‹ De Paris au TibetChapitre 25 sur 53 · mai · texte numérisé non relu

mai

Encore une grande ville, Tcheng-tchéou, qui profile d’un abaissement momentané des rives pont* asseoir ses maisons et développer son enceinte sur un terrain fortement ondulé. Ce chef-lieu de département est sur la rive gauche du Yuen-kiang, à l’embouchure d’un affluent important, le Peï-ho, ou « rivière blanche », qui vient de l’ouest-nord-ouest. C’est cette dernière rivière que je vais remonter. Beaucoup plus étroite que celle que je quitte, elle offre des paysages dont les gracieux détails n’échappent plus au regard. Elle court encaissée entre deux rangées de collines abruptes et verdoyantes. Suspendus à quinze ou vingt mètres au-dessus de l’eau, deux sentiers serpentent en corniche sur les rives et franchissent sur des arches de pierre les torrents ou les ravins qui, çà et là, les déchirent. De nombreuses cascades tracent leur sillon d’argent au milieu de la verdure.

A demi cachées sous la feuillée, quelques maisons s’étagent sur les pentes ; des escaliers de pierre y conduisent. Sur les crêtes, les roches calcaires

EXCURSION AU CENTRE DE lA CHINE.

du sous-sol apparaissent en assises régulières qui surplombent. Brunies par la mousse, elles ressemblent de loin au soubassement incliné de quelque château détruit. Ces apparences de ruines sont habillées de fleurs. Des buissons d’aubépine, des touffes de glycine suspendent à leurs flancs des festons blancs et roses. Des lianes réunissent dans une piquante antithèse les pins frileux aux palmiers amoureux du soleil.

Un peu plus loin les pins surgissent de tous côtés et forment comme un grand bois, où les jeunes pousses du printemps terminent d’un jet vert tendre les branches plus sombres des années antérieures. C’est une petite Suisse chinoise, à laquelle les pagodes qui parfois couronnent les sommets donnent un cachet tout national, et qui mériterait la visite des touristes. Je ne croyais pas qu’il existât en Chine un pays aussi boisé et aussi pittoresque. La population dissimulée au milieu des frais replis de tous ces vallons, plus nombreuse qu’on ne le croirait au premier abord, est timide et bienveillante.

Celle belle nature, quelque peu sauvage, ces fraîches retraites, ces eaux bouillonnantes, ce calme cependant, me rendent incapable de tout travail. Je frissonne d’ennui en voyant venir l’heure où mon lettré chinois va continuer de me débiter, sur un ton chantant et nasillard, un millier ou deux de

caractères. Les logarithmes ont perdu pour moi leur attrait ; jadis, j’aurais entendu mugir sous ma barque toutes les cataractes du monde sans lever les yeux de la page où j’alignais des chiffres. Bref, je me surprends à rêver comme à vingt ans. Une foule de vieux airs me reviennent en mémoire ; j’en fredonne les premières notes et je sens les larmes me couper la voix. Quelle impression douloureuse ou triste peut évoquer une phrase musicale ? C’est le passé, ce sont les choses qui ne sont plus qui, en ces heures d’isolement, chantent en moi et pleurent. Sous quelle planète retrouverons-nous les sensations d’autrefois, les ardeurs, les désirs, les belles croyances de la jeunesse !

I er — 10 JUIN 1873

Curiosité qu’excite l’astrologue étranger. — Femmes du pays qui n’ont pas les pieds mutilés.— Ecroulement de falaises fluviales. — Pao-tsing-hien. — La pluie continue. — Entrée dans le Setchouen. — On quitte le Peï-ho pour remonter le Che-ti. — Le paysage change. — Campagnes d’Angleterre et campagnes de l’Ile-de-France. — Long-than. — Fin de la navigation. — Passage du bassin du Yuen-kiang à celui du Wou-kiang. — Toujours la pluie. — Politesse chinoise. — Cadeaux obligatoires. — Repas pris en présence d’une garde d’honneur.

U r juin.

Les moments où j’observe sont pour mes bateliers des moments de « great attraction ». J’ai beau choisir sur la rive un campement désert, laisser

ignorer l’heure où je compte dévisager les astres, il se trouve toujours, au moment précis où mes instruments sortent de leur boîte, un nombreux public réuni sur la plage et attendant silencieusement l’effet de mes conjurations. Je ne serais pas étonné que mes bateliers se lissent payer pour prévenir, du lieu de la halte les villages ou les fermes avoisinantes. Je me suis amusé hier aux dépens des curieux. J’ai annoncé à mon lettré, au moment où nous nous arrêtions le loDg de la rive, pour y passer la nuit, que, vers minuit, j’observerais une certaine étoile.

