OCTOBRE-NOVEMBRE
La mer. — L’isolement. — Puissance de l’homme. — Merveilles du canal de Suez. — Insuffisance de certains travaux. — La mer Rouge. — Crimes de lèse-luimanité.— Aden et ses citernes. — Importance du transit sur ce point. — L’Océan indien. — Pointe de Galles. — Ceylan. — Dupleix, véritable fondateur de 1 empire anglais des Indes. — Ignorance des Français contemporains en matière de colonisation. — Singapour.
En mer, 3 octobre 1872.
Quel grand silence se fait soudain dans l’esprit, quand on passe brusquement de la. vie agitée de Paris à la calme et monotone existence d’un navire. La fièvre de la pensée s’apaise, les discussions politiques s’oublient, les mille fils qui tiraillaient le cerveau dans tous les sens se détendent un à un, la préoccupation de l’avenir même prend un autre
caraclère; d’acteur obscur et passionné que l’on était dans ce grand tournoi de l’existence parisienne, on devient contemplateur et fataliste.
Ce n’est pourtant pas sans regrets que l’on se résigne à ce rôle passif. Que de souvenirs vous assiègent! Que de colères subites vous montent au cerveau ! Que d’œuvres commencées auxquelles on voudrait encore prêter son concours! Que d’amis dont on cherche la main absente ! Mais la terre a disparu à l’horizon; les flots bleus vous environnent, immense solitude! Les jours se succèdent sans apporter leur contingent habituel de lettres, de visites, de nouvelles. L’esprit se replie sur luimême, rêve ou s’endort.
Les premiers relâches ne modifient que peu celte première sensation d’isolement et d’impuissance. L’arrivée du navire qui vous porte produit partout un mouvement de curiosité et de plaisir, que vous ne pouvez partager. Du pays que vous quittez, vous donnez éternellement les mêmes nouvelles, vieilles pour vous depuis le départ. Vous ne retrouvez rien ou presque rien en échange. Quand on tremble sans cesse pour les destinées de' sa patrie,- comment s’intéresser à ce qui se passe ailleurs?
Les côtes d’Italie ont fui derrière nous ; les montagnes de Candie n’ont fait qu’apparaître dans un bruineux horizon ; les terres basses et noyées du
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delta du Nil se dessinent à l’avant du navire. Nous stoppons quelques heures à Port-Saïd, puis nous nous engageons dans le canal qui réunit à la Méditerranée les mers de l’Afrique et de l’Inde. Deux fois la nuit vient,'et nous retient immobiles entre deux berges de gravier. Si le poète ne trouve pas sans charme ces heures silencieuses passées au milieu de l’isthme, s’il se complaît dans le sentiment d’étonnement que fait naître la vue de cette haute mâture surgissant du sein d’une mer de sable, de ces caravanes de chameaux, mélancoliquement accroupies à quelque distance et qui, il y a quelques jours à peine, se vantaient d’être les seuls (( navires du désert », l’homme d’action reste surpris de tant de lenteur dans un siècle où le temps est si cher. Les bords du canal sont balisés dans les endroits difficiles par des bouées disposées pour être éclairées la nuit. Pourquoi ne pas s’en servir? Pourquoi ne pas s’efforcer de prouver que la traversée du canal est, de tous les moyens de franchir l’isthme, le plus prompt et le plus facile? Pourquoi ne pas faire, dès à présent, ce que l’on sera obligé de faire quand un plus grand nombre de navires prendront cette voie et qu’on ne pourra plus, sans graves inconvénients, laisser un paquebot en interrompre la circulation pendant quarante heures? L’administration du canal portet-elle la peine de son origine? A-t-elle sa part de
la force d’inertie et du formalisme exagéré qui caractérisent les administrations françaises?
