‹ De Paris au TibetChapitre 4 sur 53 · XX Y · texte numérisé non relu

XX Y

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Après la mort du vaillant officier, M. Philastre, inspecteur de la justice indigène, magistrat honnête et érudit, linguiste distingué, mais à qui l’on re-

une vocation irrésistible à l’étude des problèmes de 1 intelligence, se consacrant enfin jusqu’à la mort à la patrie et à 1 humanité. Dignes émules l’un de l’autre, ils étaient de la race intrépide de ceux, trop peu nombreux chez nous, qui se dévouent à une idée et savent donner sans marchander leur vie pour la laire triompher. »

L’Administration, malgré la réserve à laquelle la condamnait la situation politique, publiait dans le Journal officiel du 27 février 1874 l’entrefilet suivant :

a La France perd en M. Francis Garnier un serviteur intelligent,

» dévoué, animé du patriotisme le plus ardent, des sentiments les » plus nobles et d’un complet désintéressement. »

Le ministre de la marine (vice-amiral de Dompierre d’Hornoy) écrivait à la meme époque au père de l’illustre voyageur : « Sa » mort sera vivement ressentie par le corps de la marine et par » la France entière , de laquelle le nom de Francis Garnier est connu » pour les grands services qu'il a rendus à la science. »

M. le capitaine de vaisseau Trêve, dans la Revue maritime du mois d’avril 1874, s’écriait: « Francis Garnier n’est plus! mais du » moins a-t-il emporté la plus affectueuse et la plus haute estime » de ses chefs.... M. le capitaine de vaisseau de Jonquières » (aujourd’hui vice-amiral), le juge « homme supérieur », M. le » vice-amiral de la Grandière...-. le signale comme un officier « du » plus grand avenir ». Enfin M. le contre-amiral Dupré... vient de » rendre un hommage tout particulier à son éclatant patriotisme et n à ses éminentes facultés. Francis Garnier n’est plus! mais il lègue » de grands et salutaires exemples aux officiers de son arme, dont » il s’était attaché un grand nombre.... par la noblesse de son » âme qui ne connut jamais V envie. »

La presse entière apportait son tribut de condoléances et de regrets douloureux. L’article du Temps (.11 janvier 1874) du à la plume de son directeur, M. Hébrard, et suivi d’une lettre de M Levasseur, de l’Institut, fut alors très remarqué.

‘a Nous avons la douleur d’apprendre la fin tragique d’un jeune

SUR FRANCIS GARNIER

prochait d’avoir perdu, pendant un long séjour au milieu des Annamites, la mesure exacte des difficultés de la politique et le sentiment des vrais

homme éminent, M. Francis Garnier, lieutenant de vaisseau, qui vient de périr assassiné par les rebelles de Tong-King au cours d’une expédition dont il notait pour nous les incidents dans des lettres charmantes, dont il ne nous reste plus, hélas! qu’à publier les derniers feuillets.

« Depuis le siège, où il avait fait admirablement son devoir et dont il avait raconté, ici même, les péripéties avec un talent si savoureux, une si ferme clairvoyance, une si patriotique chaleur, M. Francis Garnier nous avait honorés de la sympathie la plus délicate et de la collaboration la plus précieuse. Les rédacteurs du Temps tiennent à s’associer respectueusement, tous ensemble, au deuil d’une famille qu’un tel coup plonge dans le désespoir et dont la consolation ne pourra se trouver que dans le souvenir des services éclatants que M. Francis Garnier avait déjà rendus à sa patrie.

» Nous recevons, à ce sujet, la lettre suivante de M. Levasseur membre de l’Institut et de la Société de Géographie :

« J’apprends la nouvelle d’une perte très douloureuse que ressentiront vivement les marins et les géographes, et dont la gravité sera comprise par les lecteurs du journal qui ont pu apprécier le talent littéraire et le mérite d’explorateur de celui qui n’est plus. M. Francis Garnier est mort. Le vice-amiral La Roncière Le Noury a donné à la Société de géographie communication d’une dépêche télégraphique adressée au ministre de la marine et annonçant que M. Francis Garnier, lieutenant de vaisseau, avait été assassiné dans le Tong-King le 27 décembre 1873. Par une coïncidence singulière, cette nouvelle inopinée nous est parvenue à la séance dont l’ordre du jour portait la lecture d’un mémoire scientifique récemment envoyé par lui sur son dernier voyage dans la région du Yan-tse-Kiang supérieur.

