MAI. — 24 MAI
Immense marécage formé par le lac Tong-ting. — Le Yuen-kiang. — Nouveaux paysages. — Populations bienveillantes; pays florissants, depuis longtemps à l’abri des invasions et des guerres civiles. — Tchang-te. — Changement d’embarcation. — Mauvais vouloir des bateliers. — Approche des rapides.
19 mai.
Une bonne brise de nord-est nous a fait franchir en quelques heures la plus grande partie du lac. A midi, elle nous a faussé compagnie, nous laissant au milieu des bancs de sable le long desquels nous nous sommes péniblement traînés à l’aviron. Le soir nous surprend dans ce monotone travail. L’embouchure du Yuen-Kiang — c’est la rivière que je dois remonter — n’est plus loin; on distingue devant nous une plage basse et noyée formant la rive occidentale de ce singulier lac, qui n’est en définitive qu’une vaste dépression de terrain. Sa profondeur pendant l’hiver n’est guère que de 2 à 3 pieds dans les endroits les plus profonds ; en ce moment elle est de 5 ou 6. Nous mouillons au milieu des herbes qui commencent à encombrer
la surface du lac. Le ciel et l’eau se confondent de tous côtés. Le temps est couvert et la teinte grise des nuages donne aux eaux un reflet métallique qui s éteint peu à peu avec les dernières lueurs du jour. Il fait bientôt noir comme dans un four. Des myriades de moustiques et d’insectes de toute espèce viennent tourbillonner autour de ma bougie et me couvrir de morsures. Ces essaims ailés semblent sortir de l’eau et produisent à sa surface un murmure continuel, pareil au bruit de la vapeur qui s’échappe d’une chaudière. Il est inutile de lutter contre eux. J’éteins ma lumière et je me réfugie sous ma moustiquaire.
21 mai. Sur le Yuen-kiang.
Nous sommes arrivés hier soir à l’embouchure du Yuen-kiang, après avoir traversé une véritable « plaine des joncs ». J’aurais pu me croire dans cette partie inondée de la Cochinchine. Ce matin, de très bonne heure, nous avons commencé l’ascension de la nouvelle rivière à la hauteur de laquelle nous sommes parvenus. Elle se dirige vers le sud ; la rive gauche est une plaine basse cultivée en rizières, ou l’on ne découvre pas un arbre. Çà et là' quelques huttes noires apparaissent au milieu des épis jaunissants. La rive droite offre, au contraire, le paysage le plus varié et le plus agréable. Une
ligne continue d’ondulations boisées ménage sur le bord de l’eau une série de petites vallées qui • s’ouvrent en amphithéâtre sur le fleuve. Quelques blanches pagodes se cachent dans leurs replis. De grands arbres dessinent la ligne du faîte principal, qui court parallèlement à la rive. Ses contreforts se terminent par des falaises rouges, à pic, qui isolent chaque vallon, charmante et fraîche retraite, où il y aurait mieux à faire que des stations au théodolite.
Ces jolis paysages disparaissent bientôt. Les rives redeviennent basses et noyées. Une chaleur accablante me fait trouver la journée bien longue, malgré les logarithmes dont je l’émaille. Je m’aperçois avec effroi que le lettré chinois 1 que j’ai tâché de dresser à lire l’heure sur mon chronomètre pendant que j’observe,- commet mainte erreur; cette découverte me plonge dans le découragement :
je regrette maintenant mon isolement trop complet.
21 mai.
Accablé de chaleur et fatigué de géographie, je m’étends dans mon fauteuil et je me mets à rêver, les yeux à demi clos. Je me récite lentement une
1. Francis Garnier avait commencé dès 1869 à étudier sérieusement le chinois. Pendant le cours du présent voyage, il eut sans cesse à ses cotés (voy. p. 158, 163, 177, 194 et 205) un lettré professeur avec lequel il poursuivait ses études sur les caractères, peints et chantés.
méditation de Lamartine, heureux de retrouver au fond de moi-même et de faire vibrer encore cette corde du sentiment à laquelle mes longs isolements ont conservé son élasticité et sa fraîcheur.
22 mai 1
Le voyage, aujourd’hui, a été une promenade délicieuse dans d’étroits canaux bordés d’arbres, de cultures, de maisons. Il y avait long temps que je n’avais vu défiler devant moi de plus gracieux et de plus vivants tableaux. Ces cours d’eau, qui enlacent tout le pays comme les mailles d’un filet, en répandant
1. Le ï mars 1874*, au moment où cette partie des notes de voyage, datées du 22 mai 1873, paraissait dans le Temps , on connaissait depuis deux mois déjà à Paris la mort de leur auteur et la rédaction les faisait précéder des lignes suivantes :
« En reprenant une publication fatalement écourtée par la terrible catastrophe du Tong-King, nous conservons aux dernières feuilles de la correspondance de notre héroïque et malheureux ami le titre qu’ont porté les premières : De Paris au Tibet. Comme Francis Garnier en avait le pressentiment, il écrivait ici « les premières pages d un récit qui devait rester inachevé ». C’est à un autre, aussi hardi, mais plus heureux, qu’il appartient aujourd’hui de résoudre le grand problème dont les difficultés mômes avaient séduit l’éminent voyageur. »
Depuis, le vœu exprimé par la rédaction du Temps s’est en partie réalisé. M. Prjevalsky, de 1876 à 1880, et, plus récemment, M. et M me de Ujfalvy, ont tenté de pénétrer au Tibet. Le premier, par la Chine septentrionale, s’est élevé jusqu’aux sources du Hang-Ho; les autres,par l’Asie centrale, ont rapporté du pays de Cachemire, à la lin de l’année 1881, des renseignements précieux et une superbe collection d’objets rares dont ils ont fait don au musée ethnographique du Trocadéro. Mais le principal but poursuivi par Francis Garnier : l’origine des grands fleuves indo-chinois, n’est pas encore atteint.
