JUIN
Route en escaliers dans un pays montagneux. — La pluie qui tombe presque sans interruption depuis six semaines empêche toute observation. —Impossibilités géographiques apparentes. — Bizarreries du système hydrographique. — Cours souterrain des fleuves et des rivières. — Le parc de Versailles dans le Setchouen. —Koun-tan sur le Wou-kiang. — Rapides infranchissables. — Falaises calcaires. — Barques bizarrement construites.
15 juin.
Je me décide à continuer mon voyage. Il pleut toujours. La route se compose de montées et de descentes en escaliers dans le plus singulier pays de montagnes qui se puisse voir. J’ai compté jusqu’à 1250 marches de suite. Le marbre dont elles sont faites
1. C’est-à-dire suivre le chronomètre pendant que l’observateur a. l’œil à la lunette.
est horriblement glissant. La route devient souvent le point d’écoulement des eaux et les escaliers se transforment en cascades ; à la montée, je ne prends pas ma chaise par humanité, à la descente par prudence. Beaucoup de marchés manquent, d’autres sont trop inclinées. Un délégué du mandarin de You-yang me comble d’attentions ; il s’efforce de me tenir son parapluie sur la tête et ne me fait bénéficier que des gouttières. Sur les crêtes on jouirait de panoramas magnifiques, si les nuages qui se déversent à nos pieds ne s’interposaient comme un voile entre nous et le paysage. Dans tous les villages que je traverse, j’entends murmurer mon nom chinois et ceux qui me croisent me font de grands saluts. Je ne me savais point si populaire. Trempés jusqu’aux os, nous nous arrêtons à sept heures du soir dans une auberge isolée qui, pour mieux retenir les voyageurs, s’est mise en travers sur la route : il faut absolument passer dans la maison. Je change d’habits, je dîne et je griffonne à la hâte quelques lignes de notes pendant que mes chiens, exténués de fatigue, dorment à mes pieds, sans avoir le courage d’achever le riz qu’on leur sert.
Dans une auberge à Koun-tan, 16 juin.
Le pays que j’ai parcouru aujourd’hui, est certainement l’un des plus pittoresques et des plus eu-
rieux que j’aie encore vus..Figurez-vous une série de mamelons de formes bizarres jetés sans ordre sur un sol présentant des dépressions profondes. Ni vallées, ni chaînes de montagnes. Aucune direction générale que Ton puisse saisir. Les eaux coulent dans tous les sens. On se heurterait à chaque pas à des impossibilités géographiques, si Ton ne s’apercevait bientôt que la plus grande partie du cours des rivières est souterrain. Il faudrait faire la carte du dessous en même temps que celle de la surface.
Après avoir franchi un col peu élevé, je me trouve dans un petit vallon cultivé en rizières et entouré d’un cercle de collines abruptes. Un bruit sourd se fait entendre. De chaque côté du vallon qui, en cet endroit, n’a pas plus de deux cents mètres de large, s’ouvrent deux grottes, où retentit le grondement d’une eau rapide. Une véritable rivière sort de l’une d’elles, traverse le vallon et disparaît dans l’autre. D’où vient-elle? où va-t-elle? Les gens du pays l’ignorent. J’entre dans l’une de ces grottes. Sans être de dimensions colossales, elle attirerait en Europe la visite de tous les touristes. Elle a une forme rectangulaire, et son plafond, parfaitement horizontal, s’encadre de moulures régulières formées par les couches rocheuses des parois. Des stalactites pendent aux quatre coins comme des lustres; on en cherche involontairement au centre, tellement il est
facile de se croire dans le salon en ruine de quelque vieux château. Au fond, les eaux bouillonnantes battent le pied même du rocher et remplissent l’ombre de leurs mugissements. Il faudrait une barque et de l’audace pour s’aventurer davantage.
Un peu plus loin, je suis le cours d’un ruisseau, qui, grossi de tous les affluents que lui jettent les montagnes voisines, devient peu à peu une rivière. La vallée où elle coule est, cette fois, régulièrement dessinée. Je me réjouis de cette perspective d’une route longtemps facile. Soudain, une cascade, haute d’une vingtaine de mètres, ferme devant nous l’horizon. Que devient la rivière? Au pied de la cascade se trouve une grotte où s’engouffrent à la fois toutes les eaux. Son ouverture est inclinée à 45 degrés : on dirait le portique à demi renversé d’une cathédrale en ruines. Un voile de lianes et d’arbustes en cache les détails. La cascade les couvre d’une pluie argentée qui fait scintiller chaque feuille. Audessous, attirées par une force irrésistible, passent avec fracas les eaux de la rivière, qui entrent sans se diviser, mais avec une effrayante vitesse, dans les entrailles de la terre.
Ailleurs, plusieurs collines arrondies forment une espèce de cirque ; sur ses flancs en amphithéâtre s’étagent des rizières. Au fond, une rizière centrale, parfaitement circulaire, reçoit les eaux de toutes les autres. De nombreuses cascades, contenues
et dirigées par la main de l’homme, tombent du sommet des collines dans ce bassin naturel. Sur l’un de ses côtés est un bouquet d’arbres qui masque l’entrée d’une grotte. 'C’est par là que s’écoulent ces eaux qui se sont avisées d’aller jaillir au faîte des montagnes. Ce petit paysage a des traits si réguliers, les talus des rizières s’étagent si également en cercles successivement agrandis du fond de cet entonnoir au sommet, les arbustes, les fleurs, sont distribués avec tant d’art à l’entrée rocailleuse de la grotte, décorée d’une statue de Bouddha, que, transformant en imagination ces rizières en bassins, leurs talus en margelles de marbre, on peut se croire transporté dans quelque coin inconnu du parc de Versailles.
Très souvent, pendant la route, on sent le sol résonner sous ses pas; un bruit souterrain parvient aux oreilles : on passe sur une rivière dont les eaux se sont soustraites a la domination de l’homme. Elles n arroseront jamais ses champs, ne porteront jamais ses bateaux.
Ce curieux pays, cette sorte de Suisse en miniature, attirera certainement plus tard la visite des touristes européens.
Je n ai malheureusement joui qu’à demi de toutes ces beautés naturelles. Quand il faut marcher les yeux constamment fixés sur le sol pour éviter un faux pas, — car il pleut toujours, — et faire des
prodiges d’équilibre pour se maintenir sur la route en corniche au-dessous de laquelle gronde un torrent ou s’ouvre un précipice, la fatigue tient l’admiration en bride. Le brouillard et la pluie m’ont caché d’ailleurs les panoramas les plus étendus, les paysages les plus pittoresques. Je n’ai vu que des coins du tableau.