Nous voici dans la mer Rouge. Jadis, un peuple entier la passa à pied sec ; de nos jours, de hardis marins, montés sur d’excellents navires, s’y noient fréquemment. Le gouvernement égyptien a compris de quel intérêt il était pour lui de diminuer les dangers de celte navigation, et il a fait construire des phares dans les passages les plus difficiles. Mais les écueils ne sont pas, en mer, les seuls périls à éviter. Les steamers se rencontrent souvent dans les endroits lès plus resserrés de cette mer étroite. Une nuit noire, des signaux mal compris, un faux coup de barre, peuvent occasionner une collision fatale et faire en un instant plus de victimes que le plus malheureux des naufrages. Dans le détroit de Jubal, un vapeur, courant en sens inverse, manœuvre de façon à nous aborder, et nous n’échappons à un désastre que grâce à notre vitesse et au sang-froid de notre capitaine. Le n est pas faire un jugement trop téméraire que de supposer que ce navire maladroit est anglais ou américain.
Le timonier sommeillait ou l’officier de quart était gris. Un bâtiment à voiles, qui se fût trouvé à notre place, eût été coupé en deux, bien heureux encore si l’abordeur avait daigné s’arrêter pour recueillir les victimes qu’il aurait faites. Aux yeux de certains marins le temps est plus précieux que
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la vie des hommes, et leur indifférence pour leurs semblables n’a d’égale que leur âpreté au gain. Gn me raconte qu’un vapeur anglais a vendu a YAlphée , paquebot des Messageries maritimes, qui, faute de combustible, se trouvait arrêté en mer a une journée environ de Suez, cinquante tonneaux de charbon au prix de MILLE francs la tonne! Certes, voilà des gens pratiques et qui savent profiter des circonstances. Si YAlphée n’eût pas appartenu à une riche compagnie, offrant toute la solvabilité désirable, il eût fallu livrer tous les objets précieux, toutes les valeurs du bord, avant d’obtenir un kilogramme de houille, et, s’il ne se fût rien trouvé qui assurât au vendeur un bénéfice « honnête », le navire en perdition eût été sans doute abandonné à lui-même. Ces crimes de lèse-humanité, ces honteuses spéculations sont moins rares qu’on ne le pense. L’indignation publique reste sans action sur leurs auteurs. Il est vivement à désirer que des lois internationales viennent les atteindre. L’impunité de l’assassinat et du vol sur mer est une honte pour la civilisation du dix-neuvième siècle.
Aclen.
Le Français qui s’expatrie pour la première fois, séduit par les récits enchanteurs qu’on lui a faits sur les pays de l’Orient, sur ces régions « que ca-
resse le soleil », doit se préparer, au début de son voyage, à la plus amère déception, s’il suit l’itinéraire des paquebots de l’Indo-Chine. Les premières ‘villes qu’il visitera, Port-Saïd, Suez, Aden, lui fel'onl éprouver une sensation toujours croissante de désappointement. Il ne trouvera a Port-Saïd que des hangars construits sur le sable, au milieu desquels de rares maisons européennes ne rappellent en rien les merveilles si vantees de 1 aicbitectuie égyptienne. Seuls, de rares bananiers languissant dans les cours des hôtels attestent que l’on a changé de climat. A Suez, les bananiers ont disparu;' partout le sable règne en despote ; les maisons grises et sans toits s’éparpillent au milieu d une plaine aride où l’œil les prend de loin pour des buttes de terre; on s’éloigne avec plaisir de cette triste ville-'qui, sous un ciel ardent, semble frissonner d’ennui. Enfin, le rocher de Périm montre à l’horizon les couleurs anglaises. La terre apparaît de nouveau, toujours stérile et désolée. Les lalaises de rochers remplacent les dunes de sable et leurs pentes abruptes se dressent en festons bizarrement déchiquetés. Rien de plus dur, de plus heurté que le paysage qu’offre l’entrée de la rade d’Aden ; partout des surfaces noires, blanches, jaunes, crevassées à la chaleur d’un soleil éternel; pas une teinte douce, pas un brin de verdure ne vient reposer le regard. L’ensemble est horrible; certains
Aden. — Pointe du Steamer.
