‹ De Paris au TibetChapitre 29 sur 53 · HR · texte numérisé non relu

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Yang-tze-kiang supérieur. — Gorge d’I-Chang.

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Pour apprécier l’intérêt qu’il peut y avoir à obtenir du gouvernement chinois l’ouverture du Yang-tzù à la navigation à vapeur en amont d’Han-k’ou, il y a donc à étudier : 1" s’il est possible de faire franchir les rapides aux bateaux à vapeur ; 2“ si le mouvement commercial du lac Tung-ting, qui vient déboucher dans le Yang-tzù, à 115 milles en amont d’Han-k’ou, est d’une importance suffisante; 3° dans l’hypothèse de l’innavigabilité complète des rapides, si les affluents occidentaux du lac Tung-ting ne peuvent pas fournir une route nouvelle, plus commode que le fleuve lui-même, pour arriver au principal marché du Ssù-chuân, la ville de Chung-kin. Enfin, l’ouverture du fleuve du Tong-king offrant un nouveau débouché à la Chine méridionale, il était intéressant de reconnaître jusqu’où peut s’étendre la sphère d’action du courant commercial ainsi créé, et quel sera, dans la vallée du Y’ang-tzù, le point de partage probable entre ce courant et celui de Shang-haï.

Telles sont les questions pratiques qui, s’ajoutant à l’intérêt scientifique que présentait la contrée comprise entre le lac Tung-ting et Chungkin, m’ont déterminé à entreprendre le voyage dont je rends compte aujourd’hui. Quelque temps avant moi, M. Blancheton, gérant du consulat de France à Hang-k’ou, avait suivi la même route

pour remplir une mission politique. C’est lui qui a attiré mon attention sur une région qu’il a été le premier à parcourir ; il m’en a signalé le côté pittoresque, les particularités curieuses ; il m’a fait espérer de nombreuses rectifications géographiques. Je le remercie vivement des indications qu’il m’a données et des mesures qu’il a prises pour faciliter mon voyage.

Dans ce qui va suivre, je m’attacherai surtout à faire connaître cette partie méridionale du bassin du Yang-tzù restée jusqu’ici complètement en dehors des voyages et des descriptions géographiques des Européens.

Je suis parti en barque d’Han-k’ou le 11 mai au matin et je suis arrivé le 17 au confluent du Yangtzù et du bras du lac Tung-ting. La population de Ya-ehou, chcf-licu de département siLué à l’entrée du bras du lac, est fort hostile aux Européens. Les officiers anglais qui ont fait, il y a quelques années, le levé du fleuve, y ont été accueillis à coups de pierres. La ville est bâtie dans une situation très pittoresque, sur une haute falaise rocheuse, au pied de laquelle s’étend une belle plage qui sert de port à la ville. De longues séries d’escaliers, que terminent des portes triomphales, réunissent le port à la ville ; les toits pressés des blanches maisons qui s’échelonnent sur la rive sont surmontés par la ligne crénelée des fortifications qui

couronnent la falaise et qui parfois se perdent au milieu des grands arbres des yamens. Au nord et au sud, sur le sommet de deux collines, s’élèvent deux de ces hautes tours à étages, spécimens classiques de l’architecture chinoise. Elles dominent l’enceinte et annoncent au loin la cité. Au premier plan, c’est-à-dire dans le port, un mouvement infini. D’énormes jonques s’alignent perpendiculairement à la plage en rangées régulières et livrent à la brise leurs banderoles multicolores. Leurs formes arrondies, leurs arrières pyramidaux font songer à nos galères d’autrefois. Des embarcations se croisent dans tous les sens, transportant des marchands ambulants et leurs étalages : c’est une sorte de foire qui se tient sur l’eau.

Tout concourt à faire ressembler le paysage à une estampe du moyen âge : ces fortifications de forme surannée, ces canonnières à rames armées d’espingoles, ces lourdes jonques. Dans cet ensemble si vivant, dans cette agglomération si considérable d’hommes et de travail humain, on cherche en vain un trait qui caractérise la civilisation moderne et rappelle le dix-neuvième siècle : pas un bruit de vapeur, pas une fumée d’usine, pas une gare de chemin de fer, pas un fil télégraphique; on sent que l’on a brusquement changé de milieu. A cette faible distance du dernier port ouvert aux Européens, on se

trouve déjà dans la Chine immobile des Ming ou des YuenC

Le lac Tung-ling, dont Ya-chou est le débouché et l’entrepôt, reçoit un grand nombre de rivières dont il déverse les eaux dans le Yang-tzù. Les deux plus importantes sont le Hsiang-kiang, qui communique par ses affluents canalisés avec la rivière de Canton, et le Yuen-kiang, qui prend sa source non loin de la capitale du Kuei-chou. C’est ce dernier fleuve que j’allais remonter.

Le lac lui-même n’est qu’une immense dépression de terrain, au milieu de laquelle surgissent çà et là quelques collines. Pendant la saison sèche, sa profondeur moyenne ne dépasse pas deux mètres,

f et la base des collines s’élargit de manière à former des îles considérables dont les plages se prolongent au loin. A l’époque des inondations, l’eau atteint le pied même des collines et couvre sur une grande étendue la partie basse des rivages du lac ; ce vaste réservoir joue, à cette époque, un rôle analogue à celui du grand lac du Cambodge, contribue dans une vaste mesure à régulariser et à rendre inoffensive la crue du grand fleuve.

Les bateliers chinois redoutent fort les tempêtes sur le lac, et ils cherchent un abri dès qu’un grain paraît à l’horizon. Les jonques faites pour une navi-

1. Noms des deux dynasties qui ont précédé la dynastie actuelle.

gation de rivière s’accommodent mal des grosses vagues que le vent peut soulever instantanément sur cette immense plaine d’eau. Dans la partie du lac que j’ai traversée, le courant se dirige del’ouestsud-ouest à l’est-nord-est. La vitesse au mois de mai, époque où la crue du grand fleuve se fait déjà fortement sentir, mais où les mêmes causes font grossir les affluents du lac, était d’environ deux milles à l’heure. Il est probable qu’en juillet et août, alors que l’inondation du Yang-tzù atteint son maximum, ce courant est à peu près annulé ou se prononce même en sens contraire.

La partie occidentale du lac est couverte d’herbes et rappelle la plaine des Joncs de Cochinehine. L’extrémité nord d’une petite chaîne de collines isolées indique, au milieu de ces terrains noyés, la principale embouchure du Yuen-kiang. J’arrivai le 20 mai au soir au village de Sü-ling-kang, bâti en ce point sur la rive gauche de la rivière.

Le Yuen-kiang arrose, dans la dernière partie de son cours, un pays très plat, très cultivé et très peuplé, que de nombreux arroyos enlacent comme les mailles d’un filet, en répandant partout sur leurs rives la fertilité et la richesse : des saules, une espèce de platane 1 , des arbres fruitiers parmi lesquels le dattier, des planta-

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