Une descente extrêmement rapide nous a amenés au pied des falaises calcaires qui endiguent le Wou-kiang. La petite ville de Koun-tan est construite au confluent de cette rivière et d’un affluent de la rive droite, sur des gradins successifs que l’on a taillés dans le roc. La première rue parallèle au fleuve est une sorte de balcon, dont une rampe en marbre borde le côté extérieur.
Elle est précédée d’un arc de triomphe, gardé par quatre lions de pierre. Les rues perpendiculaires sont des escaliers. Grâce à la nature du sol, et au temps qu’il fait, elles sont admirablement propres.
C’est avec une vive satisfaction que je m’arrête enfin dans l’auberge préparée pour me recevoir. Mes pieds sont gonflés et meurtris de cette longue marche sur des chemins glissants et rocailleux. Je me refuse à recevoir la visite des autorités locales, qui insistent vainement pour me présenter leurs devoirs, et je m’installe le plus
confortablement et le plus solitairement possible
dans une chambre dont les fenêtres donnent sur la rivière.
Koun-tan prend son nom d’un rapide, infranchissable presque en toute saison à cause de la violence du courant. J’en entends le bruit et j’en vois l’écume rejaillir au-dessous de moi. La navigation du Wou-kiang se trouve divisée par suite en deux parties : celle d’amont qui aboutit à Kouei-yang, capitale de la province du Kouy-tcheou à laquelle appartient la rive opposée du fleuve qui dresse devant moi sa muraille verticale, haute de 2 à 300 mètres; celle d’aval qui aboutit au Yang-tse-kiang ou fleuve Bleu. Koun-tan, comme point de transbordement et de dépôt, a donc une véritable importance commerciale.
On vient m’annoncer que la barque dans laquelle je dois descendre la rivière ne pourra être prête qu’après-demain. Je suis assez fatigué pour me résigner sans trop de peine à ce repos forcé.
18 JUIN—I er JUILLET 1873
Mission de Peng-chouy. — Intelligence et érudition des prêtres chrétiens indigènes. — Cartes dressées par l’un d’eux. — Anciennes populations autochtones. — Souvenir d’une antique écriture phonétique. — Le diable jouant en Chine un rôle auquel il a depuis longtemps renoncé en Europe. — Les exorcistes en vogue. — Départ pour Tchong-kin-fou. — Idées politiques des missionnaires. — La bastonnade et l’eau bénite. — Le P.L... et Racine. — Fou-tchéou. — Confluent du Wou-kiang et du Yang-tse. — Souscription involontaire. — Ascension du fleuve Bleu.—Barque mandarine transformée en chapelle.— Navigation au halage. — Chang-peï-to. — Approches de Tchong-kin-
Mission de Peng-chouy, 18 juin.
Nous avons en cinq heures franchi la distance de soixante-douze kilomètres qui sépare Koun-tan de Peng-chouy, chef-lieu d’arrondissement qui dépend de You-yang. Il est agréable de se sentir emporté par un courant rapide, quand on vient de passer un mois à remonter lentement quelque rivière sinueuse qui s’obstine à ne pas suivre la même direction que vous, ou à cheminer péniblement sous la pluie à travers les montagnes. Il pleut toujours, mais je suis à l’abri. Les barques de ce pays sont construites le plus singulièrement du monde : leurs bordages sont tous courbés en filets de vis de l’avant à l’arrière ; il en résulte
que le pont est incline a l’avant dans un sens, à l’arrière en sens contraire. Cette disposition a sans doute pour but de mieux adapter les lianes de la barque aux filets d’eau tordus par la violence du courant, dans les passages resserrés que nous franchissons. L’aspect de la rivière reste aussi sauvage qu’à Koun-tan : de hautes murailles rocheuses forment les rives ; leurs parois sont perforées de grottes qui abritent tantôt une source retombant en cascade dans le lïeuve, tantôt quelques malheureux. Quelle gymnastique il leur faut faire pour arriver à leur demeure : leurs créanciers, à coup sur, ne viendront pas les relancer jusque-là.
A Peng-chouy se trouvent deux missionnaires français à qui j’avais annoncé ma visite. Ils m’envoient prendre en chaise, quoiqu’il y ait à peine trois cents pas entre la Mission et la rive. Je reçois chez eux une confortable hospitalité que mes provisions et la science de mon boy améliorent encore. Avec les Pères vivent deux prêtres chinois. Comme à You-yang, ces messieurs se font une fête de manger à l’européenne. Je n’ai que quatre couverts et il y a cinq convives. On décide que les deux prêtres chinois se serviront du même couvert à tour de rôle et alterneront avec les bâtonnets. De vrais enfants ! Et cela fait plaisir !
Ces deux prêtres chinois sont fort instruits et connaissent à fond leur littérature nationale.
J’éprouve un vil' plaisir à causer avec l’un d’eux, jusqu’à minuit, de géographie et d’histoire de la Chine. Dans l’enceinte de la Mission se trouvent les ruines d’une de ces portes triomphales, qui remontent à la dynastie des Tang (du septième au neuvième siècle de notre ère). Mon interlocuteur entre à ce sujet dans quelques intéressants détails sur le passé du pays de You-yang. Les races mongoles n’ont occupé que graduellement le territoire qui forme aujourd’hui le Céleste Empire. Pendant longtemps, tout le sud du fleuve Bleu a été habité par des populations aborigènes, dont quelques-unes subsistent encore dans le Yun-nan, le Kouy-tcheou et le sud-ouest du Se-tchouen, sous le nom de Miao-tse et de Man-tse *. Elles ont été remplacées peu à peu et en partie détruites par les envahisseurs.
Les Miao-tse du Kouy-tcheou, après avoir soutenu une lutte acharnée contre les Chinois, viennent d’être vaincus et sont systématiquement décimés par ordre des mandarins; ils ne tarderont pas à disparaître. Mais il ne faut pas remonter bien haut dans l’histoire pour retrouver ces peuplades lormant des royaumes indépendants et puissants, souvent mentionnés dans les annales chinoises.
1. Voy. Voyage d’exploration en [ndo-CInne, édition officielle, p. 481 et 482; chez Ilachette et G 10 .
DK PARIS ATI TIRET.
Les populations actuelles en ont conservé quelque souvenir, et certaines traditions ne peuvent être rapportées qu’aux anciens autochtones. Plusieurs fois déjà, depuis que je suis dans ce pays de montagnes, il m’est arrivé d’entendre parler de livres déposés dans des grottes hors d’atteinte et écrits en caractères européens. Le prêtre chinois m’affirme avoir vu un coffre contenant un de ces mystérieux dépôts dans une grotte située à une vingtaine de mètres à pic au-dessus du fleuve. Les habitants respectent par des raisons superstitieuses ces reliques du passé. N’auraient-ils pas chance cependant de retrouver là les traditions historiques ou religieuses de leurs devanciers? Ceux-ci avaient probablement reçu du Tibet l’écriture phonétique que les Chinois prennent pour une écriture européenne.
