‹ De Paris au TibetChapitre 20 sur 53 · MAI. — 18 MAI · texte numérisé non relu

MAI. — 18 MAI

Le lac Tong-ting. — Richesse du pays. — Yao-tchéou. — Navigation pénible. — Tentatives de déterminations géodésiques.Scè¬

nes violentes. — Dangers courus par l’explorateur menacé de perdre ses instruments. — Découragement momentané.

16 mai.

Nous arrivons aujourd’hui à l’entrée du vaste entonnoir que forme le fleuve au confluent du bras du lac Tong-ting. Il est semé de bancs de sable et apparaît comme un lac paisible aux bords verdoyants et légèrement ondulés. La brise tombe. La barque vient se ranger le long de la rive orientale et continue sa route à la cordelle. Je me fais mettre à terre. Pas un nuage au ciel. Le soleil s’éteint peu à peu dans les chaudes brumes de l’horizon ; son disque rouge et sans éclat disparaît lentement au milieu des arbres. L’eau se moire un instant de mille reflets dorés. Des troupes de gros poissons analogues aux souffleurs viennent respirer bruyamment à la surface. Ils semblent jouir, eux aussi, de cette belle soirée.

Quel riche et beau pays ! Quel avenir est le sien s il sait vouloir! Dans deux siècles nos neveux auront plus d’égards que nous pour la race jaune. Seront-ils même assez forts pour lui résister?

Je suis le sentier de halage et je respire avec plaisir un air plus frais. Mes deux chiens s’ébattent comme deux fous et se dédommagent de la tranquillité que je leur impose dans la jonque depuis l’accident de Taly.

La rive est déserte : les bateliers, qui redoutent de passer la nuit en pleine campagne, hâtent le pas pour gagner un endroit habité. Mais la nuit devient bientôt trop sombre pour faire éviter à la jonque les rochers du bord et il faut s’arrêter quand même.

On vient me prier de charger mes armes et de tirer quelques coups en l’air afin de bien annoncer à... la solitude que nous n’avons pas peur, et que nous sommes prêts à nous défendre. Je suis trop heureux d’avoir à côté de moi une plage déserte et au-dessus de ma tête un ciel étoilé pour rien refuser à ces braves gens. L’isolement qui fait leur crainte fait mon bonheur. Je vais donc enfin pouvoir observer sans avoir à redouter la curiosité de la foule. Vite ma lunette astronomique ! Il y ajustement ce soir une éclipse du premier satellite de Jupiter.

17 mai. Devant Yao-tchéou (Hou-nan).

Les astres m’ont été contraires ; j’ai fait grasse matinée, toujours à cause de Jupiter! Habituellement, c’est moi qui réveille mes chiens et qui leur

ouvre la porte de ma chambre. Ce matin, ils se sont réveillés bien avant moi et, ne sachant que faire— ces démons n’ont rien de sérieux dans l’esprit — ils se sont emparés d’une de mes pantoufles, et l’ont mise en lambeaux. Je suis furieux et mes deux coquins en savent quelque chose : il suffit maintenant de leur montrer une pantoufle pour qu’ils s’enfuient à toutes jambes.

Nous franchissons ce matin les frontières du ITou-pe et du Hou-nan, et à midi nous mouillons devant Yao-tchéou, grande ville préfectorale située à l’entrée du lac. J’appréhendais ce passage. La population est ici, dit-on, fort hostile aux Européens. Les officiers anglais qui ont fait, il y a quatre ans, le levé du fleuve en amont d’JIan-Kéou,ont été accueillis à coups de pierres et ont dû renoncer à déterminer sa position et à pénétrer dans le lac.

