MAI
Pays accidenté. — Hautes montagnes à l’horizon. — Les lais du Laos. — Rapides sans importance. — Campagne magnifique.
La pluie commence. — Excursions à pied. — Tcheng-tchéou.
Le Peï-ho rie la Chine centrale. — La Suisse chinoise. — Regrets et souvenirs.
25 mai.
Nous sommes partis hier assez lard de Tchang-te. Ma nouvelle habitation est décidément des plus
incommodes. Nous y sommes fort entassés, mes gens, mes chiens et moi. Aussi, je me fais mettre à terre dès que la rive me paraît un peu déserte. Une route excellente en suit les contours. Elle ressemble souvent à Tune de ces petites allées qui serpentent au milieu des gazons et des arbustes du bois de Boulogne.
Des ponts de pierre sont jetés par intervalles sur les petits cours d’eau. Une ligne de grands arbres, à verdure sombre, borde la route et délimite les cultures avoisinantes. Parfois, à l’extrémité des courbes que décrit la rivière, la berge, partout ailleurs à pib et d’une hauteur de 12 à 15 mètres, s’abaisse en pente douce vers l’eau et forme de vertes pelouses. Bientôt quelques chaînes de collines accidentent les rives. En arrière-plan se dessinent les silhouettes de vraies montagnes. Leur vue étonne et charme le voyageur, qui depuis Shang- Uai a fait quatre cents lieues en pays de plaine. La vase disparaît des bords de la rivière; les galets la remplacent avec avantage pour le coup d’œil, avec désavantage pour les bateliers, qui ont maintenant à franchir quelques pointes où le courant devient assez fort. Les habitants appellent cela des rapides. Je les renvoie à ceux du Mékong. 1 Ma co-
1. Allusion aux difficultés presque insurmontables que Francis Garnier avait dû vaincre lorsqu’il avait remonté, quelques années auparavant, certaines parties du grand fleuve de l’Indo-Chine.
1)E 1>AMS AU TIBET.
1ère d’hier a fait de l’effet et mes bateliers vont comme des anges Si ma barque est incommode, elle est légère et battrait facilement la lourde jonque mandarine qui m’a amené à Tchang-te.
Ce soir, nous nous sommes enfoncés entre deux rangées de collines, dont l’une est complètement à pic et forme la rive droite de la rivière ; on dirait une série de pains de sucre couchés sur le flanc et allongés bout à bout. Leurs bases rongées par l’eau laissent voir les énormes assises de grès rouge qui en forment le squelette. Le tout, —chose peu commune enGhine, — est superbement habillé de végétation. Des lignes de pins couronnent tous les somme! s ; leur sombre verdure tranche vivement sur la teinte carminée des falaises qu’éclairent fortement les rayons du soleil près de son coucher. Les sommets les plus en vue sont coiffés d’un Kiosque élégant et surmontés d’une de ces tours à cinq ou sept étages que les indigènes appellent des Pao-ta et qui ne sont que la transformation chinoise des Dagobas bouddhiques de l’Inde. Ce sont mes Tais du Laos 1 : le bouddhisme a partout laissé des traces uniformes et une architecture religieuse facile à reconnaître.
Plus nous allons, plus cette « scenery », comme disent les Anglais, devient variée et intéressante. Que j’ai vu de paysages semblables! Avec quel plaisir
\ Allusion aux monuments bouddhiques découverts au Laos pendant le voyage d’exploration en Indo-Chine.
EXCURSION AIT CENTRE l)E LA CHINE.
cependant je les contemple encore ! La nature se reproduit souvent, mais elle ne se, copie jamais. Il lui suffit d’une ombre ou d’un rayon de soleil pour transformer un tableau; de même un regard baissé ou un sourire fait découvrir chez une femme une beauté qu’on ne soupçonnait pas.
Nous sommes arrivés à la nuit close à Rao-yuen, chef-lieu d’arrondissement situé sur la rive gauche. La ville est coquettement bâtie au pied de hauteurs boisées; elle mire dans les eaux du fleuve trois petits kiosques qui sont jetés comme trois points d’exclamation aux deux extrémités et au milieu du demi-cercle de la rive qu’elle occupe.