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Temps sombre ; fleuve plus encaissé, plus pittoresque; montagnes plus hautes. On me dit qu’elles contiennent des mines d’or et d’argent dont le gouvernement défend l’exploitation. Là-dessus j’ai beaucoup réfléchi à.ce que je ferais d’une grande fortune, si j’arrivais jamais à la posséder, et j’ai reconnu que, s’il est facile de beaucoup dépenser, il faut beaucoup de discernement pour bien dépenser.
Une pluie diluvienne nous surprend à notre halte du soir. Nous passons près d’une heure à parer aux gouttières qui se déclarent dans le toit
DE l‘AIUS AU TIBET.
de ma barque. Il esl fart en grosses nattes de bambous, que nous ne réussissons guère à rendre imperméables. Mon lit surtout est inondé, .le songe à propos à mon caoutchouc qui se morfond dans ma valise. Après avoir passé un bon moment à le décoller, je l’étends au-dessus de ma couchette et j’arrive à me préserver de l’inondation.
Les soirées sont longues en de pareilles circonstances. Impossible de lire si l’on ne veut pas voir son livre marbré de taches d’eau. Je profite d’un moment entre deux averses pour griffonner ces quelques lignes. Qu’il me tarde d’être à Long-lhan et d’en avoir fini avec cette pénible navigation 1 Voilà juste un mois que je suis parti de Shang-llaï.
L’aspect du pays se transforme insensiblement. . La population devient moins dense ; les villages, moins bruyants, sont propres, coquets, respirent l’aisance. La curiosité n’est plus aussi indiscrète. Je me sens plus à l’aise et je ne discontinue plus mes promenades à pied le long des rives. Leur végétation est superbe; des haies de bambous, frais cl. mobiles rideaux, dissimulent toutes les fermes éparses dans la campagne. Quelques palmiers apparaissent çà et là.
Les pains de sucre que je décrivais hier se redressent par intervalles. Dans un espace de moins d’un kilomètre carré surgissent parfois jusq,u’à vingt petites montagnes, coniques à leur som-
met, et sur lesquelles ondoie, comme un panache, un bouquet d’arbres qui se penchent pour regarder à leurs pieds.. Voici un coude où Tune de ces aiguilles fait saillie sur la rive : l’eau s’est plu à y creuser une grotte ou une cascade naturelle, qu’elle remplit de ses bouillonnements. D’autres collines se terminent en plateaux d’où suintent de nombreuses sources. L’eau coule goutte à goutte le long des parois du rocher et le strie de raies verticales rouges et noires. Que tout cela est frais et tranquille ! Une source d’eau glacée s’est trouvée sur notre route : mon boy , qui est plein d’attentidns pour moi, m’en a fait rapporter une carafe frappée ! Ces jours passés, en buvant de l’eau à 30 degrés, je me disais que, dans les villes civilisées comme Shang-IIaï, par exemple, on avait de la glace à pareille époque, mais qu’il était bien plus hygiénique de s’en passer. Ma philosophie s’est évanouie à la vue de la carafe. — J’en ai bu avec délices !
Une pagode, à laquelle conduit un hardi sentier tracé en zigzags sur les lianes escarpés de la colline, fait miroiter au sommet ses murailles blanches et ses toits jaunes. Peu à peu la rivière cesse de décrire les courbes infinies qui variaient, ses aspects et multipliaient les horizons. Elle se dirige au sud-ouest entre deux murailles rocheuses régulièrement inclinées et recouvertes d’une
végétation rabougrie et uniforme. Aucune échappée qui permette au regard de franchir cette espèce de fossé. Le lit du fleuve se sème de roches qui le transforment en torrent cl ralentissent notre marche.