Un peu avant la ville est un poste militaire et douanier, flanqué de plusieurs canonnières. Ma jonque a dû s’y arrêter. Mon factotum chinois, sorte de lettré qui me sert aussi de pourvoyeur et d’intermédiaire, montre mes passeports; ceux-ci constatent que je suis un noble'étranger, voué aux sciences astronomiques et ne se livrant à aucun autre commerce qu’à celui des astres. Cette assertion ne suffit pas aux gens de la douane. Us veulent visiter mes caisses. Le procédé est insultant, après

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la lecture de mes passeports. 11 n’est motivé d’ailleurs par aucune suspicion sérieuse : on veut avoir un prétexte d apercevoir le voyageur français, qui est resté jusque-là enfermé dans sa chambre. Voilà tout. Par esprit de conciliation, mes gens, comprenant une curiosité qu’ils ont partagée, conduisent les soldats dans la cuisine et dans l’office, d’où l’on peut m’apercevoir à quelque distance. Tout le poste passe successivement l’inspection de mes casseroles et de mes assiettes et, ce faisant, chacun me lorgne du coin de l’œil. Cette furtive contemplation ne satisfait pas un soldat, plus myope ou plus grossier que les autres. Au mépris de toutes les règles de l’étiquette chinoise, il se fait fort de parvenir jusqu’à moi et ouvre brutalement la porte de ma chambre. Je lisais du chinois, étendu dans un fauteuil. Je lève la tète au bruit, je fixe 1 intius et je me soulevé a demi. Je n’ai pas eu besoin d’achever le mouvement : il court encore.

Bien entendu, j ai renoncé à descendre à terre ici. J ai fait mouiller ma jonque à l’extrémité de la lade et, pendant que mes bateliers font leurs provisions et leurs préparatifs pour la traversée du lac, j examine le vivant paysage qui s’offre à mes regards.

Yao-tchéou est bâti dans une situation très pittoresque, au sommet d’une haute* falaise rocheuse qui le met à l’abri des inondations. Une belle plage

s’étend en demi-cercle au pied de la falaise et sert de port à la ville. De longues séries d’escaliers, que terminent des portes triomphales, montent de la plage aux remparts, dont les créneaux couronnent la falaise et se perdent parfois au milieu des grands arbres des yâmens. Au nord et au sud, sur le sommet de deux collines, s’élèvent deux de ces hautes tours à étages, spécimens classiques de l’architecture chinoise. Elles dominent l’enceinte et annoncent au loin la cité. Au premier plan, c’est-à-dire dans le port, un mouvement infini.

D’énormes jonques s’alignent perpendiculairement à la plage en rangées régulières et livrent à la brise leurs banderoles multicolores. Leurs formes arrondies, leurs arrières pyramidaux font songer à nos anciennes galères. Une foule d’embarcations se croisent dans tous les sens, transportant des marchands et leurs étalages. C’est un véritable marché qui se tient sur l’eau. Le regard ne tarde pas à se fatiguer du tableau qu’offrent cette masse de navires, cette foret de mâts, de voiles, de pavillons se mouvant constamment sur une eau jaunâtre où le vent entretient un clapotis perpétuel. Il se reporte avec plaisir sur les parties plus lointaines du paysage. La terre présente les couleurs les plus vives; le rouge des falaises, le vert de la végétation, le blanc des édifices s’y mélangent en proportions heureuses. Les lignes courbes des toits

des pagodes se dessinent hardiment dans le bleu du ciel et délimitent nettement le paysage. Les clameurs et l’agitation du port semblent s’arrêter aux portes de la ville. Ici le chaos et le bruit, les couleurs les plus changeantes, les aspects les plus fugitifs; là, l’immobilité et le silence, des contours bien arrêtés, des teintes harmonieuses ne subissant que les lentes transformations du jour à son déclin.