Je suis frappé du sens critique et du jugement élevé de mon interlocuteur. Il possède au plus haut point ce respect du passé et cet amour de l’histoire, qui ont donné de bonne heure à la nation chinoise une si grande supériorité dans les sciences morales et historiques. Ce sont leurs annalistes qui ont su les premiers apprécier avec indépendance les qualités d’un vrai héros et les devoirs d’un bon prince. Quel dommage que cette démocratie, qui ressent si vivement le besoin de l’ordre, qui est tempérante et laborieuse, se soit transformée en une
bureaucratie impuissante où la forme a envahi et dominé le fond !
Le prêtre me montre une série de cartes à l’aide desquelles il a essayé de traduire l’état de la Chine à diverses époques. Elles ont une valeur réelle et les nombreux détails qu’elles contiennent attestent beaucoup de lectures et de recherches. Je lui donne quelques conseils pour leur meilleure rédaction au point de vue géographique; à son tour, il m’indique un certain nombre d’ouvrages où je pourrai trouver des documents sur quelques points spéciaux d’histoire qui m’intéressent.
Mes deux compatriotes ne nous accordent d’abord qu’une attention fort distraite. Ils paraissent trouver que leurs collègues chinois m’accaparent beaucoup trop. L’histoire et la géographie des pays qu’ils vont évangéliser ne font malheureusement pas partie du programme d’étude des élèves du séminaire des Missions étrangères. Quelques éléments, de simples indications bibliographiques leur permettraient cependant plus tard d’étudier le pays où ils sont destinés à passer leur vie entière, à le mieux comprendre, à en être mieux compris. On les envoie au combat complètement désarmés, vis-à-vis des savants indigènes, vis-à-vis surtout d’un ennemi plus redoutable encore : l’ennui.
Tandis que notre conversation se prolonge, les
deux missionnaires français-se sont endormis, et ronflent comme des chantres.
Le Père L... se réveille pour me demander de rester deux jours à Peng-chouy. Tl veut aller à Tchong-kin et désire profiter de ma barque. Malgré la contrariété que j’éprouve, il m’est impossible de refuser au pauvre prêtre cette occasion de réaliser une forte économie. J’accepte donc avec un feint enthousiasme.
D’une discussion historique, il me faut alors passer à des écrits mystiques. « Le diable, me disent les Pères français, joue dans les pays infidèles un rôle auquel il a depuis longtemps renoncé en Europe. Vous ne nous croiriez pas si nous vous racontions tous les prodiges dont nous avons été témoins. Nos confrères eux-mêmes, quand ils arrivent de France, sourient à toutes ces histoires. Ils ne tardent pas à être convaincus comme nous. Les « poussah » (c’est le nom que donnent les missionnaires aux statues de Bouddha ou autres qui ornent les pagodes) ne sont point, comme on pourrait le croire, de simples idoles de bois ou de pierre. Ils représentent tous des démons qui parlent souvent par leur bouche, qui les font parfois remuer et agir.
» Le nombre des personnes possédées et des maisons hantées est très considérable, surtout chez les païens; on connaît notre pouvoir d’exorcistes, et'
nous sommes souvent appelés pour mettre le diable en fuite. »
Puis les deux missionnaires me racontent, avec une conviction et une sincérité évidentes, une foule de scènes extraordinaires dont ils ont été les acteurs ou les témoins. Ils vivent certainement, comme ils l’affirment, au milieu d’un ordre d’idées et de faits parfaitement étrangers à l’Europe, â moins qu’on ne cherche son analogue dans un cercle d’hallucinés et de spirites. Us se débattent dans un monde tout fantastique; le surnaturel les coudoie sans cesse. Quelle part a l’imagination, quelle autre la réalité, en tout ceci? Je l’ignore. Le témoignage des sens peut-il tromper aussi souvent? Les phénomènes du magnétisme et de certaines maladies étranges, les habiletés de Cagliostro me reviennent en mémoire. Mais, pour étudier les faits anormaux qui me sont signalés et qui ne sauraient être entièrement controuvés, il faudrait des témoins moins prévenus, moins croyants, peut-être aussi plus instruits. Je me garde d’une dénégation ou du semblant d’un doute? Mais je me demande in petto, si jamais pfêtre bouddhiste, ou idolâtre de la secte la plus superstitieuse, a jamais poussé plus loin, dans ses légendes, la crédulité et l’abus de l’imagination.
Les deux Pères me forcent à écouter encore le récit des tours que le diable joue à chaque instant à ces pauvres « païens ». Ce sont des « poussah »
(Bouddha) devant qui chaque-famille se réunit à certains jours pour brûler des cierges et accomplir d’autres superstitions du même genre, qui remuent la tête, se promènent sur leur autel, répondent par des signes de tête aux questions qu’on leur adresse. Passe un chrétien : il veut voir ces prodiges s’opérer devant lui, mais sa présence a suffi, les idoles sont réduites à l’immobilité ; impossible de leur faire faire le moindre mouvement. La vue d’un disciple du Christ a mis le diable en fuite. Tous les assistants se convertissent, cela va sans dire, devant ce témoignage irrécusable de la vérité du christianisme.
Ailleurs, ce sont des femmes possédées du démon que quatre hommes ne réussissent pas à tenir ; Satan parle par leur bouche. On appelle un prêtre qui lui demande de prononcer les mots de Jésus et de Marie. — Impossible! La femme—je veux dire Satan — se refuse à répéter des mots qui lui écorchent la bouche; on l’asperge d’eaubénite ; elle s’écrie qu’on la brûle. Après une longue lutte, le prêtre finit par vaincre Satan et la femme recouvre la paix.
Ici, ce sont des maisons hantées, dont les habitants sont obligés de fuir; on dépense plusieurs litres d’eau bénite, et les spectres disparaissent.
Là, une vieille femme qui n’avait pas encore reçu le baptême, quoique instruite des vérités de la reli-
gion, tombe dangereusement malade, et témoigne le désir de recevoir le sacrement qui la conduira au paradis. On appelle un missionnaire. Mais, avant qu’il n’arrive, la pauvre vieille meurt. Le prêtre trouve la famille qui se lamente. Il se penche sur le cadavre et la morte ressuscite.
«Vite, dit-elle au prêtre, baptisez-moi que je retourne au paradis d’où je viens. J’ai vu saint Pierre à la porte qui, n’apercevant pas sur mon front le signe du chrétien, m’en a refusé l’entrée ; mais il m’a permis de redescendre sur la terre, pour recevoir de vos mains le baptême. J’ai pu entrevoir les splendeurs de la patrie céleste et j’ai hâte d’y retourner. À mon retour, guidée par mon ange gardien, j’ai jeté un coup d’œil dans l’enfer et j’y ai vu un tel et un tel de ce village qui rôtissaient dans les flammes. Ils m’ont appelée d’une voix lamentable, mais je me suis bien gardée de répondre. » On s’agenouille devant la mourante, le prêtre la baptise et elle « remeurt » immédiatement après.