» Gomment a-t-il été assassiné? Par qui? Nous n’avons encore que des renseignements incomplets. M. Garnier était parti, il y a un an environ, dans le but de doter la science de connaissances nouvelles par une exploration du Yun-nan et du Tibet, et d’ouvrir à la France une nouvelle route de commerce. Des difficultés l’avaient quelque temps empêché de mettre à exécution son projet et l’avaient retenu à Shang-Uaï : l’infatigable voyageur avait mis ce retard à profit pour remonter le .Yang-tse-kiang jusque dans le Yun-nan, et

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intérêts de son pays, fut chargé de la direction des affaires, et le Tong-King fut provisoirement évacué. Un traité a été signé depuis (mars' 1874),

étudier les ressources que ce grand fleuve offre à la navigation audessus de Han-Kéou et même de la région des rapides. Cependant* grâce à la bienveillante protection du gouverneur de la Cochincliine, il croyait toucher au but de ses désirs, et il allait s aventurer dans le Tong-King pour gagner, en remontant le Song-Coï, la région des plateaux du Yun-Nan, puis du Tibet, lorsque^ gouverneur crut devoir utiliser son talent pour une mission difficile.

» Le Tong-King, qui appartient nominalement au royaume d’Annam,est en réalité impunément parcouru et presque occupé par les troupes chinoises. Un ambassadeur annamite était venu à Saigon, et comptait même aller jusqu’en France pour réclamer notre protection. Le gouverneur fit partir Francis Garnier avec cinquante, hommes, montés sur le Scorpion; arrivé à l’embouchure du Song- Coï, Garnier trouvant la situation plus compliquée qu’on ne l’avait cru d’abord, dut tirer d’un autre bâtiment français, le Decrès , une soixantaine d’hommes et, par une vigoureuse attaque, enleva la place dont on lui refusait l’entrée ; c’était le 20 novembre, et ce sont les derniers détails qu’on ait sur son expédition. Dix-sept jours après, dans ce même pays où il venait de se signaler ainsi,, il périssait assassiné.

» La perte de cet officier est une de celles qu’on ne répare pas aisément, parce qu’on ne trouve pas toujours l’intrépidité, la science, le patriotisme et la passion des grandes découvertes réunies au même degré dans un même homme. M. Fr. Garnier était déjà lieutenant de vaisseau lorsqu’il fit partie de l’expédition chargée, sous la direction du commandant Doudart de Lagrée, d’explorer le cours du Cambodge. M. de Lagrée mourut en route; M. Garnier lui succéda dans le commandement de l’expédition, ramena à Shang-Haï les restes de son compagnon, après avoir terminé un des voyages les plus importants qui aient été accomplis en Asie dans le cours du dix-neuvième siècle. Maîtresse des embouchures de ce grand fleuve, la France n’en connaissait pas et aucun Européen n’en connaissait le cours. Le voyage d’exploration en Indo-Chine en a donné pour la première fois au monde savant le tracé exact jusqu’au point où il débouche de la région montagneuse du grand plateau tibétain. De retour en France, M. Garnier a rédigé la relation du voyage et en a dressé les cartes. Cette relation, qui restera comme un des monuments élevés par la marine française à la science

SUR FRANCIS GARNIER, entre le gouvernement français et celui d’Hué. Ce traité, approuvé par l'Assemblée nationale au mois d’août suivant, a consacré, — au moins pour la

géographique, forme deux gros volumes in-folio accompagnés de deux atlas ; l’impression venait d’en être terminée au commencement de l'année 1873 au moment où l’auteur s’embarquait de nouveau pour l’Orient. Ces volumes étaient à Vienne au nombre des objets exposés par le ministère de la marine : le jury, qui les a appréciés à leur juste valeur, a décerné une médaille de pi ogres à M. Fr. Garnier. L’intrépide voyageur est mort probablement avant d’avoir connu la récompense que lui avait value son travail.

» Il était à Paris pendant le siège, au nombre de ces marins qui ont si bravement fait leur devoir; il remplissait les fonctions de chef d’état-major auprès d’un de nos commandants de secteur, et apportait là, comme dans tous les périls de sa vie aventureuse, un courage et un sang-froid que rien n’était capable débranler; il a raconté lui-même cette partie de sa vie et ses impressions sur les événements, dans un livre intitulé : 1 a Siège de Paris , livre dont je ne louerai pas ici la verve et l’inspiration, car cest dans les colonnes du Temps qu’il a d’abord été publié. »

L'Assemblée nationale elle-même se montra très sensible à la perte que venait de faire le pays.