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détails ne manquent pas de grandeur. Une route, construite en corniche sur les bords de la mer, réunit l’établissement européen à la ville arabe.
Celle-ci s’élève au milieu d’une petite plaine qu’entoure une haute ceinture de rochers. La route s’élève en zigzags jusqu’à leur cime et la lranchit sous une arcade naturelle du milieu de laquelle on aperçoit à ses pieds les terrasses et les minarets d’Àden. A l’extrémité opposée de la plaine, les Anglais ont terminé un travail gigantesque, commencé, dit-on, par les Romains, et destiné à approvisionner d’eau cette presqu’île aride. D’immenses bassins ont. été creusés à grands frais dans le roc et s’étagent dans les anfractuosités des collines de pierre au pied desquelles ils sont établis. Les parois mêmes du rocher ont été cimentées avec soin, de façon à recueillir les eaux de pluie. Une surface immense a été ainsi rendue imperméable et tout a été admirablement calculé pour qu’une seule goutte d’eau ne puisse être perdue. Grâce à cet ensemble de dispositions savantes, une averse de quelques heures suffirait à étancher pendant six mois la soif des habitants d’Aden. Mais, depuis dix ans que les travaux sont terminés, 1 averse n’est point venue, les bassins restent vides. Une inscription indique au-dessus de chacun d eux la quantité d’eau qu’il pourrait contenir, si le ciel se montrait plus clément; des pompes descendent
jusqu’au fond des réservoirs sans rencontrer le précieux liquide et s’usent dans une éternelle inaction.
Des rampes, des escaliers, des arches, hardiment jetés d’un bassin à l’autre, permettent de visiter dans tous leurs détails ces curieux travaux. La divinité à laquelle ces lieux sont consacrés n’en est pas complètement absente. Une douzaine d’Arabes sont constamment employés à puiser l’eau d’un puits très ancien et très profond qui se trouve au milieu de l’un des réservoirs. Cette eau se rend par une rigole dans une piscine voisine et sert à arroser les plantations récemment faites autour des bassins.
Les « citernes d’Àden .» sont le but favori de promenade des habitants et des touristes. L’imagination aime à se les représenter un jour d’orage : une pluie diluvienne tombe à flots pressés; l’eau ruisselle en cascades le long des rochers et, de chute en chute, va s’engouffrer dans les retraites souterraines creusées pour la recevoir; une fraîcheur subite succède à l’étouffante réverbération des parois blanchies, sur lesquelles un soleil tropical dardait ses rayons; la fertilité renaît au sein de la plaine, où des canaux de pierre distribuent partout les eaux débordant des réservoirs enfin remplis; les palmiers chétifs redressent leurs rameaux inclinés ; un frisson de soulagement et de
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plaisir semble dérider ce morne paysage.... Ce rêve deviendra-t-il jamais une réalité? Jusqu’à présent le ciel s’est complu à déjouer les plus ingénieux efforts et les plus justes espérances. On reste frappé à la fois d’admiration et de découragement en contemplant ce monument de l’industrie de l’homme et de l’opiniâtreté de la nature.
Aden n’a aucune importance comme possession territoriale, et le commerce local est insignifiant. Ce point a été occupé par l’Angleterre, au moment de l’organisation des premiers services à vapeur entre l’Europe et l’Inde, et transformé en dépôt de charbon. Il a été mis à l’abri des incursions des tribus arabes de l’intérieur par de formidables travaux de défense. Le développement considérable auquel est appelé le transit à vapeur par la mer Rouge, depuis le percement de l’isthme, faitd’Aden une escale précieuse. Le commerce de toute l’Europe bénéficie aujourd’hui de la prévoyance de l’Angleterre. Si l’on doit lui être reconnaissant des efforts et des dépenses qu’elle a faits pour faciliter la navigation et assurer le ravitaillement des bâtiments qui se rendent dans l’Inde, on ne saurait envisager du même œil la prise de possession et la fortification du rocher de Périm. Ce sont là des atteintes au droit international, et à la neutralité, si hautement proclamée, du canal de Suez. La diplomatie du second empire a déserté les traditions
de la politique française, en ne faisant pas respecter, en celte occasion, le principe de la liberté des mers : elle a d’ailleurs toujours trop saciifié à une alliance qui ne lui a l’apporté que des déceptions. Si cette alliance avait été pratiquée, de part et d’autre, d’une façon plus virile et moins égoïste, les deux plus grandes nations de l’Occident, celles qui, malgré leurs défaillances, marchent encore à la tête de la civilisation moderne, ne se trouveraient pas presque annulées aujourd’hui dans le concert européen et n’auraient pas compromis les plus chers intérêts de l’avenir.
