Allemagne, Angleterre, États-Unis, France et Russie
national, qui nous a placés, en Chine, en dehors et comme au-dessus de l’action des autres puissances. De 1^ une envie à peine dissimulée, une approbation enthousiaste et sans réserve des conclusions de M. Gicquel ; de là un âpre et violent commentaire de nos récents malheurs, dont on s’efforçait de porter le retentissement jusqu’aux parties les plus reculées du Céleste Empire ! Nos rivaux n’ont même pas craint de faire le jeu de la politique chinoise, qui se réduit à opposer les unes aux autres les nations européennes. Ils ont cru le moment venu de se défaire d’une prépondérance importune et vieillie, et d’élever à sa place la jeune, l’audacieuse fortune d’une nouvelle nation, aussi impatiente de triompher en Orient que de dominer en Europe. Ils ont oublié cependant que la force militaire ne résumait point toutes les forces ; que tous les peuples, y compris lepeuple allemand, n’étaient point également aptes à remplir, avec la même hauteur de vues, la mission civilisatrice dont la France a conservé jusqu’aujourd’hui le monopole.
Est-il bien certain d’ailleurs qu’une abdication précipitée et irréfléchie n'aggraverait pas en Orient les conséquences de nos récents malheurs ? L’Angleterre ne recueillerait-elle pas notre héritage ? Et la protection des catholiques chinois ne deviendrait-elle pas un des éléments de sa politique ? Les avances faites par ses agents, à diverses reprises,
aux Missions du Tibet et de la Chine occidentale témoignent du prix qu’elle attache à leur concours. Ses voyageurs aiment cà se prévaloir de l’appui et des renseignements de nos Missionnaires. Les Missions protestantes, moins unies, plus nouvelles, manquent de cet ensemble dans les desseins et dans l’action qui impressionne les foules. Leurs membres sont moins absolument consacrés à une œuvre que le dévouement des prêtres catholiques accepte sans esprit de retour. Pour ceux-ci, point d’intérêts matériels qui les rappellent en arrière, pas de préoccupations de famille, pas d’hésitation dans le but à poursuivre. Si, au point de vue scientifique, la part des Missionnaires protestants dans le travail de régénération de la Chine est importante, l’action exercée par eux sur les populations indigènes reste toute personnelle et passagère, et ne saurait prétendre aux grands résultats de cette immense et permanente machine de guerre organisée par la papauté « pour la propagation de la foi »!
Les Missionnaires catholiques d’aujourd’hui sont sans doute bien loin des Jésuites du siècle dernier. On peut regretter que leur nombreuse phalange n’ait produit que fort peu de travaux comparables à ceux des savants prédicateurs anglais ou américains. On leur reproche une préoccupation de dominer, une tendance fâcheuse cà se mettre en de-
hors et au-dessus des lois et des mœurs du pays qu’ils habitent, dont la preuve la plus frappante est leur zèle à bâtir de hautes cathédrales, chez un peuple qui attribue aux constructions élevées les influences les plus malfaisantes *.
Ce n’est point ainsi qu’il faut traiter les préjugés d’une nation de 400 millions d’âmes.
Les excès de zèle, dont se sont rendus coupables les Missionnaires catholiques, ont été habilement résumés, exploités et travestis dans un document diplomatique rédigé par le gouvernement chinois à la suite du massacre de Tien-tsin. M. Gicquel en a reproduit de nombreux passages. Le fait le plus grave reproché par le mémorandum aux Missions catholiques, c’est la conversion au christianisme d’une bande de voleurs qui aurait pu, grâce au baptême, échapper à un châtiment légal et mérité. Il va sans dire que cette
1. Parmi les dissentiments les plus graves qui se soient élevés entre le gouvernement chinois et la légation de France, plusieurs n’ont pas eu d’autres motifs que l’érection par les Missionnaires de monuments de ce genre. L’Assemblée nationale a voté, il y a quelque temps, un crédit de 75 000 francs pour l’achèvement de la cathédrale de Canton. Ce bel édifice, presque entièrement construit au frais du gouvernement français, témoigne, avec plus de faste que d’habileté politique, de l’intérêt que la France porte à la religion-. Hors de proportion avec le nombre des chrétiens de Canton, il est condamné à rester toujours à peu près vide, défi permanent et inutile aux préjugés d’une populace particulièrement hostile aux Européens. Puisse-t-il ne pas attirer sur les Chinois catholiques et sur nos Missionnaires une catastrophe analogue à celle de Tien-tsin !