M. Georges Perin disait à la tribune, dans la séance du 4 août 1874 : a ,

a La malheureuse expédition du Tong-King a copte la vie a 1 un de nos plus vaillants marins. Vous avez compris que je fais allusion à celui qui, comme l’a si bien dit l’amiral de La Roncière le Noury dans son rapport sur le ministère de la.marine, était l’émule et aurait été le rival de Livingstone, M. le lieutenant de vaisseau

Francis Garnier. Je trouve qu’il est bon, quoi qu'il en soit, que

dans une Assemblée française on ne refuse pas un hommage mérité à un homme qui, dans sa trop courte existence, a rendu d'aussi grands services à la science et à la civilisation et qui a été l’honneur de la marine et de son pays. » (Très bien! très bien.) (Assemblée nationale, séance du 4 août 1874. Discours de M. Georges Perin. Officiel du 5 août 1874.)

L’amiral Jaurès ajoutait quelques jours plus tard :

« On envoya au Tong-King quelques hommes et un 0tlicie ,,

» le nom honore la marine et dont la mort est à jamais îegie ,

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forme,— le principe de la libre navigation du fleuve du Tong-King. Le 4 novembre 1875, les corps de Francis Garnier et de ses compagnons,

» le lieutenant de vaisseau, Francis Garnier. » (Rapport du viceamiral Jaurès à l’Assemblée nationale. Journal officiel du 20 août 1874).

L’amiral Dupré, gouverneur de la Cochinchine, rendant compte de l’expédition du long King écrivait au ministre delà marine :

« Dès l’arrivée au Tong-King de la petite expédition, M. Garnier s’est trouvé en présence de marques* de défiance d’abord et d’une hostilité sourde ensuite, enfin de mesures apparentes contre lesquelles il a protesté sans succès à plusieurs reprises, et qui ont fini par le mettre dans une situation telle que, pour ne pas être rejeté à l’eau quelques jours plus tard, il s’est vu dans la nécessité de se tirer de danger par un coup d’audace admirablement conçu et héroïquement exécuté. Le 21 novembre, il s’est emparé, à la tête d’une centaine d’hommes de la vaste citadelle d’Hanoi, gardée par plusieurs milliers de soldats, de la personne de notre plus mortel ennemi, le vice-roi, grand maréchal, Nguyen-Tri-Phuong, et de deux de ses partisans, les fils de Phan-tan-Gian, qui depuis six ans ont été l’âme de tous les soulèvements de la basse Cochinchine. Il est juste de faire ressortir l’éminent service qu’il a

rendu par la prise de Nguyen-Tri-Phuong, mort le 20 décembre des suites de ses blessures. La déportation ou la mort de cet homme pouvait seule rendre confiance aux partisans de l’alliance française. En s’emparant de sa personne, M. Francis Garnier et ses vaillants compagnons d’armes ont assuré, croyons-nous, le succès de la politique française dans ce pays. On trouvera juste de les en récompenser. L’amiral demande donc instamment que M. le lieutenant de vaisseau Francis Garnier soit nommé capitaine de frégate à la date du 21 novembre, jour de la prise de la citadelle de Hanoï. Cette récompense posthume fera voir que la France sait dignement reconnaître le dévouement de ses fils et aura pour effet d’assurer à la veuve et à l’enfant de M. F. Garnier, la pension due à la veuve d’un capitaine de frégate tué à l’ennemi.

» A ces rares qualités de caractère et d’intelligence, qui l’eussent inévitablement conduit à la célébrité, M. Francis Garnier joignait le désintéressement le plus complet » (Rapport adressé au ministre de la marine par M. le contre-amiral Dupré , gouverneur de la Cochinchine , janvier 1874.)

SUR FRANCIS GARNIER

d’abord enterrés dans la citadelle d’Hanoï, lurent exhumés et transportés par les soins de notre consul, M. de Kergaradec, dans le cimetière français

Francis Garnier avait déjà été proposé pour le grade de capitaine de frégate à l’époque du siège de Paris. Nous avons dit pourquoi il ne fut pas promu. Après la mort de l’explorateur, le ministre de la marine, arrêté par les règlements, ne crut pas devoir admettre la proposition de récompense posthume présentée par l’amiral Dupré. En Angleterre on n’eût pas hésité

Enfin, la lettre suivante était adressée par M. le contre-amiral Dupré à la veuve de l’héroïque officier:

« Saigon, le 10 janvier 1874.