A onze heures et demie, j’étais réveillé par un bruit confus de voix sur la rive; il y avait bien là trois ou quatre cents personnes attendant l’apparition du magicien astrologue; je me suis mis à la fenêtre de ma barque, j’ai allumé une cigarette et j’ai écouté les conversations qui se tenaient à voix basse tout autour de moi : les bateliers décrivaient aux curieux, dont quelques-uns paraissaient venir de fort loin, une grande lunette qui ressemble à un canon et dans laquelle on peut voir ce qui se passe à Pékin, mon théodolite qui éteint le soleil et renverse les montagnes, mes chiens et enfin ma personne. L’impatience était vive de s’assurer de la réalité de lanl de merveilles ou de tant de monstruosités. A minuit précis, deux bateliers entrèrent dans ma chambre pour prendre mes instruments. Je leur déclarai que

j’avais changé d’avis, que j’allais me coucher cl que je les engageais à m’imiter. La mauvaise nouvelle se répandit avec la rapidité de l’éclair. Un murmure de désappointement s’éleva sur la rive. Le gros des curieux se retira. Quelques groupes plus obstinés restèrent longtemps accroupis sur le bord. Je n’attendis pas leur départ pour regagner ma moustiquaire.

2 juin.

Nous franchissons aujourd’hui de véritables rapides. La rivière est un torrent dans lequel les cimes avoisinantes ont fait pleuvoir les cailloux. Dans les passages les plus étroits, le dénivellement de l’eau atteint deux ou trois mètres; il faut faire remonter à notre barque ce plan incliné d’eau bouillonnante. Nos bateliers n’y suffisent plus. Nous faisons appel aux habitants des maisons voisines : une vingtaine d’hommes et de femmes s’attellent à notre amarre; quelques sapèques payent largement ce service, qu’on eût rendu gratis rien que pour avoir l’occasion d’apercevoir l’étranger. Je remarque avec plaisir que les femmes, ici, ne se mutilent pas les pieds. Aussi courent-elles sur les roches avec une agilité qu’on est tout surpris d’admirer chez des Chinoises.

3 juin.

Je voudrais avoir un parc pour y placer la charmante petite rivière dont nous avons aujourd’hui remonté le cours. Ce n’est plus ce torrent aux eaux écumantes dont je vous ai parlé hier. C’est une eau calme, profonde qui coule sans bruit entre deux falaises rocheuses de vingt à trente mètres de haut, murailles construites, en blocs énormes et presque réguliers que surmontent quelques bouquets de pins et qu’enguirlandent dans toutes leurs fissures des plantes grimpantes, des arbustes, des touffes d’iris et des fougères. Çà et là s’ouvrent des grottes ; de leurs profondeurs s’échappe une cascade qui vient mêler sa blanche écume aux eaux noires de la rivière.

Pas un vestige humain. Les avirons de la barque, retombant en cadence, troublent seuls de leur bruit sonore cette charmante solitude. La nuit arrive : un pâle reflet de lune perce le cercle de nuages qui plane au-dessus de nos têtes. Nous nous arrêtons sous un rocher qui surplombe. Les grillons chantent et la paroi voisine redit leur cri monotone qui vibre argentin à la surface de l’eau. Ce sont de ces moments où l’on voudrait pouvoir arrêter la pensée et se contenter de jouir du sentiment de l’existence.

•le ne le puis : il me semble que constamment

t»E PARIS AU TIBET.

retentit à mon oreille.ee cri : « Marche, marche, marche, plus vite encore. Tu ne saurais.t’arrêter. Ilâte-toi, le temps presse et l’avenir n’attend pas. » Hélas ! quand pourrai-je un peu jouir du repos ? Sans doute, dans une autre planète !

A juin.

Les falaises qui endiguaient ma petite rivière, se sont écroulées et nous ont découvert un pays bien cultivé dont les pentes douces sont couvertes de champs de blé déjà récoltés et de rizières verdissantes.

Des bancs de sable, des îles de cailloux interrompent et élargissent la rivière dont la navigalion devient pénible. Un chef-lieu d’arrondissement, Pao-tsing-hien, est le terme de notre journée. Nous y arriverons à huit heures du soir.

5 juin.