(Noie de l'auteur.)
accusation ne repose sur aucune donnée sérieuse 1 . (1 en est de même du plus grand nombre des griels imputés aux Missions. Fondées au point de vue européen, ces accusations sont absolument injustes et fausses au point de vue chinois. Rédigées par la main d’un étranger, elles ont été habilement calculées pour faire impression sur des lecteurs français. II ne serait, par exemple, jamais venu à la pensée d’un Céleste de faire un crime aux évêques d’intervenir auprès des mandarins dans toutes les affaires où se trouvent mêlés des chrétiens indigènes. La solidarité qui unit en Chine tous les membres d’une corporation ou d’une communauté est à
1. Voici très en raccourci les événements qui lui ont donné naissance. On sait qu’à l’intérieur de la province du Kouei-tchéou vivent des populations indépendantes, désignées sous le nom générique de Miao-tse. Elles sont, depuis des siècles, en état de lutte perpétuelle avec le gouvernement chinois. En 1864, une de leurs bandes, cernée dans les montagnes, mais dans une situation inaccessible qui la rendait impossible à réduire, commettait, malgré l’armée chinoise, d’horribles déprédations. Le commerce de la province souffrait cruellement. Menaces, promesses d’amnistie, tout avait échoué. Dans cette extrémité, le vice-roi eut la pensée d’employer les Missionnaires comme médiateurs, et il pria M. Vielmon, * prêtre français, qui résidait depuis plusieurs années dans le Koueitchéou, d’aller porter à ces barbares des conditions acceptables pour les deux parties. La négociation eut un plein succès. Plus confiants dans la parole du Français que dans les serments, toujours violés en pareil cas, des autorités chinoises, les Miao-tse se retirèrent par la route qui leur fut désignée et renoncèrent à leurs brigandages. M. Vielmon se servit plus tard de l’inllucnce que lui avait donnée auprès d’eux la réussite de sa mission pour en convertir un grand nombre au christianisme. Tel est, dans toute sa vérité, le fait travesti par le mémorandum. Cela donne la mesure de la bonne foi de la diplomatie chinoise !
(Noie de Vauteur.)
la fois dans la loi et dans les mœurs : on ne peut y échapper. C’est un contre-poids indispensable à la corruption età la vénalité des juges; elle contribue puissamment à maintenir la sécurité publique, à assurer l’équité des transactions. Dans une pareille civilisation, le prêtre manquerait à son devoir s’il se refusait à faire pour ses ouailles ce que le maître d’école fait pour ses élèves, ce que le patron fait pour ses ouvriers.
Et que sont d’ailleurs les agissements excessifs de nos Missionnaires au prix du crime de l’opium que les Anglais éclairés condamnent aujourd’hui et dont leur commerce continue pourtant à profiter ? Que sont cesfautes, réelles parfois, je l’avoue,mais si grossièrement et si visiblement amplifiées, en comparaison de certains actes du commerce européen cités au commencement de cette étude.
En résumé, les Missions catholiques font un bien considérable que proclament leurs adversaires euxmêmes. C’est surtout dans l’intérieur du pays, loin des souvenirs irritants laissés par les dernières * guerres, que l’on peut apprécier l’heureuse action qu’elles exercent. Tous les voyageurs qui ont pénétré en Chine leur rendent hautement ce témoignage. Quant à moi, je me suis toujours retrouvé avec le plaisir le plus vif au sein de ces chrétientés qui font à l’étranger un accueil si bienveillant, et au milieu desquelles on respire une atmosphère dé-
gagée des pratiques puériles de la vie chinoise. C’est comme une aurore de civilisation européenne qui commence à éclairer le vieux monde oriental et prélude à son rapprochement avec le nouveau monde de l’Occident. Le bon accord qui règne presque partout entre les pasteurs de ces petits troupeaux et les autorités locales, l’empressement • que les agents du gouvernement mettent à réclamer le concours des Missions dans les circonstances difficiles, étonnent et charment à la fois. C’est le nom de la France qui est surtout connu des mandarins chinois et aimé des chrétiens indigènes. Pékin nous en fait un crime. Pourquoi ne comprend-il pas qu’en entrant franchement dans les voies de la civilisation il transformerait cette influence et ferait des Missionnaires les plus solides auxiliaires du gouvernement central ?
Et, en défendant cette opinion, nous sommes cependant bien loin de partager les espérances religieuses qui soutiennent dans les pays lointains les apôtres du christianisme. Nous ne croyons pas à la conversion de la Chine 1 et nous considérons du reste comme inutile d’en poursuivre la réalisation. Le sentiment religieux est une faculté qui manque au peuple chinois. Il n’est accessible qu’à des considérations d’intérêt matériel. Nous
1. Le célèbre père Hue a exprimé en d’autres termes la meme idée.
DANS L’EXTHÈME ORIENT. 397
n’avons jamais rencontré chez lui ce fanatisme que M. Gicquel représente comme surexcité par la prédication d’une croyance nouvelle. La métaphysique et le dogme laissent le Chinois profondément indifférent. Absorbé tout entier par la lutte acharnée de l’existence, par la préoccupation toujours renaissante du lendemain, éternel souci de sa nalion laborieuse, il ne cède qu’exceptionnellement aux considérations d’un ordre plus élevé. Mais, si les doctrines chrétiennes n’ont pas grande chance de se répandre et de germer dans le pays de Confucius, ceux qui les prêchent ne rendent pas moins les plus signalés services à la cause delà civilisation européenne en en faisant connaître l’étendue et apprécier la portée.