» Madame,

» Je viens avec un bien vif chagrin et la plus profonde sympathie, vous confirmer la douloureuse nouvelle qu’a dû vous apporter le télégraphe. M. Garnier a été tué le 21 décembre, dans une sortie qu’il a faite pour repousser une attaque commencée la veille contre la citadelle de Hanoï. Il est tombé victime de son indomptable courage , de lardent patriotisme qui lui avait fait solliciter la périlleuse mission d'ouvrir le Tong-lling au commerce et à la civilisation. La France perd en lui un de ses fils les plus dévoués, qui lui eût fait honneur si le sort l’avait épargné. Ses rares qualités de caractère et d’intelligence l’auraient infailliblement conduit, de la notoriété qui lui était, acquise, à une célébrité méritée. En annonçant cette fatale nouvelle au ministre je lui ai instamment demandé de récompenser dignement les éclatants services rendus par M. Garnier. J’espère que ma juste demande sera favorablement accueillie. A défaut de consolation je vous offre, madame, l'hommage de mon respect et de mon dévouement avec l’expression de ma sympathie la plus sincère. Contr.-am. J. Dupré. »

Mais la sympathie qu’inspirait le nom de Francis Garnier provoqua des manifestations encore plus éclatantes de la reconnaissance publique.

Le Conseil municipal de Paris, dans sa séance du 14 mai 1875, émit le vœu que le nom de l’éminent explorateur fût donné à l’une des voies du quatorzième arrondissement comprises dans le huitième secteur, où il avait commandé pendant le siège en qualité ( e chef d’état-major.

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de cette ville. Quelques mois plus tard un navire de guerre rapportait à Saigon les restes du malheureux conquérant du Tong-King.

Nous avons la ferme espérance que son œuvre ne périra pas avec lui l . Des crédits ont été votés parles Chambres françaises, pour assurer la liberté de la navigation et détruire la piraterie sur les

Un décret du Président de la République en date du 10 novembre 1877, rendu conformément aux dispositions de l’ordonnance de 1816, relative aux dénominations des voies urbaines qui ont le caractère d’un « hommage public », donna le nom de Francis Garnier à l’avenue qui conduit à la mairie du XIV 0 arrondissement.

Un autre décret, en date dû 3 mai 1880, promulgué à la suite d’une procédure analogue, donna ce nom à l’iine des avenues de la commune de Saint-.Maur-lès-fossés (Seine), où est située la maison dans laquelle il écrivit la relation de son grand voyage en Indo-Chine.

Enfin le Conseil municipal de Saint-Etienne (Loire) proposa, dans sa séance du 15 avril 1874, d’ouvrir une souscription publique, en vue d’élever un monument au savant explorateur, au conquérant du Tong-King. « Saint-Étienne s’honore, écrivait alors le maire à » l’auteur de cette notice, d’être la ville natale de Francis Garnier » et je suis heureux de vous informer des dispositions qui ont été » déjà prises par l’administration pour élever un monument à sa » mémoire. »

Le ministre de la marine, consulté par son collègue de l’intérieur sur le point de savoir s’il était opportun d’autoriser cette souscription, crut devoir émettre un avis défavorable en alléguant les difficultés que présentait, à cette époque, la politique coloniale. Mais Saint-Étienne, qui a vu naître Jules Janin, Dorian et Francis Garnier, a trop le culte des grandes intelligences dont il a été le berceau pour ne pas, tôt ou lard, donner suite à ce généreux projet.

1. La récente expédition de M. le commandant Rivière, qui a été suivie d’une nouvelle occupation d’ilanoï, semble indiquer que l’on songe enfin à s’établir solidement au Tong-King.

SUR FRANCIS GARNIER. XXXIII

côtes de l’Annam, où le trafic européen, protégé par notre pavillon, prendra bientôt la route commerciale qui conduit le plus directement des mers de Chine au cœur du Céleste Empire.

« Pour résumer une telle vie, il suffit de dire que » Francis Garnier était de la race des grands voya- » geurs 1 . Il avait la science de l’observateur astro- » nome et le coup d’œil de l’ingénieur ; il avait » acquis déjà, à un haut degré, le savoir de l’ethno- » logue et du linguiste; il était dès lors admira- » blement préparé aux glorieuses entreprises scien- » tifiques qu’il rêvait 2 .

» On trouve bien rarement l’intrépidité, la » science, le patriotisme et l’amour des grandes » découvertes, réunis à un tel degré dans un » même homme et dans un homme aussi jeune 3 . » Il est mort trop tôt pour sa renommée grandis- » santé qui allait devenir l’honneur de son pays*. »

Francis Garnier a publié : La Cochinchine française en 1864 (1864, broch. in-8°); De la colonisa-

1. Appréciation de M. André Daniel, Année politique , 1874-, p. 120 en note.

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