En considérant ce panorama, je crois voir animée devant moi une estampe du moyen âge : ces fortifications, de forme antique, dont on conserve précieusement en France le spécimen à Avignon et à Guérande, ces canonnières à rames, armées d’espingoles, ces lourdes jonques, appartiennent à cette époque. Dans cet ensemble si vivant, dans cette agglomération si considérable d’hommes et de travail humain, on cherche en vain quelque chose qui caractérise la civilisation moderne et rappelle le dix-neuvième siècle : pas un bruit de vapeur, pas une fumée d’usine, pas un sifflet de chemin de fer, pas un poteau télégraphique. Je sens que j’ai brusquement changé de milieu. Aune si faible distance du dernier port ouvert aux Européens, je me retrouve déjà dans la Chine immobile des Ming et des Yuen *.

Le crépuscule arrive : je puis, sans trop éveiller

1. Nom des deux dynasties chinoises qui ont précédé la dynastie actuelle. (j\r ote de l’auteur.)

la curiosité, prendre .l’air sur le pont de ma barque. La rade et la plage s’éclairent peu à peu. L’arrière des grandes jonques se crible de trous lumineux. Des lanternes de couleur se hissent des deux côtés du gouvernail des jonques mandarines, La mienne a déjà ses deux fanaux rouges allumés. D’autres lanternes montent lentement au sommet des mâts. A cette illumination permanente viennent s’ajouter les feux errants des sampans .sur lesquels circulent, en chantant leurs denrées, les petits marchands du port.

La nuit est tout à fait venue. Pour faire honneur au <( grand homme 1 » de l’Occident qu’il accompagne, mon factotum fait battre à l’avant de ma barque un gong retentissant et partir quelques pétards. Il annonce ainsi la première veille : ce bruit, hélas! ne trouve que trop d’écho. Tambours, gongs, tam-tams, coups de canon, pièces d’artifice, se font entendre avec frénésie d’une extrémité de la rade à l’autre. Si le Chinois évite volontiers les balles, il n’a pas la même répugnance pour la poudre. Amour-propre d’auteur, sans doute, puisque c’est lui qui l’a inventée.

A ce tintamarre guerrier succèdent des distractions plus musicales. Dans toutes les grandes jonques qui nous entourent se donnent des concerts.'

1. Ta-jen , expression honorifique qui désigne en Chine les personnes d’un certain rang. (Note de l'auteur.)

Des voix glapissantes, .s’accompagnant sur des instruments à timbre aigu, modulent ces rythmes monotones, mais parfois entraînants, chers aux compositeurs chinois. Entendus à distance, quelques-uns de ces chœurs ne laissent pas que d’être agréables. Le Chinois, surtout le batelier, s’endort de bonne heure et cette récréation nocturne, si bien gagnée par le dur travail de la journée, ne se prolonge guère au delà de dix heures. Peu à peu, les chants et les lumières s’éteignent à l’intérieur des jonques. Le silence n’est plus troublé que par les aboiements de quelques chiens sur la plage. L’heure du repos a depuis longtemps sonné pour tous que je me surprends griffonnant encore mes impressions de la journée.

18 mai. Sur le lac Tong-ting.

Les jours se suivent sans se ressembler. Si la journée d hier a été intéressante, celle d’aujourd hui a été des plus maussades. Nous sommes entrés dans le lac ce matin, de bonne heure. Des rives . basses et noyées entourent cette vaste dépression de leuain ou les perches des bateliers trouvent partout fond à 2 mètres. Une chaleur étouffante régne sur cette énorme masse d’eau jaunâtre et prédispose mes gens à la paresse. Vers 10 heures, une apparence de grain s’est levée à l’horizon. Ils

se sont hâtés de virer de bord et de reprendre la route de Yao-tchéou. Je m’v suis formellement opposé, et, après une longue discussion, j’ai obtenu que l’on abordât sur la côte d’une île située à midistance. Ce n’était perdre que la moitié du chemin fait dans la matinée. Une fois mouillé près de terre, j’ai voulu utiliser mes loisirs. J’avais devant moi une belle plage de sable formant la base d’une petite colline verdoyante et se prolongeant au loin sous l’eau. Nulle habitation en vue.