Pointe-de-Galles.
Le continent africain a disparu derrière nous; pour la première fois depuis notre départ, une semaine entière vient de s’écouler entre le ciel et l’eau. Une nouvelle terre est signalée; nous en longeons les rivages ; à peu de distance de nous, les vagues se transforment en longs rouleaux d’écume qui montent et se retirent en grondant sur des plages au sable d’or. Une luxuriante ceinture de cocotiers borde la côte et balance nonchalamment au souffle de la brise ses verdoyantes cimes. La végétation tropicale déploie, à nos yeux charmés, ses merveilleuses richesses, ses paysages ruisselants de lumière. Voici Ceylan, l’île enchan-
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teresse qui cache dans les 1 nues les sommets de ses montagnes,, comme pour rappeler qu’elle fut le théâtre des exploits des dieux de l’Inde et qu’elle est encore aujourd’hui le foyer sacré J du bouddhisme. Ici tout est nouveau et séduisant pour le voyageur : la nature, la religion, la civilisation, l’histoire. Pour tout comprendre, il faut tout oublier. C’est comme une métempsycose : lés yeux s’ouvrent à des beautés ignorées jusque-là, l’esprit change de sphère et s’éveille à d’autres vérités. On se reporte à ces temps reculés, où Ceylan, i’antique Taprobane, était la limite du monde connu* et le siège de florissants empires. Le culte de Bouddha y trouvait un asile contre les persécutions des brahmanes. On évoque le souvenir de cette innovation religieuse, au souille de laquelle l’architecture se transformait et jonchait le sol de l’île d’impérissables monuments. On admire les travaux de ces prêtres studieux, qui, les premiers, ont dégagé la chronologie de l’Inde des fables monstrueuses où se complaisait une théocratie jalouse. Les annales qu’ils ont rédigées sont les seuls titres historiques de cette race hindoue dont l’esprit, dédaigneux de la réalité, s’est toujours égaré dans les vaines abstractions, dont l’imagination a toujours vécu dans un monde de chimères.
Prospérité passée, civilisation presque éteinte !
Les campagnes autrefois si populeuses de la verdoyante Lanka sont aujourd’hui en friche et une épaisse forêt cache les ruines de la glorieuse Anouradhapourra, cette ancienne Rome du bouddhisme. L’invasion européenne a achevé l’œuvre de destruction qu’avaient commencée les guerres intestines et les discordes fratricides. Dès les premières années du seizième siècle, les Portugais arrivent à Ceylan et l’exploitation de l’île, sa conversion à une foi nouvelle, sont âprement poursuivies par des marchands avares et des prêtres fanatiques. Les Hollandais chassent les descendants de Yasco de Gama et d’Albuquerque, sans améliorer le sort de”S indigènes. A leur tour, les Français s’emparent un instant de Trincomaly, le meilleur mouillage de l’île, puis vont fonder sur la côte voisine la ville de Pondichéry.
Grâce au génie d’un Dupleix, ils peuvent rêver pendant quelque temps la suprématie de toute celte vaste et riche péninsule. Mais une nation plus persévérante et plus heureuse recueille ce qu’ils ont semé ; l’Angleterre a enfin réussi à fonder, du cap Comorin à l’IIimalaya, un florissant empire de deux cents millions d’hommes l . Instruite par de dures leçons et une coûteuse expérience, elle a sérieusement entrepris de réconcilier la branche