‹ De Paris au TibetChapitre 26 sur 53 · I I — 14 JUIN · texte numérisé non relu

I I — 14 JUIN

Départ de Long-than. — Voyage à pied sur la ligne de faîte de deux bassins. — Les instruments de l'observateur en chaise à porteurs. — Rencontre d’un « lis ». — Vallée de You-yang. — Arrivée et séjour à cette Mission. — Honnêteté et ignorance des missionnaires. — Restes d’une organisation féodale en Chine. — Cadeaux refusés officiellement et secrètement acceptés.

11 juin.

.le pars de Long-than à cinq heures et demie du matin. Le temps, toujours couvert, a cessé d’être pluvieux. Je vais à pied. La chaise à porteurs qui me suit et que mon rang m’impose, ne contient qu’une boussole, un baromètre, un thermomètre et un compteur. À quelque distancé, portés tout aussi délicatement sur des civières, viennent mes autres instruments, la caisse qui contient mon tré-

sor et mes livres, enfin le panier démon déjeuner. Le gros de mes bagages fera le* voyage en deux jours, mais tout ce que je viens d’énumérer doit Arriver en meme temps que moi, ce soir, àYouyang qui est à 36 kilomètres.

La route, sentier étroit dallé en gros’blocs de marbre, serpente au milieu des rizières en se dirigeant sur le nord-ouest. L’aspect de la campagne est riant et animé. On achève de repiquer le riz. Les travailleurs accourent sur mon passage, leurs bottes de riz à la main, et me regardent avec stupéfaction, moi, mes chiens et ma chaise, sans comprendre à quoi celle-ci peut me servir. Mes porteurs ne le comprennent pas davantage, mais cette énigme n’est pas faite pour leur déplaire.

C’est avec un plaisir infini que je respire l’air frais du matin et que je délasse, par un salutaire exercice, mes jambes rouillées par un séjour d’un mois en bateau. Mes chiens partagent ma satisfaction, mais ils n’apportent pas dans leurs ébats une modération suffisante. Ils ignorent la longueur de l’étape à laquelle ils sontcondamnés. Les poules, les cochons, qui se promènent aux environs des fermes, les troupes de canards qui barboltent dans les rizières, sont tour à tour l’objet de leurs poursuites et la cause de mes réprimandes. Par contre, à chaque village que nous traversons, les chiens de la localité se réunissent pour accabler les pauvres bêtes, qui n’ont

Fermiers de la Chine centrale.

d’autre ressource que de se réfugier entre mes jambes. C’est une ombre au tableau, la contre-partie des plaisirs de cette excursion à travers champs.

Nous quittons la plaine pour escalader les hauteurs qui la bordent, je me rapproche de ma chaise pour consulter mes instruments. Mes porteurs s’arrêtent, abaissent le voile et soupirent. Je prends quelques notes et je m’éloigne. Mes porteurs respirent. Les soldats qui m’accompagnent ne l’entendent pas ainsi: « Nous avons à gravir une montée très rude. Le « grand homme ne peut aller à pied; il serait trop fatigué. » Et ils font rapprocher la chaise. Mes porteurs ont l’air contrit de gens qui se sont grossièrement trompés. « Quand je voudrai ma chaise, je la demanderai, » dis-je aux soldais, et j’attaque vigoureusement l’ascension de la montagne. La physionomie de mes porteurs témoigne autant de joie que de surprise.

Au bout d’une demi-heure, nous sommes arrivés à mi-côte. Les soldats essoufflés ont peine à me suivre. Je m’arrête pour contempler une dernière fois la vallée de Long-than, sur laquelle, à mes pieds, le brouillard étend lentement ses voiles. Une chaise bleue, hermétiquement fermée, apparaît audessus de ma tète. La route est tellement à pic qu’il m’est impossible de ne pas voir deux pieds mignons posés sur un marchepied capitonné et emprisonnés dans des souliers en satin cramoisi, richement bro-

dés et démesurément pointus. Leurs dimensions et leurs formes attestent que la pauvre voyageuse est martyre au plus haut degré de la coquetterie et des préjugés chinois. Un regard furieux vient croiser le mien et troubler ma méditation. C’est celui) d’un cavalier qui accompagne la chaise : il paraît choqué au suprême degré de l’impertinente audace avec laquelle je considère les « tiges » 1 du lis de sespensées. Au môme moment un ongle rouge, d’une longueur exagérée, soulève à demi un rideau de la chaise, et le lis curieux m’examine d’un regard furtif. Puis la vision se perd dans le brouillard. Je plains la dame, sans envier le mari.