« C’est un fait bien connu, me disent en finissant mes interlocuteurs, que nos chrétiens n’ont pas, après la mort, la raideur cadavérique. Les païens, au contraire, se raidissent immédiatement après avoir rendu le dernier soupir. Les uns sont touchés par les anges, les autres par le démon. De là la différence ! » Qu’opposer à cette foi naïve ?
En barque sur le Wou-kiang, 21 juin.
Après deux jours vainement passés à attendre que le temps redevienne beau et me permette une observation, je me l’emets en route, cette lois avec un compagnon de voyage. L’un des Pères, accusé de rigueur par les chrétiens qu’il administre, se rend à Tchong-kin avec moi pour tenir tête aux accusateurs, qui ont envoyé une députation à l’évêque. Le père'L..., je l’ai déjà dit, est un brave paysan du Rouergue, dont l’éducation n’a pas été faite et dont l’instruction est peu variée. Il n’a quitté que fort lard la charrue pour le missel, et ses occupations premières ont empreint leur rudesse sur ses manières et son langage. C’est un ultra-catholique doublé d’un ultra-légitimiste. Je ne puis me refuser au plaisir de causer politique avec lui :
« Ainsi, me dit-il, quand vous avez quitté Shang- Haï, Henri Y n’était pas encore sur le trône?
— Mon Dieu! non.
Vous m’étonnez beaucoup, et les Français sont bien coupables.
— Plus que je ne saurais le dire.
— Rassurez-vous, me dit-il, en voyant mon air affligé et en prenant un ton confidentiel. Dans quelques jours arrive le 27 e anniversaire de la consécration de S. S. Pie IX. Eh bien ! ce jour-Jà Henri V
sera sur le trône de France et Pie IX sur le trône d’Italie.
— Ah ! mon Père, je crains bien que vous n’ayez une déception. Le monde s’est fort perverti depuis que vous l’avez quitté.
— Vous verrez; nous avons ici des prophètes qui nous détaillent tous ces événements avec une clarté merveilleuse. Le diable lui-même, l’autre jour, a reconnu leur vérité pendant qu’on le chassait du corps d’un possédé.
— Ah! si le diable.l’a dit, c’est bien différent. »
Le Père L..., qui se sent grandi à mes yeux de
toutes les victoires qu’il a remportées sur Satan, recommence alors le récit de ses aventures surnaturelles.
— Ce n’est pas, me dit-il, que ce soit toujours bien agréable d’exorciser. Il faut jeûner trois jours d’avance et avoir reçu l’absolution. Quand ces conditions n’ont pas été remplies, Satan sait très bien nous le dire, et il nous rit au nez. Mais aussi, quand nous sommes en état, nous lui en faisons voir de grises. Je lui ai fait appliquer l’autre jour jusqu’à cent coups de bâton.
— Par l’intermédiaire du possédé?demandai-je.
—' Oui, mais ce n’est pas le possédé qui les reçoit,
c’est bien le diable, car, une fois qu’il a été chassé par nos prières et par l’eau bénite, le possédé ne sent aucune douleur. »
C’est égal, je ne voudrais-pas passer pour possédé dans ce pays-là. C’est la première fois, je dois le reconnaître, que je trouve chez des missionnaires un pareil courant d’idées. Le retour au surnaturel, la tendance vers le mysticisme qui vient de s’accuser en France par tant de manifestations solennelles 1 , ont-ils eu en Chine leur écho lointain? Cette évolution vers un passé devenu légendaire et à la réalité duquel on croyait à peine, est un des phénomènes les plus remarquables de la singulière époque où nous vivons.
Le Père L..., d’ailleurs, est un type à part dont la foi robuste n’est égalée que par son ignorance absolue des choses de ce monde. Je m’efforce de changer un peu le cours de ses pensées et d’amener la conversation sur un terrain littéraire. Tentative infructueuse! Le Père L... a vaguement entendu parler de Racine.
« N’était-ce pas quelqu’un qui faisait assez bien les vers?
— Oui, dis-je, des tragédies.
— Ah! voilà! le théâtre! C’est ce qui perd cette pauvre France! »
Ne pouvant causer théologie, science dans laquelle le Père L... doit être très fort, j’abandonne la partie et je me mets à contempler le
I. Allusion à la consécration au Sacré-Cœur de la nouvelle église de Montmartre.
paysage. Nous approchons d’un rapide où le Père L... affirme, avec son amusante exagération méridionale, que « toutes » les barques se brisent infailliblement. Je m’étonne qu’il y en ait encore pour .tenter le passage.
« Est-ce que vous allez rester dans la barque? ajoute mon compagnon.
— Comment donc! lui dis-je, certainement. Je nagea merveille.
— C’est que, d’habitude, les passagers descendent à terre.
— Descendez, mon Père ; moi je reste, c’est mon métier. »
Le Père se pique d’honneur et reste avec moi. La crue des eaux a presque fait disparaître le rapide qui n’offre quelque danger qu’aux eaux basses ; et naturellement le passage redouté s’effectue sans encombre; mais le P. L... demeure convaincu que nous ne devons la vie qu’à une fervente prière adressée par lui à Notre-Dame de Lourdes.
La nuit nous surprend à peu de distance de Foutcheou, ville importante située au confluent du Grand Fleuve et du Wou-kiang. Cette dernière rivière est enfin sortie des gorges et des montagnes calcaires qui resserrent son lit depuis lvoun-tan; elle attarde ses eaux calmées dans des détours paresseux, au milieu d’ondulations de terrains cou-
verts de cultures et de villages. Le paysage perd sa sauvagerie. Demain nous saluerons le Grand Fleuve.
Fou-tcheou, 23 juin.
Nous avons été logés à la Mission de Fou-tcheou, qui est dirigée par un prêtre indigène ; mon factotum s’occupe de louer et de faire préparer la barque mandarine qui nous amènera à Tchong-kin. Le prêtre chinois qui nous donne l’hospitalité me fournit quelques intéressants renseignements sur le pays. En revanche, il m’attire dans un véritable guet-apens. Les chrétiens de Fou-tcheou construisent une nouvelle église. Le « grand homme » ne pourrait-il pas en aller visiter les fondations, examiner si tout est bien selon la science européenne, donner enfin les conseils que lui suggéreront son habileté en ces matières et la vue des lieux? Il est difficile de décliner une demande ainsi formulée. Je me rends à l’église. Ses murs sortent à peine de terre. Un pavillon, où est servie une collation splendide, est préparé pour me recevoir.