De haute! montagnes de l'orme bizarre surgissent, à l’horizon. Quelques-uns des sommets rocheux qui nous entourent ont été précipités dans le fleuve. D’énormes blocs, de formes presque régulières, gisent dans les eaux, ou restent disséminés sur les pentes. On dirait les débris d’une construction pélasgique. Des pans de roches sont debout sur les

EXCURSION AU CENTRE DE LA CHIiNE. 211

crêtes comme les murs ruinés de quelque gigantesque édifice. L’illusion est saisissante.

7 juin.

Il pleut, l’humidité est pénétrante. Le thermomètre descend h 19 degrés. Il fait presque froid. Je suis triste. Ce voyage est long! — Nous entrons aujourd’hui dans la province du Se-tchoucn.

8 juin

Nous avons quitté le Peï-ho pour remonter un affluent de la rive droite, le Che-ti. C’est cette dernière rivière qui passe à Long-than, ville où je prendrai la route de terre. Le paysage a perdu de sa grandeur. — La rivière — un ruisseau de 30 à 40 mètres de large — trace péniblement son cours au milieu de hauteurs couvertes d’une végétation rabougrie et dont les pentes de marbre étagent çà et là quelques champs de maïs, quelques cultures de pavots. Les hautes falaises, les grands rochers, ne reparaissent qu’à de longs intervalles; les grands arbres ont disparu presque complètement. Parfois quelques pelouses fleuries viennent mourir au bord de l’eau. Nous nous sommes arrêtés ce soir auprès de l’une d’elles. Tout à côté coulait un petit ruisseau qui se perdait au milieu

DE DAlilS AU TIBET.

de roches polies par-les pluies. J’ai inscrit sur l’une d’elles la date de mon passage. Les habitants du pays n’auront garde de déchiffrer ces hiéroglyphes. Avant que quelqu’un, capable de les lire, ne passe par là, le temps les aura effacés et nous aura peut-être aussi emportés dans son vol.

9 juin.

Le pays s’est transformé à vue d’oûl ; les paysages d’hier n’étaient que la transition entre le beau et le joli, le grand et le gracieux. 11 me semble que je suis transporté en Angleterre. De grasses prairies s’étendent partout sur les bords aplanis de la rivière. Des ormes, l’arbre à cire mélangent leurs feuillages et, au lieu de rochers, un fouillis de buissons en fleurs bordent les rives et trempent leurs rameaux dans l’eau. Des vaches, des chevaux, paissent cà et là et animent le tableau. De riantes demeures se dissimulent au milieu des vergers. Pour compléter la ressemblance avec les environs de Londres, un brouillard pluvieux reste suspendu sur les pentes et attache à chaque feuille, à chaque brin d’herbe, des perles liquides qui donnent à la verdure comme une sorte de scintillement.

La rivière est capricieuse comme la plus jolie Parisienne ; elle va du nord au sud et de l’est à l’ouest avec une brusquerie inattendue faite pour

dérouter une compagnie de géographes. Les boucpicts d arbres noyés qui forment des îles au milieu de son lit, me rappellent la Marne aux environs de I île d Amour. Ces deux rivières sont d’égale grandeur. Le Che-ti n’a plus guère en moyenne qu’un mètre d’eau et en certains endroits on traîne le baleau comme sur les cailloux d’un ruisseau.

10 juin.

Ma navigation a pris fin. Je suis arrivé au point ou je dois prendre la route de terre pour passer du l'assin du Yuen-kiang dans celui du Wou-kiang, riviore que je redescendrai ensuite jusqu’au grand lleuve pour me rendre à Tchong-kin. Depuis cinq jours règne une pluie battante qui assombrit le paysage et m’a rendu tout travail impossible. Je suis remisé dans la plus belle auberge de Longthan ; cette ville est située sur la rive droite du Che- D-ho, petite rivière qui se jette dans le Peï-ho; elle appartient a la province du Se-tchouen, dont j’ai Iranchi les limites avant-hier.

Le mandarin du lieu, prévenu de ma qualité par les lelties de recommandation que je lui ai fait par- 'enir, se montre a mon égard d’une prévenance inimaginable. Des soldats sont placés à ma porte et écartent la foule. Le public en est réduit à me contempler par les trous, heureusement nombreux,

pratiqués dans les vitres de mes fenêtres. Une fenêtre, en Chine, se compose d’un treillis en bois sur lequel on applique un papier transparent. Il suffit de passer ses doigts au travers de l’un des carrés du treillis pour se procurer une vue de l’intérieur.