Nous continuons à monter. Nous voici au faîte de la chaîne. La croupe de la montagne ressemble à une immense pelote sur laquelle des aiguilles de marbre sont rangées en ordre presque symétrique. Leurs têtes noirâtres et pointues font saillie de tout côté et leurs bases pyramidales ne laissent entre elles aucun espace pour la culture.

Des buissons de roses sauvages croissent seuls et drus, et jonchent la route de leurs pétales. Au milieu de leurs épines, j’aperçois des fraises dont l’aspect est aussi séduisant que trompeur. Elles n’ont ni parfum, ni goût, et je ne m’étonne plus, après en

1. Dans le style poétique de la Chine, on appelle les pied& d’une femme des « liges de lis ».

(Note de l'auteur.)

avoir goûté, que personne ne se baisse pour les cueillir.

Nous cheminons sur la ligne de faîte à laquelle nous sommes parvenus. Au-dessous de nous, des deux côtés de la Toute, se creusent de petits vallons ou s’étagent des rizières et des champs de maïs. Nous traversons un ou deux cols fortifiés et nous arrivons à un village. C’est jour de marché. Mes gens s’arrêtent dans une auberge pour déjeuner et la foule, accourue aussitôt, s’entasse à la porte, dans l’espoir que je vais les imiter. Je trompe leur attente et, dès que mes porteurs ont englouti les trois ou quatre bols de riz qui composent leur modeste repas, nous nous mettons en marche. A quelque distance de là, j’avise une maison isolée,, sur un sommet d’où l’on découvre un panorama magnifique.

Lavallée de You-yang s’étend à mes pieds; les montagnes qui la limitent; du côté de l’ouest ondulent à flots aigus à l’horizon. Je suis arrivé à la ligne de partage des eaux, et je vais maintenant descendre rapidement dans le bassin du Wou-kiang. Je m’arrête pour jouir de ce coup d’œil, et je fais ouvrir mon panier de provisions. Une bouteille'de vin, un poulet froid, une boîte de sardines, du riz en guise de pain, me sont servis sur une table branlante. Je n’ai d’autres témoins de mon repas que mes porteurs et les habitants de la case, en

DK PABIS AU TIBET.

tout douze ou quinze personnes. Il serait chimérique pour un Européen d’espérer dîner en Chine à moins de spectacteurs que cela. La maîtresse de la maison, vieille femme ridée comme une pomme reinette, regarde avec envie les os que je jette à mes chiens. Je lui fais cadeau de la moitié de ma volaille, et je donne le signal du départ.

Il fait chaud. Le chemin est désert et rocailleux. La fatigue de la marche et la somnolence de la digestion commencent à agir sur mes jambes. Ma chaise est là derrière moi comme une tentation permanente. «Pourquoi n’y monterais-tu pas? dit le démon de la paresse. — Garde-toi bien de le faire, dit le démon de la géographie. Tu ne verras plus aussi bien la route. Tu évalueras mal la distance parcourue. — Le chemin est pénible, les porteurs seront bien fatigués, » ajoute l’humanité. J’ai honte de l’avouer, mais l’humanité et la géographie n’ont remporté qu’une demi-victoire. Je me suis fait porter près d’une heure, avec ma boussole sur mes genoux.

Le paysage change et m’invite à quitter cette allure nonchalante. La route suit en corniche les flancs d’une gorge boisée; à mes pieds s’ouvre un vallon qui la continue et où le torrent qui gronde à mes côtés se transforme en une paisible rivière. Les rizières qui la bordent sont encadrées par de grands arbres et apparaissent comme des miroirs, où le riz

nouvellement repiqué dessine un semis régulier de points verts. Nous nous enfonçons entre deux haies d’arbustes en fleurs. Une muraille basse et épaisse nous sépare de la rivière'dont elle endigue les eaux. Les habitations reparaissent, la vie avec elles. Mais mes chiens restent maintenant insensibles à la vue des canards et des poules. Ils commencent à trouver l’étape trop longue. Voici qu’un pont de pierre montre son arche arrondie à un coude de la rivière. Une sorte de porte triomphale s’ouvre à son extrémité sur une longue rue de maisons basses, mais bien construites. Nous sommes arrivés à You-yang. Je monte en chaise pour ne pas compromettre ma dignité et surtout pour échapper aux regards. Mes chiens se rangent sous les brancards pour éviter les morsures de leurs adversaires, dont les aboiements retentissent déjà. Au bout d’un quart d’heure d’un pas accéléré, nous arrivons à la mission catholique française. La porte se referme sur la foule curieuse. Pour la première fois depuis mon départ d’Han-Kéou, j’ai la chance de rencontrer ici deux Européens, nos compatriotes, les Pères H... et P... Je laisse à penser si l’accueil est cordial et si notre conversation a de l’entrain. J’oublie en un instant toute ma fatigue; il y a plus d’un mois qu’il ne m est arrivé de me sentir l’esprit aussi tranquille.

