis songer à faire des sondages qu’en redescendant. Ce sont là autant de raisons pour adopter la route d’aller qui m’est proposée. Il s’agit de traverser le lac Tong-ting, qui se déverse dans le Yang-tse à 200 kilomètres en amont d’Han-Kéou, de remonter un affluent de ce lac, le Yuen-kiang, puis de franchir une région montagneuse extrêmement curieuse pour aller rejoindre une autre rivière venant de la province du Kouy-tcheou et se jetant dans le Grand-Fleuve à peu de distance de Tchong-Kin.
Ma résolution prise, M. Blancheton la communique au vice-roi. Celui-ci fait des objections : les populations que je dois traverser ne connaissent pas les Européens ; quelques-unes sont hostiles. M. Blancheton a fait, il est vrai, le même voyage sans encombre, mais il avait un caiactere officiel et il était escorté par un officier chinois ; je suis
Wou-tchang. — Vue prise devant la tour de la « Grue-Jaune ».
UNIVERSiDaD Dt SEVIUA FACÜLTAD DE f. Y UÏRM- BIBL!OT£CA
seul; on ne peut répondre de rien, etc., etc. Nous alléguons l’article 8 du traité de Tien-tsin, qui autorise un Français à circuler partout à l’intérieur de la Chine, et qui n’admet le refus de délivrance d un passeport par les mandarins chinois que pour les localités occupées par les rebelles. Or, la région que je veux visiter est parfaitement tranquille. Le vice-roi finit par céder; il me recommande, dans mon propre intérêt, de ne pas me montrer dans les villes populeuses. J’ai trop souvent éprouvé les inconvénients de la curiosité chinoise pour ne pas apprécier toute la sagesse de ce conseil.
M. Blancheton me communique avec une obligeance inépuisable tous les renseignements qui peuvent faciliter mon voyage. Il me remet diverses lettres de recommandation pour les autorités des villes comprises dans mon itinéraire. Il se charge enfin de faire à Han-Kéou, avec des instruments que je lui laisse, les observations qui me permettront plus tard de rapporter les hauteurs barométriques de ma route à une hauteur connue. Je suis parti aujourd’hui à 10 heures du matin dans une jonque mandarine, petite mais commode, emportant le plus reconnaissant souvenir de l’obligeance et de l’activité de notre consul. Il est impossible de rendre service de meilleure grâce et avec une connaissance plus parfaite des hommes
1G0 DE DAllIS AU TIÔET.
et des choses. Que îvcn peut-on dire autant de tous nos agents diplomatiques à l’étranger !
11 mai. Sur le Yang-tse.
Ma barque s’est glissée au milieu de l’innombrable forêt de jonques qui signale l’entrée de la route des lacs. La présence d’un Européen, annoncée à grands cris, fait mettre le nez dehors à tous les habitants des barques voisines. Hommes, enfants, chiens s’empressent, parlent, crient, aboient à qui mieux mieux. 'Ialy et Lassa, attirés par le tumulte, sortent de ma chambre et se répandent en vrais fous sur les jonques qui forment autour de nous comme un pont flottant. Les femmes s’effraient, les enfants hurlent, je rappelle mes deux démons noirs, je leur administre une correction, je ferme les portes de ma chambre et je m’isole au milieu de ce peuple de bateliers.
Je passe mon temps à installer le compartiment qui me servira de salle à manger, de cabinet de travail et de salon et celui dont j’ai fait ma chambre à coucher. Vérification faite, mes caisses ont bien supporté le voyage de Shang-Haï à Han-Kéou. A l’exception d’une bouteille d’eau-de-vie et d’une bouteille d’huile qui sont cassées^; d’un fromage qui est dans un état de moisissure complète, tout
est en bon état. Mon boy , comme il m’en avait prévenu, n’est cuisinier que par occasion. Ses beefsteacks sont durs et ses sauces trop salées. Mais il a eu l’heureuse idée de faire une provision de cresson et je me suis régalé.
La journée est chaude et orageuse; nous cheminons lentement à la cordelle. Après avoir donné quelques soins à l’installation de mon domicile flottant, je me plonge dans l’étude du chinois; les hiéroglyphes bizarres qui me passent devant les yeux ne récréent que médiocrement mon intelligence, et ne captivent mon attention qu’à demi. D’un autre côté, le pays est sensiblement plat, le fleuve peu animé. Je finis par m’endormir, en rêvant à tout ce que je laisse derrière moi.
13 mai.
Une petite brise du sud-est ride les eaux du fleuve, qui se couvre en un instant d’une foule de blanches voiles. Les bateliers se reposent. On n’entend plus le bruit sourd de leurs pas sur les flancs de la barque. Celle-ci, doucement inclinée, fend l’onde avec un clapotis argentin. Quel calme et pour moi quelle solitude ! Quel contraste entre la période de fiévreuse activité que je viens de traverser et cette monotone existence en jonque ! Combien je me sens profondément seul au milieu de tous ces
DE PARIS Ali TIBET.
gens, dont la plupart voient en moi un ennemi, dont aucun ne me comprend, et que je comprends à peine. J’aimais jadis à me sentir ainsi complètement livré à moi-même, je sens qu’aujourd’hui je ne pourrais plus supporter longtemps un pareil isolement; mon imagination n’a plus assez de ressort et le pays des rêves lui reste fermé.
J’ai excité hier l’étonnement et l’admiration de mes bateliers, en leur prédisant l’heure exacte d’une éclipse de lune. Ce phénomène a provoqué, suivant l’usage, un effroyable vacarme dans tous les villages environnants. Pendant plus d’une heure, ce n’ont été que pétards, coups de canon, battements de gongs et de tam-tams, clameurs de la foule qui montrait le poing au ciel. L’e tout avait pour but d’effrayer le dragon qui était en train de dévorer l’astre des nuits. Chose étonnante, cela a fini par réussir : à huit heures, un petit coin de la lune avait recouvré tout son éclat ; petit à petit, l’ombre glisse, s’affaiblit et disparait. Une canonnière chinoise n’en a pas moins tiré le canon toute la nuit, pour assurer la déroute du monstre malfaisant. Ses coups sont répercutés par deux échos puissants et lointains. Ce fait, produit sans doute par quelque colline isolée que je n’aperçois pas, est un phénomène surprenant au milieu de cette immense plaine.
Nous passons la nuit dans une petite crique dont
le nom est charmant : Hoa-kéou, « bouche fleurie ». Les mots en Chine sont plus poétiques que les choses.