‹ De Paris au TibetChapitre 19 sur 53 · mai · texte numérisé non relu

mai

La brise continue favorable. Presque tout le monde dort à bord. Seuls, mes deux chiens animent le paysage; ils s’ébattent sur l’étroite plateforme qui permet de circuler autour de la barque. Leurs folies ne laissent pas que de m’inquiéter un peu. Ils sont plusieurs fois tombés à l’eau sans accident, mais c’était le long de la rive, alors que nous allions lentement à lacordelle. En ce moment nous sommes au milieu du fleuve et nous marchons toutes voiles dehors. Je me laisse distraire de mes ennuyeux travaux par le panorama du fleuve dont les bords commencent à s’accidenter. Des chaînes de petites collines, aux formes bizarres, et que couronnent de grands arbres, chevauchent sur la rive droite. Des falaises d’un rouge vif encadrent l’immense nappe d’eau : on dirait au loin comme un filet de sang qui sépare l’eau jaunâtre de la terre verdoyante.

Tout à coup, j’entends le bruit sourd d’un corps qui tombe à l’eau. Je me précipite sur la plateforme et je vois, déjà loin de nous, la tête noire dé Taly émerger sur l’onde ; ses deux pattes battent l’eau avec désespoir. On amène les voiles.

Je siffle la pauvre bête pour lui indiquer la direction qu’elle doit suivre. Mais elle est loin, il y a du clapotis. Par une température de 30 degrés un bain est chose tentante. Je fais un bout de toilette nautique et je vais chercher la chienne, affolée, qui aboie de plaisir en me voyant arriver près d’elle.

Peu à- peu le temps se couvre, des éclairs sillonnent l’horizon, de lourdes ondées de pluie s’abattent avec fracas sur le fleuve. Il faut nous réfugier à l’embouchure d’une petite rivière où un grand nombre d’autres jonques vont chercher également un asile. Je subis pendant tout le reste de cette longue journée l’indiscrète curiosité de leurs habitants. Les enfants se glissent sur les bords de ma barque et passent leurs têtes à mes fenêtres. Je ne puis lever les yeux sans rencontrer vingt regards fixés sur moi. Encore si ces affreux gamins se contentaient de m’observer en silence ! Mais ils crient à pleins poumons leurs découvertes à la foule : « L’étranger écrit, il marche, il s’assied! oh! il mange! Que mange-t-il? Il a deux chiens! » etc., etc. Ceux-ci grondent depuis un bon moment; impatienté, je les lance d’un geste sur mes admirateurs : ils sortent comme des fous de ma chambre, en aboyant et en faisant tout fuir devant eux. Les hommes s’ënferment, les femmes crient, les enfants pleurent. J’ai toutes les peines

du monde à rappeler mes deux démons noirs, qui sautent de jonque en jonque en répandant au loin la terreur, et qui trouvent bien court le moment de liberté que je leur ai donné.

La nuit vient enfin qui me délivre de l’obsession de la foule. Je ne suis, hélas ! qu’au commencement • de mes peines. Heureusement la nature m’a doué d’une forte dose de patience et de résignation.

Pour chasser le spleen qui m’envahit, je -me donne vacance ce soir. Étendu dans mon fauteuil, je songe, en suivant des yeux les capricieuses spirales de la fumée de ma cigarette. « Que faire en un bateau, à moins que l’on ne songe ! » Et je revois mon existence déjà si remplie de projets et de souvenirs. Me voici sur l’autre penchant de la montagne. Le passé est bien loin et l’avenir, hélas ! bien obscur !... Il n’y a cependant pas de découragement chez moi. Est-ce infatuation ? Est-ce aveuglement? Non; j’ai une confiance inébranlable en ma volonté, j’ai semé pendant des années ; j’attends la moisson. Et en l’attendant il faut m’imposer un travail acharné et faire ce que je puis : le destin fera le reste !

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