Mission de You-yang, 12 juin.

Une partie de la nuit s’est passée à répondre aux questions de mes hôtes et à leur en adresser. Ils sont depuis sept ou huit ans en Chine. La Mission qu’ils administrent est une des plus sauvages, celle où les communications avec l’extérieur sont le plus difficiles. Quel abîme ne tardent pas à creuser cette séquestration, cette préoccupation d’un but exclusif, ces lacunes de l’éducation première, entre ces pauvres jeunes gens et la civilisation. Le monde, qu’ils n’avaient fait qu’entrevoir, s’est fermé pour eux à vingt-cinq ans. Si la plupart ont perdu cet enthousiasme un peu fragile que l’on appelle une vocation, tous ont conservé de grandes illusions et se sont affermis dans leurs croyances. Morts à la politique, à la littérature, à la science, à tout fait nouveau, tenus à l’écart par la classe polie et instruite de la nation qu’ils sont venus convertir, ils vivent, fidèles au précepte évangélique, au milieu des pauvres de fortune et d’esprit. Ils en épousent les préjugés comme ils en partagent les souffrances ; on trouve souvent la môme crédulité naïve, les mêmes idées superstitieuses chez les pasteurs que dans le troupeau.

Les esprits d’élite savent réagir contre cette nuit intellectuelle qui s’est fai te subitement autour d’eux, contre ces influences de milieu qui ont le temps

pour auxiliaire. Mais le plus grand nombre ne disposent même pas d’éléments suffisants pour se créer un but d’étude, pour utiliser leur séjour en pays inconnu. J’ai eu souvent déjà l’occasion de le dire, c’est par la supériorité de la science européenne, par les bienfaits de ses applications immédiates et non par les subtilités d’une théologie que les Chinois se refusent à examiner, que les missionnaires pourront reprendre en Chine le haut rang qu’y avaient conquis les jésuites, leurs devanciers ; que leur dévouement, leur abnégation pourront porter des fruits nombreux ; qu’ils parviendront enfin à faire renoncer ce grand peuple à son isolement, pour le lancer dans le courant de la civilisation moderne.

Telles sont les pensées qui me viennent pendant que j’interroge mes hôtes sur la géographie et l’histoire naturelle du pays qu’ils habitent. Ils mettent le plus grand empressement à me procurer les spécimens d’animaux ou de plantes que je désire, et je crois qu’il me faudrait peu de temps pour arriver à les intéresser eux-mêmes à ces recherches. Mon boy fait la cuisine pour tout le monde. Les Pères ne sont pas fâchés de quitter, un jour ou deux, le vin de riz et les petits plats chinois pour le vin de France et les mets à l’européenne. Un nuage cependant paraît se lever à l’horizon. Ils chuchotent quelque temps. « C’est demain vendredi, finissent-ils par me dire.

DE I’AIilS AU TIBET.

—Eh bien ! mon cuisiniër vous fera faire maigre. — Mais vos gens sont païens. Faut-il leur donner de la viande? — Ne leur en donnez pas, ils en trouveront bien tout seuls. » — : Ce gros poids enlevé de la conscience des Pères, ils redeviennent les plus aimables des hommes. Il est regrettable qu’ils ne soient pas plus instruits. Mes instruments m’attirent de leur part une foule de questions étranges. Quelle éducation que celle du séminaire des Missions étrangères! qu’elle est peu faite pour former des élèves capables de diriger, d’éclairer et d’instruire les « païens » auxquels ils se consacrent ; d’améliorer leur sort, d’acquérir sur eux une influence salutaire !

Le logement des Pères est en reconstruction. Il y a quelque temps, une sorte de guerre civile entre les chrétiens et les païens a coûté la vie à deux missionnaires et amené l’incendie de la Mission. On me fait voir les décombres et les murs noircis de la chapelle. Dans un petit réduit se trouve le cercueil de l’un des prêtres assassinés. L’évêque se refuse à le faire enterrer jusqu’à ce que satisfaction complète soit donnée à ses demandes. En Chine, l’enterrement d’une victime clôt définitivement toute action en justice contre ses meurtriers. Ce n’estpas ainsi que l’entend l’énergique et remuant prélat qui administre cette partie du Se-tchouen.