Ces services sont appelés à grandir encore si nos Missionnaires comprennent enfin que c’est surtout par une incontestable supériorité scientifique, par l’exposé des résultats pratiques que la science procure, qu’ils domineront les populations chinoises. Ils arrivent presque tous aujourd’hui sur le terrain de leurs travaux, armés d’un grand savoir théologique, mais ignorant l’histoire, les mœurs, les croyances, la géographie même des peuples qu’ils vont évangéliser. Grâce au malheureux système d’études qui prévaut en France, le plus grand nombre d’entre eux est à peineplus avancé en physique, en chimie, en cosmographie, en hygiène que les Chinois
eux-mêmes. Il est impossible de se placer dans des conditions plus difficiles pour entreprendre une tâche plus ardue. Leur isolement est absolu; les livres leur manquent. La seule publication universellement répandue parmi eux, les Annales de la propagation de la foi, ne raconte que leurs travaux. C’est à peine si quelque lettre d’Europe reçue de loin en loin vient réveiller un instant le souvenir du monde occidental et jeter sa note patriotique aux oreilles des pauvres exilés. Au bout de quinze ou vingt ans de mission leur naturalisation est complète ; les mœurs, les préjugés, la science chinoise même, si étrange qu’elle soit, sont acceptés par eux, et le Céleste Empire compte quelques citoyens déplus !
Il est triste de voir se stériliser ainsi une abnégation et un zèle ardent qui, plus éclairés, pourraient prétendre à de si grands résultats. C’est par là que s’explique la lenteur extrême des progrès réalisés et que se justifie presque le dédain que les classes savantes de la Chine professent pour des « étrangers obscurs 1 ». Une pareille situation mérite d’attirer non seulement l’attention des directeurs de l’Œuvre, mais encore celle du gouvernement fran-
1. Nous constatons ici un état de choses général. Nous sommes heureux de citer les noms de ceux qui font brillamment exception, le R. l>. David, naturaliste très distingué, que l’Académie des sciences a élu son correspondant en 1872 (voy. p. 67); le H. P. Desgodins, qui s’occupe avec un succès toujours croissant d’études géo
çais. Le séminaire des Missions étrangères, qui compte maintenant ses élèves par centaines, ne devrait-il pas faire entrer dans son programme une grande partie des sciences modernes, et cette étude ne donnerait-elle pas plus tard un immense avantage à ceux qui partiraient pour les pays infidèles ? — Des livres, des publicationsspéciales.des instruments d’astronomie et de géodésie ne devraient-ils pas être mis à la portée de ces ouvriers dévoués, dont la bonne volonté n’a point de limites et dont l’unique distraction est le travail?
Un long séjour au milieu de contrées peu connues, une connaissance complète de la langue, leur donnent des facilités exceptionnelles pour les recherches de toute nature. Ils ne savent point en profiter, et l’on s’étonne non sans raison, qu’il y ait encore tant de questions obscures, tant de problèmes historiques, scientifiques et économiques à résoudre dans un pays où vivent depuis si longtemps des Européens. L’intérêt provoqué par les Missions va donc s’affaiblissant en raison même du peu de fruits qu’elles rapportent à la science et à la civilisation. Il faut assurément que cet état de
graphiques; le R. P. Perny, dont le Dictionnaire chinois a beaucoup promis et beaucoup réalisé; d’autres encore, dont le nom ne vient pas. en ce moment sous notre plume, rendent à la science les plus notables services. Les résultats obtenus font regretter que cette petite phalange de travailleurs ne soit pas plus nombreuse (voy. p. 267).
(Note de L'auteur.)
choses se transforme, il faut que l’Église marche et devienne un instrument de progrès, si elle veut reconquérir en Chine le rang élevé jadis occupé par elle. Il le faut, car la protection de la France, qui s’étend généreusement non seulement sur les Missionnaires français, mais encore sur ceux de nationalité belge, espagnole, italienne, etc., vaut bien la peine que l’on fasse quelques efforts pour la justifier et la conserver 1 !
Le meilleur moyen, à notre avis, de stimuler le zèle des Missionnaires, le seul capable de donner à leurs travaux l’ensemble et l’unité qui leur manquent, serait de créer à Pékin et à Shang-Haï, par exemple, aux frais communs de toutes les Missions, deux collèges où l’on réunirait, comme dans un vaste laboratoire intellectuel, tous les moyens d’études aujourd’hui connus.
Après deux ou trois ans passés dans l’intérieur de la Chine pour se familiariser avec la langue, les jeunes Missionnaires reviendraient dans ces grands établissements d’instruction supérieure pour compléter leur éducation et approfondir plus particulièrement telle ou telle branche de science, à laquelle les prédisposeraient leurs aptitudes ou leurs goûts. Le clergé catholique indigène y enverrait à son tour ses sujets d’élite. Les prêtres qui auraient