En revanche, un horizon fort étendu : les tours lointaines de Yao-tchéou apparaissaient dans le nord-est comme de magnifiques points de repère. Nulle station ne pouvait être mieux choisie pour lever une partie des rivages du lac. J’ai fait transporter mes instruments à terre, et me voilà en devoir de les disposer pour l’observation. Mais j’avais compté sans les bateliers du voisinage.

De tous les plis de la rive surgissent des pêcheurs que mon aspect étrange et les singulières machines étalées devant moi enflamment de curiosité et transportent d’admiration. Le piétinement et le brouhaha de cette foule autour de moi rend impossible tout travail sérieux. On interroge mon lettré chinois sur le but de mes agissements. Il répond que je suis astronome et que je lis dans le ciel les destinées de la terre. Dans le Céleste Empire, être astronome et astrologue ne font qu’un. Chacun alors de de-

Pécheurs chinois.

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mander à contempler le soleil dans mon théodolite. J’y consens, espérant, à force de concessions et de patience, apaiser les curieux et obtenir quelque répit. L’un regarde dans la lunette les yeux fermés et s’étonne de ne rien voir; un autre en change la direction et n’aperçoit que les nuages; un troisième enfin découvre un disque rouge et s’écrie que par mes maléfices j’ai changé la couleur du soleil.

La situation devient dangereuse, quand je veux relever les principaux points de l’horizon. On s’inquiète, autour de moi, de me voir viser la plus haute tour de Yao-tchéou. Un orateur, qui gesticule fort, soutient que les Européens peuvent à de grandes distances allumer des incendies ou propager la peste. Ne serais-je pas un de ces sorciers maudits, venu pour jeter un sort sur la contrée? On me bouscule : on veut regarder de nouveau dans la lunette. 0 monstruosité ! ô scandale ! que découvre-t-on ! La tour est renversée, la ville de Yao-tchéou, les montagnes qui la dominent ont suivi son exemple. Tout est sens dessus dessous; la terre domine les nuages. N’est-ce pas là la fin du monde? Les murmures éclatent. Mes gens s’enfuient. Je paie d’audace. J’affirme à ces imbéciles que s’ils ne s’éloignent pas je vais les faire tous marcher sur la tète et je fais mine de braquer sur eux ma lunette. Chacun se retire avec précipitation et s’applique à se tenir

hors cle portée du redoutable instrument. J’enlève mon théodolite et, suivi par mes chiens qui forment l’arrière-garde, je bats en retraite.

En raison du peu de déclivité de la côte, ma barque est mouillée à plus d’un kilomètre. J’y parviens sans encombre en ayant de l’eau jusqu’à la ceinture et je mets en sûreté mon précieux fardeau. Heureusement pour moi, mes stupides adversaires il ont pu trouver un seul caillou dans le sable vaseux de la plage; ils s’en sont vengés en assommant à demi, à coups d’aviron, un de mes chiens qui hésitait à se mettre à la nao’e.

En sûreté maintenant dans ma citadelle llottanle, je passe le reste du jour à maugréer contre l’ignorance et la sottise ; je ne retrouverai jamais un poinl d’observation aussi favorable sur les bords du lac. J’avais fait, pieds nus, plus d’un mille avec de l’eau jusqu’aux genoux en portant moi-même mon théodolite. Si je l’avais confié à un batelier, il n’aurait certainement pas pu résister à la pression des curieux et il aurait fini par leur abandonner mon instrument «pour voir un peu »! Il a fallu me résigner à perdre cette journée entière, sans en avoir profité pour faire de la géographie. J’en suis exaspéré, fatigué, désappointé, furieux. Que n’ai-je eu quelques matelots bien armés pour faire le cercle autour de moi! Ou plutôt, au lieu de faire de la géographie sur le terrain, que ne suis-je enfin de-

venu géographe de cabinet comme MM. Vivien de Saint-Martin etPetermann?Undieu, dansmes vieux ans, ne me fera-t-il pas ces loisirs?

ni

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