La population de ce coin perdu de la Chine seul-

Me cons erver un reste d’organisation féodale. De vieilles familles y jouissent d’une grande fortune territoriale, et des rivalités, des haines se perpétuent entre elles. De temps à autre, ces haines font explosion. Les adversaires recrutent des soldats , parmi les gens sans aveu qui abondent dans ce pays frontière, refuge de tous les criminels et de tous les déclassés des quatre provinces auxquelles il confine. L’autorité légale est impuissante à rétablir la paix, et les belligérants ne craignent pas, non seulement de dédaigner ses sommations, mais encore de résister à ses troupes. La lutte où les Pères Mabileau et Rigault ont perdu la vie a eu pour origine l’inimitié existant entre une famille païenne et une famille chrétienne. Les chrétiens, attaqués les premiers, furent encouragés à se défendre par les mandarins mêmes de la province. Un certain nombre se retranchèrent dans une petite citadelle, Ilo-che-ya, au nord de You-yang, et, dirigés par un prêtre courageux, ils résistèrent longtemps à leurs ennemis, auxquels ils infligèrent des pertes cruelles. Mais, à You-yang, la Mission fut entourée, les chrétiens sans défense qui s’y étaient réfugiés furent massacrés, leurs maisons pillées eh incendiées.

Notre chargé d’affaires à Pékin menaça le pays de l’intervention des canonnières françaises. L’absence d’artère navigable pour y pénétrer rendit sa

menace illusoire. Il crut cependant devoir faire avec un ou deux bâtiments une démonstration assez inoffensive sur les rives du fleuve Bleu. A force de réclamations, le gouvernement chinois consentit à payer une indemnité de près d’un million, mais il se fit plus tard un argument, dans le mémorandum qu’il publia après les massacres de Tien-tsin, de la part active prise par les missionnaires aux troubles civils de You-yang. Ses accusations motivèrent de la part de l’évêque une demande d’enquête. Telle avait été la raison d’être du voyage de M. Blancheton 1 , gérant du consulat de France d’IIan-Kéou qui m’avait précédé à You-yang.

Ce voyage et les concessions qui en avaient été la conséquence, paraissaient avoir tout arrangé. Les relations des missionnaires et des chrétiens avec les autorités et le peuple avaient repris leur cours ordinaire. Le préfet, homme fort énergique et qui mène avec une verge de fer cette population remuante, m’envoya, dès mon arrivée à la Mission, un repas splendide que je refusai. Pour ne pas être en reste de politesse avec lui, je fis porter au Ya-men deux boîtes de sardines, deux savons de toilette et une bouteille de cognac, tous objets rares, impossibles à se procurer dans la ville. Le préfet déclina

1. Ce sympathique fonctionnaire est mort récemment consul à Bankock. Il a été remplacé par le D r Harmand, un des plusvaillants compagnons d’armes de Francis Garnie.r au long King.

Isli^s£ i ,sa f

officiellement mes présents, « n’osant pas, dit-il, les accepter, puisque le grand homme avait refusé les siens » ; mais le soir il fit redemander secrètement les sardines et le savon dont sa femme avait grande envie. Il n’y a que le premier pas qui coûte. D’ailleurs, tout le monde est à mon service. Toutes les autorités grandes ou petites m’adressent leurs cartes. Des courriers sont envoyés à Koun-tan pour retenir une barque au « grand homme ». Le mandarin de Peng-shui, ville qui dépend de You-yang et par laquelle je vais passer, reçoit avis de m’accueillir avec le même empressement. Rien ne manque à mon bonheur, qu’un peu de soleil ou de lune : il pleut toujours.

11 juin.

Il fait toujours un temps épouvantable et je prolonge en vain mon séjour à You-yang. Le soleil, la lune et les étoiles me tiennent absolument rigueur. Impossible de faire une détermination. Ce pays est vraiment inhabitable et je conseille d’y envoyer les astronomes qni auraient mérité une peine sévère. Aujourd’hui sont arrivés précipitamment un jeune missionnaire français, M. L..., et un prêtre chinois que la renommée a prévenus de mon passage. Ils viennent de plusieurs lieues serrer la main, l’un à un compatriote, l’autre à un coreligionnaire. Le prêtre chinois me donne d’excellents renseigne-

ments géographiques, et je me trouve n’avoir pas perdu ma journée. Le soir, une éclaircie se fait et, espérant que le beau temps va revenir, je demande à l’un des Pères s’il voudra bien me compter 1 le lendemain matin de bonne heure, moment où j’espère pouvoir prendre des hauteurs de lune. Il fait des difficultés. Je finis par m’apercevoir que c’est un dimanche. On peut se demander si observer les astres ce jour-là, n’est pas un péché.

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