‹ De Paris au TibetChapitre 48 sur 53 · Il faut se rappeler que cette étude a été écrite en · texte numérisé non relu

Il faut se rappeler que cette étude a été écrite en

pays et vînt parler ce langage fier et décidé qui a dérouté les subtiles fins de non-recevoir des ministres du Fils du Ciel. Admis après l’ambassadeur du royaume oriental, les représentants des puissances européennes ont été reçus sans éclat, et la cérémonie n’a point tellement rompu avec les anciens rites qu’on n’ait pu trouver à cette dérogation apparente aux lois de l’empire d’ingénieuses explications, aussi consolantes pour l’orgueil chinois que blessantes pour les étrangers admis dans le palais impérial.

Le seul moyen de rendre à « l’audience » supportée véritable était d’exiger qu’une publicité éclatante et sincère lui fût donnée. Il eût fallu que la Gazette de Pékin indiquât à la fois et le nom des Etats dont les ministres étaient ainsi admis pour la première fois devant l’empereur, et la signification réelle d’une réception destinée à faire descendre le fils du Ciel au niveau des monarques occidentaux.

Il n en a rien été. La Gazette a négligemment annoncé l’audience, en des termes équivoques et vagues, incapables d’attirer l’attention. On aurait pu ci oire qu’il s’agissait d’une de ces réceptions accordées aux envoyés de Siam et de Ilué, lorsqu’ils apportent le tribut. Aussi ce grand événement, qui, pendant près d’une année, a tenu en suspens tous les Européens habitant la Chine, est-il passé absouient inaperçu des Chinois eux-mêmes !

Nous ne savons si les dipk)raal.es qui ont obtenu ce singulier succès s’abusent sur sa valeur. Ils se sont laborieusement efforcés de nouer des relations plus dignes et plus sérieuses ; ils ont mis toute leur habileté à détruire les principales barrières qui séparent la Chine du monde occidental ; après plusieurs mois de lutte, ils n’ont abouti qu’à une démarche sans grandeur et sans résultat, qui laisse tout en question et n’a servi qu’à mettre en pleine lumière l’opiniâtreté des lettrés, leur politique de perfidies et de faux-fuyants, leur invincible répugnance pour tout véritable progrès 1 !

Et c’est en présence de dispositions pareilles que l’on songerait à abandonner les droits concédés par de solennels traités! Que l’on livrerait à la pire des réactions, la réaction chinoise, tous les intérêts trançais en Chine ! Que l’on ferait le jeu des puissances en cédant la place à leurs convoitises !

A l’égard des Missions, la politique que nous devons suivre s’impose d’elle-même et notre programme se résume en peu de mois : exiger d’elles

1. Lejeune empereur s’est chargé lui-même d’indiquer aux ministres étrangers que « l’audience » n’inaugurait aucunes relations nouvelles entre son gouvernement et les gouvernements européens. « Vous avez désiré me voir, a-t-il dit, et je vous ai reçus; je suis .» bien aise de vous affirmer que mes ministres ont toute ma con- » fiance; vous pouvez vous adresser à eux pour toutes les affaires » politiques que vous aurez à traiter. » (Note de l'auteur .)

L’authenticité des paroles citées dans la note ci-dessus a été révoquée en doute par des publicistes ordinairement bien renseignés.

ie respect absolu des lois et coutumes chinoises. A l’égard du gouvernement Céleste l’altitude à prendre est aussi simple : maintenir et améliorer les traités existants. Ce faisant, nous aurons bien mérité de la civilisation dans cet extrême Orient; dont le développement politique et commercial déplacera un jour l’équilibre du monde !

Les améliorations que nous voudrions voir apporter à l’organisation actuelle des Missions, la direction plus nette, plus énergique, plus suivie qu’il conviendrait d’adopter en ce qui les touche et en ce qui touche notre politique à Pékin, ne sont pas les seules réformes indispensables à poursuivre par le gouvernement français. Il en est d’autres, moins importantes en apparence, et qui auraient pourtant des conséquences incalculables si elles étaient réalisées. La création d’un corps de traducteurs interprètes, ou tout au moins l’amélioration de l’organisation actuelle, est un de ces desiderata. Rien de plus difficile que le recrutement de ces fonctionnaires, rien de plus précaire d’ailleurs que l’avenir des jeunes gens qui se consacrent à l’étude de la langue chinoise dans la légation et les consulats français en Chine. Rien de plus indispensable pourtant que les bons interprètes. C’est d’eux que dépendent la sécurité des relations avec les autorités du pays,la valeur des renseignements recueillis,1e judicieux emploi des secrets ressorts de la diplomatie.