Tous les notables de la chrétienté sont réunis en grand costume. On me fait asseoir à la place d’honneur; le thé est versé; le doyen de la communauté commence un discours. « Les chrétiens de Foutcheou, me dit-il, ne sont pas sans avoir entendu
parler de l’illustrissime Ngan-ye 1 . Partout où il a été en Chine, les adorateurs du vrai Dieu ont ressenti les effets de sa protection. Aussi avec quelle joie n’avons-nous pas accueilli l’annonce de son arrivée parmi nous. Nous sommes pauvres; mais, excités par l’amour de Dieu, nous n’avons pas craint d’entreprendre la construction d’un monument destiné à raconter sa gloire. C’est par un effet visible de sa protection qu’il vous envoie à nous au moment où nos finances épuisées allaient nous forcer à suspendre les travaux. Nous savons que nous ne ferons pas un vain appel à votre générosité, votre nom sera inscrit le premier sur la liste des donateurs qui auront souscrit à l’édification de notre église. »
Ce disant, l’orateur me présente respectueusement une liste en tête de laquelle je suis placé, et il me prie d’examiner si toutes mes qualifications, tous mes titres ont été exactement transcrits. Un large blanc a été laissé pour inscription de la somme fine je consentirai à donner. Le moment est aussi difficile que solennel. Pour avoir été convenablement dorée, la pilule n’en est pas moins amère. Un sot amour-propre m’empêche d’avouer que mes finances ne sont pas ce qu’un vain peuple pense. Le
1. Transcription chinoise de mon nom, formée de deux caraceres ^ donnent le sens de « paisible héritage
(Note de l'auteur.)
moyen d’oser m’inscrire pour quelques misérables francs, quand toute l’assistance s’attend à voir sortir du pinceau que l’on me présente des centaines et des milliers de taëis. Je tousse pour me donner de l’assurance et je fais à mon tour un discours.
Je félicite les chrétiens de Fou-lcheou de leur courage et de leur initiative. Comment ne pas porter le plus vif intérêt à une Mission dont les membres font preuve de tant de dévouement-et d’intelligence? Je ne puis douter du grand avenir, des destinées prospères qui l’attendent, et je forme pour elle les vœux les plus vifs et les plus sincères. Je tousse encore une fois et j’ajoute : « Il m’est difficile en ce moment de vous offrir autre chose. En voyage, je n’apporte avec moi que les sommes strictement nécessaires à mes dépenses; je suis étranger en Chine; mes banquiers sont en France ou dans les ports européens des mers de Chine. Cependant, à mon arrivée à Tcliong-kin-fou, je ne doute pas que je ne trouve assez de crédit pour que je puisse donner à votre œuvre un témoignage de sympathie. Dans peu de jours, je pourrai vous faire connaître le montant de ma souscription. » Je me retire ensuite avec dignité, après avoir agréé les remerciements de l’assistance.
On m’annonce que ma barque est prête et je me hâte de m’y réfugier. J’allais donner l’ordre départir, quand m’arrive encore une députation de chré-
tiens. Ils m’apportent des cadeaux : thé, poules, canards, gâteaux, etc., défilent devant moi sur des plateaux laqués. Impossible de refuser. Me voilà bel et bien engagé à souscrire.
24 juin.
Le P. L..., qui n’a jamais voyagé en barque mandarine, s’extasie devant la commodité et la splendeur de notre nouveau domicile. Les missionnaires sont pauvres et ce n’est pas avec les 80 taëls (six cents francs environ) qu’ils reçoivent par an de la Mission et sur lesquels ils doivent prélever leurs frais de déplacement, qu’ils peuvent se donner beaucoup de confort. Aussi profitent-ils en général des barques-omnibus ou prennent place les gens du peuple, ou ne louent-ils que de petites jonques incommodes et peu chères.
La jonque qu’a retenue mon factotum a deux chambres à coucher et un salon où Ton peut faire quelques pas. Tout estbien éclairé, propre, presque élégant. Il vient à l’idée du Père que rien ne lui serait plus facile que d’y célébrer la messe. Le voilà qui improvise un autel. «Mais, ajoute-t-il, il estindispensable que j’aie un acolyte; or mon suivant ne sait pas proférer un seul mot des réponses latines. Pourrez-vous me rendre ce service? » Je ne veux pas affliger le bon Père en lui avouant qu’ayant
longtemps voyagé dans des- pays bouddhistes, je ne laisse pas que d’être un peu infecté de celte abominable erreur. Je me prête de mon mieux a ce qu’il me demande; c’est, il me semble, de la charité bien comprise. Que mon compagnon n’est-il aussi tolérant que moi!
Cependant, nous poursuivons notre navigation et c’est avec plaisir que je refais connaissance avec ce beau fleuve dont les eaux, il y a cinq ans, m’ont si rapidement porté des frontières du Tibet à la côte de Chine et m’ont rendu au monde civilisé après deux ans de séparation et d’isolement complets. Je profite de ce que le Père et son domestique travaillent à convertir mes gens, pour travailler un peu de mon côté et pour mettre en ordre mes notes géographiques. Je suis rentré maintenant dans la partie connue du trajet que je veux accomplir.
25 juin.
Mon compagnon se met un peu au pli, grâce aux rebuffades que je ne lui ménage plus. Il faut les lui donner très dures, pour qu’il les comprenne, et je m’aperçois que je l’ai trop bien traité au début. Ce matin, je lui ai laissé dire la messe tout seul ; la géographie me réclamait ; j’avais à examiner le fleuve. Le P. L... a un peu murmuré contre la
Jonque sur le Yang-tze-kianç.
science, mais je lui ai dil tout net que mon voyage n ayant d’autre objet, je ne pouvais le manquer pour satisfaire à ses convenances. Me voilà un peu amoindri à ses yeux. Je n’en suis pas fâché. Mon rôle de complaisant me fatiguait.
-G juin.
Nous couchons ce soir à Chang-pei-to, grand marché qui n’est qu’à treize lieues de Tchong-kin. Nous arriverons dans cette dernière ville aprèsdemain soir. Je compte maintenant les heures. Dieu ! que les jours sont longs.. Je ne suis cependant pas seul ! Le maître de la barque a toute sa famille avec lui : deux petits enfants, dont l’un encore à la mamelle et l’autre âgé de trois ans ; ce dernier serait charmant s’il était mieux débarbouillé. Je le bourre de friandises chinoises, que m’ont données les chrétiens de Fou-tcheou.
27 juin.