;t’habite la salle d’honneur de l’adberge; elle est isolée du reste du logis par des cours et possède une fenêtre sur chacune de ses faces. Aussi, de quelque côté que je me tourne, je puis apercevoir des yeux braqués sur moi par les déchirures du papier; le nombre de celles-ci et de ceux-là augmente a chaque instant. Je plains les curieux qui supportent stoïquement, pour me voir, une pluie battante renforcée des douches que l’égout des toits déverse sur leurs épaules. Il est vrai que je les dédommage en leur donnant le spectacle d'Ain yang ke jen,

« étranger européen » qui écrit. Pour peu qu’ils restent encore là une heure ou deux, je leur donnerai celui d’un « yang ke jen », qui mange. Cela fera époque dans leur existence. J’aurais bien désiré, pour que leur bonheur fût complet, leur donner aussi une représentation astronomique, mais, hélas ! voilà cinq jours que l’astre le plus minime n’a lui sur nos tètes. C’est à s’arracher les cheveux. Je ne sais plus où je suis, cela me gêne. On aime à connaître le parallèle et le méridien sous lesquels on se couche!

Mes deux chiens causent, comme toujours, une

INCURSION Alï CENTRE DE LA CHINE.

sensation aussi grande que moi-même, ce qui ne laisse pas d’être très •flatteur.. Malheureusement, ils ne se comportent pas avec la gravité nécessaire. Le premier exploit de Taly, en arrivant à l’auberge', a été d’étrangler un coq qui chantait dans la cour. Cette chienne est un vrai démon. Lassa est beaucoup plus calme et beaucoup plus obéissant, mais il ne va pas à la cheville de sa sœur pour l’intelligence. Cette petite futée comprend à demi-mot, mais n’en fait souvent qu’à sa tête, ce qui lui attire ‘de-vertes corrections que toutes ses caresses ne lui •évitent pas.

Voici venir la grande carte rouge du mandarin du lieu. Celui qui la porte me présente, au nom de son maître, les compliments d’usage, et m’annonce sa prochaine visite. Je fais remercier le Fen-se 1 de son attention et je le dispense de sa visite en raison du temps. Cet excellent fonctionnaire m’informe que x des soldats accompagneront mes bagages jusqu’à You-yang, ville importante qui doit être mon étape du lendemain. J’accepte à regret cette politesse. Si mes bagages ne s’en porteront pas mieux, ma bourse s’en portera plus mal.

hnlin, les autorités mettent le comble à leurs attentions en m’envoyant une jarre de vin de riz,

I. litre de mandarin correspondant à peu près, au point de vue •administratif, à celui de chef de canton.

( Noie de Vauteur.)

soixante kilogrammes de'cctte céréale, deux canards, des œufs, etc. Je refuse. On renvoie de nouveau. Je refuse encore, en disant que, venu en simple voyageur et avec peu de bagages, je n’ai rien pour reconnaître ces présents magnifiques. Ce que l’on envoie au « grand homme », me répond-on, est une bagatelle. On n’attend rien en retour. On le supplie de vouloir bien souffrir cette marque de respect, tout indigne qu’elle est de lui : mais le pays est pauvre, il ne produit rien, etc. De guerre lasse, je finis par accepter en donnant aux porteurs des cadeaux une gratification au moins égale à leur valeur et en pestant contre la politesse chinoise, qui m’impose cet inutile surcroît de bagages.

L’heure de mon repas arrive. Avec une rigueur assez peu commune chez les soldats chinois, les deux satellites préposés à ma garde refoulent impitoyablement les curieux entassés à ma porte. Ils veulent être les seuls 'à jouir d’un spectacle aussi intéressant. Ils auront le monopole des récits fabuleux qu’ils feront courir en ville après mon départ. La cuisine anglaise de mon domestique chinois leur paraît aussi étrange que je la trouve mauvaise. Mes couverts Ruolz, ma faïence à dessins et surtout mes cristaux leur semblent le superlatif du confort, de l’ingéniosité et du luxe. Accoudés sur la table, dont j’occupe l’autre extrémité, ils suivent avide-

ment tous mes gestes et se posent du regard mille questions. Ce qui les intrigue le plus, c’est de savoir quelle est cette liqueur rouge qui remplace le thé et qui brille limpide dans mon verre? A la fin de mon repas, je leur donne gravement la bouteille... vide. Ils paraissent fort satisfaits. Mais comment vont-ils se la partager?

La nuit vient enfin clore cette longue journée et renvoyer au lendemain les impatiences de la foule et les ennuis du voyageur.

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