Ce rôle laborieux et ingrat, auquel correspondent des avantages presque illusoires, n’attire de France et ne retient en Chine qu’un petit nombre de sujets d’élite. L’Angleterre en a mieux compris l’importance. Sa légation de Pékin est une véritable académie où se forment chaque année un grand nombre de student interpreters. Le service diplomatique de la reine se trouve ainsi assuré dans des conditions remarquables d’instruction et de compétence. De plus, un grand nombre de jeunes élèves qui sortent de cette école vont occuper les postes, libéralement rétribués, des différents services de l’empire que le gouvernement chinois a cru devoir confier à des Européens. 11 va sans dire que la légation britannique bénéficie largement de cet état de choses. M. Hart, le chef des douanes chinoises, est un Anglais, et sa situation exceptionnelle auprès du cabinet de Pékin assure en tout temps aux intérêts de son pays un avocat autorisé et puissant.

Est-il politique de tenir nos nationaux à l’écart de cette grande administration chinoise, dont le développement n’est assurément point terminé, et dont l’importance, aux yeux du gouvernement, se mesure aux immenses services financiers qu’elle sait rendre ?

Au lieu d’affecter un dédain irréfléchi et peu motivé pour les jeunes gens qui en font partie, il serait plus sage de faire entrer dans ses rangs le plus

grand nombre possible de nos compatriotes, et, si la Chine se décidait enfin à créer de nouvelles administrations générales (postes, télégraphes, chemins de fer), avec le concours des Européens, tous nos efforts devraient tendre à ce que Tune d’elles fût dirigée par un Français. En attendant, il convient d’augmenter le nombre de nos élèves-interprètes, de leur fournir les moyens et le temps de s’instruire, de leur ouvrir une carrière plus large et mieux rémunérée. Pour avoir en Chine des hommes rompus aux affaires, possédant la science des lettrés et leur en imposant, capables de lutter, en théorie et en pratique, avec les hommes d’État de la Grande-Bretagne, c’est par là qu’il faut commencer. La plupart des agents diplomatiques anglais dans l’extrême Orient, et le ministre actuel d’Angleterre à Pékin, lui-même, ont inauguré par le rôle d’interprète leur laborieuse carrière. On ne saurait trop le répéter, l’expérience de la Chine ne s’acquiert qu’en Chine; il faut lutter, apprendre ; il faut ressusciter cette brillante phalange de sinologues et d’orientalistes qui jadis eut la meilleure part dans les conquêtes morales de la France. En Orient, comme ailleurs, le travail, le travail opiniâtre, infatigable, désespéré, est la condition première du rajeunissement de notre influence politique et de notre future régénération !

Est-ce à dire que nous n’ayons à retirer aucun profit immédiat de notre situation ?

Nous résignerons-nous à assister à l’immense mouvement commercial dont la Chine est le théâtre, sans tenter d’y prendre une place plus en rapport avec nos forces productives ? Nous avons fondé, aux portes mêmes de ce vaste empire, au milieu de populations appartenant à la même race, et dontla législation, la langue écrite, les mœurs officielles sont celles de la Chine, une colonie dont, l’avenir n’est pas douteux, pour peu que nous sachions mettre un peu de suite et de persévérance dans nos efforts. Pour créer des relations directes et fructueuses entre la Cochinchine et le Céleste Empire, il nous suffit de le vouloir. Le Tong-King, berceau de cette nation annamite appelée à devenir française, est arrosé par un grand fleuve, le Song Coï qui descend du Yun-nan, la province la plus méri-

AU

dionale de la Chine. Deux navires à vapeur, dirigés par un Français aventureux viennent tout récemment 1 2 de remonter ce fleuve qui semble, d’après les résultats de cette heureuse tentative, devoir offrir une route commerciale aussi rapide qu’économique entre Saigon et la Chine méridionale 3 .11 est donc indispensable, pour la sécurité même de nos possessions indo-chinoises, que nous imposions à tout l’empire d’Annam un protectorat qui lie ses intérêts aux intérêts français et écarte ainsi toutes chances de complications politiques ultérieures. La commission française qui explora l’Indo-Chine et la Chine, il y a déjà cinq ans 4 , a recueilli les renseignements les plus favorables sur la valeur des produits métallurgiques de la province du Yun-nan. Livrées aux procédés d’une exploitation imparfaite, éloignées de tout débouché commercial, ces richesses restent enfouies dansune contrée qu’ellespourraient rendre merveilleusement prospère. L’ouverture d’une route facilitant les transports dans des proportions inespérées, et abrégeant ainsi l’immense distance qui sépare la Chine méridionale et l’Europe, produirait des résultats industriels et commerciaux d’une telle importance, que la solu-

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