La pluie, qui avait cessé depuis deux ou trois jours, recommence de plus belle. Le fleuve grossit a vue d’œil, j’ai promis un pourboire aux bateliers; mais notre marche est lente, pénible. Les pluies, qui ne discontinuent guère, font grossir le fleuve. Le courant est rapide. Au passage des pointes de
rocher, qui en faisant saillie sur les rives ferment de petits rapides, les cordes dont on se sert pour haler la jonque cassent quelquefois ; nous sommes alors ramenés en quelques minutes au point où nous nous trouvions une ou deux heures auparavant. Il faut renoncer à arriver à Tchong-kin demain et peut-être même après-demain.
29 juin.
La ville s’annonce à grande distance par une innombrable quantité de jonques rangées avec ordre le long de la rive. On ne peut plus marcher à la cordelle : il faut attacher des cordes de jonque en jonque et remonter ainsi le courant. Comme les Israélites à l’entrée de la Terre promise, nous arrivons le soir près de la ville; ses créneaux, ses pagodes, ses maisons en amphithéâtre s’étagent devantnous.
La nuit nous surprend avant que nous ayons pu l’atteindre. On comprendra mieux ma contrariété et mon impatience, si l’on sait que là m’attendent des lettres de P’rance et de Shang-Haï, des nouvelles de mes chères pénates, dont je suis privé depuis deux grands mois.
I er JUILLET — 9 AOUT 1873
Arrivée à Tchong-kin. — M flr D..., son influence et son activité. — Importance de Tchong-kin-fou, entrepôt commercial des marchandises venues de la côte par le fleuve Bleu et ses affluents. — Usines spéciales pour raffinage de l’argent, où passent annuellement près de quarante millions en lingots. —Contraste de cette richesse et d’une misère extrême. — Association religieuse des enscvelisseurs. — Régularité des services postaux entre Tchong-kin, Han-Kéou et Shang-Haï. — Initiative du haut commerce se substituant à l’action gouvernementale. — Préliminaires d’un voyage au Tibet. — Correspondances diverses. — Excellents rapports entretenus avec les autorités de la province. — Travaux géographiques facilités par l’influence du nom du prince Kong et les souvenirs de la mission d’exploration du Mékong. — Luxueuses villas. — Réceptions somptueuses. — Inondations périodiques du Yang-tse. — Procession en l’honneur du Génie des eaux au moment du maximum de la crue. — Retour à Han- Kéou et à Shang-Haï. — Départ pour Saigon en vue de l’expédition du Tong-king.
Tchong-kin-fou, 1 er juillet.
Me voici enfin installé dans la tranquille et confortable résidence de M sr D..., vicaire apostolique du Se-tchouen oriental. Il y a longtemps déjà que j’ai fait la connaissance de cet aimable et spirituel prélat, et je trouve auprès de lui l’accueil le plus cordial et le plus français, les renseignements les plus précieux, la bonne volonté la plus grande. Loin de repousser la science, il l’appelle à lui et essaie d’y intéresser les prêtres sous ses ordres. Il a fait dresser une carte de son vicariat,'tjui est certainement en progrès sur les cartes existantes.
Plein d’activité, d’énergie, malgré son âge avancé, il ne demande qu’à faire, qu’à aller de l’avant. Les mandarins en savent quelque chose. Les affaires du \ou-yang sont entre scs mains; composer avec lui n’est pas chose facile.
Il pleut, à Tchong-kin depuis quarante-cinq jours de suite. C’est plus qu’un déluge. La ville est en prières ; la viande est prohibée depuis plusieurs semaines. Monseigneur s’excuse de me faire faire un maigre qui n’est point catholique. Il est impossible de se procurer autre chose que des légumes. L’idée de faire pénitence pour apaiser la colère du Ciel n’est pas le monopole des chrétiens.
Mon baromètre vient de remonter brusquement de plusieurs millimètres. Je ne crains pas d’annoncer le retour du beau temps pour le lendemain. On me croit grand astronome. Celte nouvelle se répand et porte l’espérance au cœur des gourmands. Le sous-préfet de la ville se trouve d’ailleurs entièrement démuni de graisse-pour faire la cuisine. Sur la foi de ma prédiction, il permet d’abattre vingt cochons pendant la nuit. Leurs gémissements parviennent aux oreilles du tao-laï ou sous-gouverneur de province, qui est la première autorité de la ville. Il se réveille en colère :
« Qui a osé, sans mon autorisation, ordonner cette boucherie? » On appelle le sous-préfet; celui-ci s’abrite derrière mon dire.
Le jour arrive ramenant un radieux soleil.
Toutes les interdictions sont levées. Les étaux se garnissent de viandes appétissantes; les cris des volailles font retentir les échos du marché restés muets depuis longtemps. La joie anime tous les visages. Le tao-taï m’envoie complimenter. Ma science est portée aux nues, mon arrivée à Tchongkin devient l’heureux présage de félicités ininterrompues. Si j’étais plus ambitieux, je pourrais obtenir une tablette d’honneur dans le temple de Confucius ; il faudrait pour cela un décret de l’empereur, que le tao-taï se fait fort d’obtenir. Mais qui sait, le ministre de France à Pékin serait capable d’envier mon sort et de traverser ce projet. Il est plus prudent de me contenter de la reconnaissance populaire.
Tfchong-kin-fou, 10 juillet.
J’ai dit, je crois, que la ville de Tchong-kin était le centre commercial le plus considérable du Setchouen. Elle est située au confluent du Grand Fleuve et d’une rivière qui vient de llo-tcheou et la met en communication avec toute la partie nordouest de la province. Elle est à la fois l’entrepôt des produits qui viennent du Yun-nan et du Tibet et des marchandises européennes qui remontent de Shang-Haï. On estime sa population à plus de 300000 âmes.
Tchong-kin ;i une Bourse où se discutent, comme en Europe, les cours des diverses denrées. Un seul fait permet de juger la puissance commerciale de cette ville. Al’instigation d'un missionnaire, le Père Vainçot, trois ou quatre usines se sont fondées pour affiner l’argent, c’est-à-dire pour en retirer la faible quantité d’or qu’il contient. Elles font passer quotidiennement dans leurs creusets une centaine de mille francs en lingots. On sait qu’il n’y a pas en Chine d’argent monnayé. Les banques de la ville leur avancent le matin un certain poids d’argent; il est rendu intégralement le jour suivant. Les usines paient pour cet emprunt un jour d’intérêt. Leur bénéfice brut paraît être de 3 à 4 pour 100 des sommes employées. Elles estampillent les lingots affinés pour ne pas être exposées à les reprendre. Depuis plusieurs années que dure cette industrie, elle n’a point encore manqué d’aliment. Il semble par conséquent que le mouvement commercial jette annuellement à Tchong-kin près de 40 millions de numéraire nouveau.