Pompe à irrigation dans la Chine centrale.
UNIVERS'D- 0 Dr EVILLA fAüllTAD DE t. V LETftAS - BlBllOUCA
sur leur passage la fertilité et la richesse, ces jardins soignés, cette active circulation de barques, m’ont rappelé la Cochinchine et mes jeunes années! J ai vu pour la première fois des plantations de thé; .1 ai admiré ces systèmes d’irrigation, simples et ingénieux comme tout ce que Je Chinois tient de expenence des siècles; j’ai eu affaire à une popuation bienveillante, moins grossière dans sa curiosité que les bateliers riverains du lac Tong-tina Malheureusement il est difficile d’en tirer quelques bons renseignements. Les Chinois ont sur la géographie des idées qui me déroutent. Les mots <Tîle de riviere, sont loin d’avoirpour eux la signification précisé que nous y attachons. 11 est impossible de leur faire comprendre ce que c’est qu’un versant ou un bassin. Des bateliers passeront vingt fois devant un village ou une ville 6ù ils n’auront pas l’habitude de s’arrêter, sans songera demander son nom et ils restent profondément étonnés qu’on les interroge à ce sujet. En toutes choses, le peuple chinois regarde ce qui l’entoure par le petit bout de la lorgnette.
Mes chiens étaient, comme moi, si enchantés du paysage, qu’ils ont plusieurs fois sauté à terre.
. 0US s * P 1 ® 8 Mu rivage que la tentation devenait iucsistible et qu il a fallu faire comme eux.
•l’ai beaucoup d’ordres à donner pour demain, notamment pour la location de mon nouveau ha-
l'Ji
DK l'AISIS AU TIBET.
teau et, comme je ne m’exprime pas en chinois avec grande facilité, il me faut prendre mon temps et parler posément,
23 mai.
Le pays offre toujours le plus riant aspect. Les îles ont disparu ; toutes les eaux du lleuve sont réunies dans un seul bras large d’un demi-kilomètre. Ses bords sont admirablement cultivés, ombragés et peuplés. Une jolie brise d’est nous fait refouler rapidement le courant. A quatre heures du soir nous arrivons en vue de Tchang-te,. chef-lieu du département, où je dois changer de barque. Quelle immense agglomération d’hommes ! La ville s’étend sur une longueur de plus de deux milles sur la rive gauche. Je ne retrouve plus ici la Chine du Nord ou la Chine du Yuh-nan. Là, tout porte le sceau de la décadence, tout est en ruines : ici tout est neuf ou admirablement entretenu ; le luxe des ponts, des quais, des routes qui décorent le paysage est vraiment surprenant. Les rébellions qui ont agité toute la Chine pendant les trente dernières années, n’ont fait qu’effleurer cette partie du llounan. En 1855, les rebelles ont occupé un instant Tchang-te; ils ont dû l’évacuer presque aussitôt, sans avoir eu le temps u’exercer leurs dévastations ordinaires. Ils n’oiu pas pénétré plus loin dans la vallée du Yuen-Kiang. C est d’ailleurs un
EXCURSION AU CENTRE DE LA CHINE. l'jr,
admirable pays. Quel malheur que je doive me cacher pour l’étudier !
Afin de tromper la curiosité de la foule, je fais accoster la nouvelle barque que je dois prendre à quelque distance du gros des jonques mouillées devant la ville, et nous procédons au transbordement de mes bagages. Je quitte un palais pour une chaumière. Ici je me promenais, là je me tiendrai accroupi. Les rapides que nous n’allons pas larder à rencontrer exigent cette réduction de domicile. J’envoie mes lettres à la poste locale qui iclie lchang-te à Han-Kéou. 24 sapèques d’affranchissement (12 centimes) par pli cacheté quel qu’en soit le poids. On voit qu’aucun post-office ne peut lutter avec la poste chinoise comme modicité de prix.
C est inutilement que j’avais cherché à passer incognito ; mon factotum vient m’annoncer que les autorités du lieu exigent que ma barque, que j fixais lait arrêter à l’écart sur la rive opposée du llcuve, \ienne mouiller vis-à-vis le Yà-men. Me voila offert en holocauste à la curiosité de la foule.
Je fais fermer les portes et les fenêtres de ma barque et je donne le signal du départ. Je suis en |>i ison cellulaire : mais j’en ai vu déplus dures. U géogiaphes de cabinet, qu’il est agréable de laiie de la science au coin de son feu ou dans une s.ille de bibliothèque!
IDG