A côté de cette richesse s’étale, comme presque partout en Chine, le hideux contraste d’une inénarrable misère. On enlève en moyenne par jour, me dit l’évêque, huit ou neuf cadavres de malheureux morts de faim ou de maladie dans les rues de la ville. Si la charité des citoyens ne s’est pas préoccupée d’assurer ou de prolonger leur existence,
•elle veille soigneusement à leur donner un dernier domicile. Il existe une puissante association dont le but unique est de subvenir aux frais d’ensevelissement de ceux qui meurent ainsi sans famille et sans nom. Elle dépense des sommes considérables pour l’achat des cercueils nécessaires. L’évêque ne refuse pas plus qu’aucun des personnages influents de la ville d’apporter sa quote-part à cette œuvre pie. Les raisons d’hygiène sont loin d’en être le premier mobile. On sait le prix qu’attache le Chinois à sa demeure dernière, l’insurmontable terreur qu’il éprouve à la pensée de manquer d’un cercueil. Les plus pauvres s’imposent les privations les plus extrêmes pour en économiser la valeur; les riches s’en prémunissent de bonne heure. C’est un de ces cadeaux qu’un ami ne craint pas de faire : il témoigne ainsi une sollicitude et une sympathie qui touchent profondément celui qui en est l’objet. Les membres de l’Association des ensevelisseurs obéissent surtout à ce sentiment ; ils accomplissent, aux yeux de la population, le plus méritoire des actes de charité.
Tchong-kin est relié à Ilan-Kéou par des services postaux d’une régularité et d’une rapidité remarquables. Ils sont faits par trois compagnies particulières. Il y a des départs tous les cinq jours. A la descente du fleuve, on se sert de petites barques qui ne font jamais le voyage qu’une fois. On les
, vend à leur arrivée à Ilan-K'éou. La durée du trajet est de douze à quinze jours, suivant la saison. A la montée, il serait trop lent dehaler une barque contre le courant; la plus grande partie du Irajet se fait le long des rives, à cheval ou à pied. On met ainsi dix-huit à dix-neuf jours pour revenir à Tchong-kin. Le port d’une lettre est de 40 sapèques (20 centimes), quel qu’en soit le poids. Dans des cas pressants, les maisons de commercede Tchong-kin expédient à Ilan-Kéou des courriers extraordinaires, marchant nuit et jour, qui franchissent la distance en cinq ou six jours. Il y a plus de onze cents kilomètres.
Les autorités n’interviennent en rien dans ce service, si ce n’est paz’fois pour faire payer des droits aux Compagnies. L’initiative individuelle se substitue en tout, en Chine, à l’action du gouvernement. Celui-ci est trop corrompu et trop incapable pour se préoccuper désormais des vrais intérêts du pays. Ponts, roules, quais, canaux sont construits par souscription et entretenus par les commerçants. Que n’avons-nous, en France, un peu de cet esprit d’initiative et d’association qui empêchera toujours la grande démocratie chinoise de s’effondrer complètement !
J’ai appris, dès mon arrivée à Tchong-kin, les événements du 24 mai, les changements ministériels qui en ont été la conséquence, et l’élévation
du maréchal de Mac-Mahon à la présidence de la République. A de pareilles distances, et quand on a cessé depuis longtemps de suivre la politique quotidienne, il est bien difficile d’apprécier la gravité et les conséquences de cette évolution de l’Assemblée. La mission de Tchong-kin est dans la joie ; tous ses membres m’interrogent sur les opinions politiques du maréchal; beaucoup s’imaginent qu’il va jouer le rôle de Monk et restaurer la dynastie qui a leurs préférences ; quelques-uns, plus réfléchis et plus sages, se demandent avec inquiétude si un aussi violent retour en arrière ne provoquera pas dans le pays des résistancés, une guerre civile. Pour moi je songe avec une profonde tristesse au grand citoyen que le maréchal remplace, et qui nous a rendu de si inappréciables services, et je me demande tristement si M. Thiers peut compter au moins sur la reconnaissance du pays par lui sauvé de la plus épouvantable crise. Nous sommes tellement Athéniens !
Mais laissons ces graves sujets, auxquels la nature de mes travaux et mon perpétuel exil me rendent étranger. J’ai pu expédier d’ici diverses lettres aux missionnaires du Tibet et du Yun-nan pour leur annoncer ma prochaine tentative. En raison des facilités de communication avec la côte et l’interieur, particulières à Tchong-kin, je me suis résolu à faire de celte ville mon quartier général.
C’est là que seront envoyés ma correspondance et les objets dont je pourrais avoir besoin ; il me sera facile de les y faire prendre. C’est là que je viendrai après un échec, — car je ne dois pas m’attendre à réussir du premier coup, — et que je me reposerai des voyages en continuant l’étude du chinois. Aussi est-il important que je me ménage l’amitié des mandarins de la ville. Cela ne m’est pas difficile, après le brillant début que m’ont procuré mon baromètre et une chance favorable, après les souvenirs de mon premier passage, comme chef de la mission d’exploration du Mékong.
Les autorités savent en outre que je viens de Pékin, que je suis l’auteur d’un ouvrage dontleprince Kong a accueilli l’hommage 1 . Cela seul suffit pour me placer très haut dans leur estime. Le tao-taï joint à son titre de sous-gouverneur de province celui de han-lin ou de docteur; on dirait même : de 1 Institut, en France. C’est un lettré moins aveugle et plus instruit des choses de l’Occident que ne le sont en général ses Collègues. Il est de la province du Tche-kiang, dont Shang-Haï est le centre commercial, et il a eu de nombreuses idations avec les Européens. 11 m’a reçu avec distinction et affabilité, et m’a rendu immédiate-
1 . La relation officielle du Voyatje en Inclo-Chine , voy, p. 116 ).
Le prince Kong.
UNIVERSlDAD DE r EVILlA fàCUlTAO DE F. Y UIRAS- ttlBUOUU |
ment ma visite. Tous ses subordonnés hiérarchiques, le préfet du département, le sous-préfet de la ville, le chef des douanes, etc., ont défilé successivement chez moi. Des cadeaux ont été échangés. Je commence à me former aux mille minuties de l’étiquette chinoise et à apprécier la valeur des précautions dont elle s’entoure. Une carte de visite rédigée d’une certaine façon peut indiquer immédiatement les rapports sociaux des personnes entre elles, les sentiments qu’elles professent l’une pour l’autre. Les formalités sont gênantes, mais elles évitent tout heurt immédiat; il peut y avoir des dissentiments, il n’y a jamais de querelles. La dignité d’un homme bien élevé est sauvegardée contre ses propres entraînements.
Il va sans dire que mes travaux et mes observations, gênés jusque-là par la curiosité de la loule, ont retrouvé à Tchong-kin la sécurité et la liberté les plus grandes. Ce n’est pas qu’ils n’attirent comme toujours un grand nombre de spectateurs.
Mais une haie de soldats me protège contre les curieux; des mandarins sont délégués en grand costume pour assister à la séance et empêcher tout désordre. Bien entendu, je condescends à expliquer à ceux-ci le but de mes opérations, et de temps à autre je leur fais voirie soleil. Us font semblant de comprendre, et se retirent chaque fois émerveillés de ma science.
J’ai fait quelques excursions aux environs de la ville. La principale usine où s’affine l’argent est à peu de distance : je l’ai visitée en détail ; l’installation est bien entendue; la fabrication de l’acide sulfurique nécessaire à la dissolution des lingots est conduite avec intelligence, eu égard; aux récipients imparfaits et aux moyens insuffisants dont on dispose. Il faudra peu de temps aux Chinois, grâce à leur génie pratique et aux ressources houillères et métallurgiques de leur sol, pour devenir nos égaux,.
A une distance un peu plus grande, loin du tourbillon des affaires, au milieu du silence de la campagne, se trouvent quelques maisons de plaisance où les négociants viennent oublier leurs préoccupations commerciales et se livrer aux plaisirs. En général, ces luxueuses résidences. sont construites à frais communs par les résidents appartenant à une môme province. Je me suis laissé inviter à un dîner dans la villa des négociants de Kiang-si. Elle est agréablement située sur les bords du lleuve. Adossés a une petite colline qui les abrite des vents du nord, ses jardins profitent des accidents de terrain pour multiplier les fantaisies et les surprises. Les terrasses, les ponts, les kiosques, les bassins, les labyrinthes s’accumulent dans un étroit espace dont ils décuplent l’étendue apparente. Rien de gran-
diose, aucun coup d’œil, aucune perspective, mais les détails précieux abondent. L’art de l’horticulteur est poussé à un degré remarquable.
La maison elle-même offre de vastes salles, richement décorées, sur le pourtour desquelles sont de petits salons où l’on peut se retirer avec les intimes et se soustraire à la foule, sans cesser de jouir du coup d’œil. Les solitaires et les amoureux trouvent dans les bosquets et dans les kiosques des retraites plus sûres et plus silencieuses. Un maître d’hôtel est toujours là pour recevoir les ordres des visiteurs. C’est une sorte de cercle champêtre, où l’on ne peut introduire un étranger qu’avec l’autorisation de tous les souscripteurs.
J’y reçus un excellent accueil. En tenant compte du sérieux, de la contrainte que ma qualité d’Européen devait nécessairement apporter dans une réunion de ce genre, je pus en conclure que, malgré tout leur formalisme, les Chinois savent quelquelois être gais. On m’a dit, mais je n’ai pu le constater, qu’ils étaient souvent licencieux.
Les pluies anormales qui ont régné pendant le mois de juin ont produit des inondations que le déboisement des régions montagneuses rend chaque année plus dangereuses et plus subites. En ce moment, la rivière de Ho-tcheou charrie de nombreuses épaves, parmi lesquelles ne se
trouvent malheureusement que trop de cadavres. Quelques incidents grotesquement sinistres. Un criminel à la cangue passe devant la ville, entraîné par le courant : sa cangue le maintient au-dessus de l’eau ; mais on le ramène à la rive entièrement asphyxié. Une maison tout entière a été enlevée du sol et emportée à la dérive. Quelques femmes, réfugiées sur le toit, font retentir l’air de leurs cris. On parvient à les sauver. La chasse aux épaves est d’ailleurs âprement poursuivie, et les malheureux arrachés des eaux sont rançonnés eux-mêmes à outrance.
L’eau monte encore. Les fortifications et les quartiers de Tchong-kin sont envahis. La population rellue en masse vers les hauteurs. Devant cette calamité presque annuelle, les mandarins de la ville sont obligés à une démonstration. Sans insignes, dans l’humble appareil des derniers bourgeois, dans des chaises communes à deux porteurs, ils se rendent sur les bords du ileuve pour apaiser par leur humilité la colère du Génie des eaux. Cette démarche ne manque jamais son effet, car, arrivé à son maximum de crue, le fleuve descend toujours aussi rapidement qu’il monte.
Ilan-Kéou, 5 août,
J’ai quitté Tchong-kin le 19 juillet, après avoir pris,toutes mes dispositions pour mon installation
future «l’avais hâte de profiter de la rapidité du courant pour revenir à Han-Kéou et connaître les réponses qui ont été faites, à Pékin, à ma demande de passeports pour le Tibet, à Paris à ma demande de concours aux différents ministères et corps savants. Je ne raconterai pas ce voyage fait en barque, sur un fleuve souvent décrit par les voyageurs. En cette saison, les rapides et les gorgés célèbres qui séparent le Hou-pe du Se- Ichouen n’offrent que des difficultés surmontables. Je suis arrivé à Han-Kéou ce matin après seize jours de voyage. J’en repartirai demain pour Shang-Haï sur le vapeur anglais le Glmgyle.
Shang-Haï, 9 août.
Le ministre de France à Pékin est resté à mon égard absolument muet. En France, les changements ministériels du 24 mai ont retardé les réponses à mes dernières demandes. Je ne trouve qu’une lettre pressante du gouverneur de la Cochinchine m’appelant à Saigon. Je partirai par le prochain paquebot.
1. Francis Garnier avait retrouvé à Tchong-kin, le lettré Thomas Kô, venu en France en 1869 avec la mission du Mékong à laquelle il fut attaché comme traducteur. — Un manuscrit chinois relatif à la métallurgie du Yun-nan, qui faisait partie des collections de la Bibliothèque impériale, fut traduit par Thomas en petit latin. Après révision, le latin fut traduit en français par Francis Garnier. Ce traité figure-dans le second volume de la publication officielle du Voyage en Indo-Chine, à la suite de la géologie.
La politique m’enlève à la science 1 et m’oblige à me séparer momentanément des .lecteurs qui ont bien voulu prendre intérêt à ces notes fugitives.
1. Une lettre de M. le contre-amiral Dupré, gouverneur de I». Cochinchine, reçue à Shang-HaïVle 9 août 1873, invitait, en effet, Francis Garnier à revenir promptement à Saigon. L’amiral voulait lui confier une mission dont le but était l’établissement de la liberté* de la navigation du Song^-Coi, principale artère fluviale du Tongking.
Cette route commerciale, la plus accessible et la plus courte de* toutes entre la Cochinchine française et l’immense marché de la Chine méridionale, avait été signalée par Francis Garnier dans le- Bulletin tle la Société de géographie de Paris (février 1873, p. 147) et plus tard dans le Vouage d'exploration en Indo-Chine (t. 1 p. 447-48). 1
Nous avons dit dans la notice imprimée en tête du présent volume quels furent les résultats de l’expédition de Francis Garnier au Tong-king et comment y périt l’éminent voyageur.