Recensement de
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aînée de notre race avec ses cadets européens. Les préoccupations purement mercantiles ont fait place à des spéculations d’un ordre plus élevé. A la conquête matérielle a succédé la conquête morale, marchant le flambeau de la science à la main, s’attachant à détruire les préjugés, à dissiper les malentendus, conviant les vaincus à jouir de tous les avantages d’une généreuse civilisation. On ne peut s’empêcher d’admirer le magnifique ensemble de recherches et de travaux qui ont éclairé les efforts de la colonisation anglaise. Des conquêtes ainsi justifiées sont un bienfait pour ceux qui les subissent, pour l’humanité tout entière. Ce sont les seules dont notre siècle devrait être témoin.
Ce n’est pas sans étonnement que l’on constate la méfiance jalouse qui a survécu chez les Anglais à la chute de notre empire colonial. On ignore profondément en France notre passé maritime, mais son souvenir est toujours vivant au cœur de nos heureux rivaux. Ils souffrent avec peine que le pavillon français flotte encore sur quelques points de la péninsule hindoue. En 1814, ils nous ont proposé de nous restituer l’Ile-de-France, aujourd’hui Maurice, en échange de nos établissements de l’Inde. Nous pouvions conserver une magnifique colonie et un point stratégique d’une haute importance ; nous ne l’avons pas voulu. « On ne saurait
assez admirer, a dit ironiquement Chateaubriand, qu’il se soit trouvé un ministre d’Angleterre pour proposer un tel marché et un ministre de France pour le refuser. » Les quelques comptoirs que nous avons gardés sur les côtes de Malabar et de Coromandel ne sauraient équivaloir, en effet, à la possession d’une île dont la population est toute française, dont le commerce est considérable, et qui offre aux escadres, en cas de guerre, une base d’opération, un point de ravitaillement et de refuge qui nous manque aujourd’hui dans la mer des Indes.
Mais, si notre refus ne s’explique que par un mouvement d’orgueil national, la proposition anglaise se justifie par des considérations politiques d’une valeur réelle. En voyant la vieille ennemie de l’Angleterre conserver, quoique vaincue, une partie de ses possessions dans l’Inde, les populations, impatientes du joug, n’allaient-elles pas douter de sa défaite et espérer trouver chez elle un appui, un encouragement à leurs tentatives d’émancipation? Dans des contrées où les haines de peuple à peuple survivent aux événements qui les ont fait naître ou aux intérêts qui les ont attisées, on ne peut croire à une paix sincère, à une réconciliation durable. Le vainqueur ne connaît pas de limites à ses exigences; le ressentiment du vaincu s’accroît de toute son humiliation. Après la
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défaite définitive de la France dans sa longue lutte contre la prépondérance maritime de F Angleterre, il y eut comme une détente, comme un affaissement général chez tous les peuples qui avaient espéré se servir d’elle pour lutter contre leurs dominateurs. Il importait à l’Angleterre de fortifier cette impression en ne laissant rien subsister qui pût rappeler le souvenir de sa rivale.
Si, après 1814, elle ne nous a jamais renouvelé l’offre d’échanger Maurice contre Pondichéry, elle nous a proposé à plusieurs reprises l’achat de nos possessions indiennes. Elle n’a rien négligé pour faire croire à ses sujets asiatiques que la France était vis-à-vis d’elle dans une situation dépendante. J’ai lu des fragments de journaux hindous, publiés pendant la guerre de Crimée, dans lesquels on faisait de l’armée française à Sébastopol, une armée mercenaire requise par la reine Victoria, et de l’empereur Napoléon lit, un vice-roi anglais résidant à Paris. Aussi, les premiers transports français chargés de troupes, qui, pendant les expéditions de Chine et de Cochinchine, se sont arrêtés à Pointe-de-Galles, l’établissement des services des Messageries maritimes entre Calcutta et Marseille, n’ont pas été sans réveiller les susceptibilités des autorités anglaises des points de relâche. Ces faits venaient démentir les fictions si soigneusement entretenues dans
l’esprit des indigènes et nécessitaient des explications embarrassantes.
Cette préoccupation des Anglais à notre égard paraît surannée aujourd’hui ; on la trouvera peutêtre moins puérile, si l’on se souvient qu’il y a moins de vingt-cinq ans, les habitants de Ceylan luttaient encore pour leur indépendance et qu’il y a quinze ans à peine, une révolte terrible remettait en question la possession même de la péninsule et forçait l’Angleterre à réformer de fond en comble son système d’administration. Dans tous les cas, elle a rendu les Anglais jaloux de justifier leur conquête et de nous dépasser en toutes choses. De notre côté, nous ne devons pas dédaigner des souvenirs qui sont pour nous des gages d’espérance. Ce que nous avons été jadis dans l’Inde, nous pouvons le redevenir sur un théâtre voisin. Vis-à-vis des Orientaux aucune cause d’influence n’cst à négliger. Nos derniers désastres n’ont pas été sans retentissement dans ces régions lointaines. On les a vivement exploités contre nous. Aussi, est-ce avec un désappointement mal dissimulé que l’on a vu les Messageries maritimes reprendre après la guerre leur service bi-mensuel. 11 faut nous efforcer de rendre son ancien prestige à notre pavillon, qu’on s’était attendu à voir disparaître.
Malheureusement, nous vivons en France dans
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une ignorance absolue des agissements maritimes et coloniaux ; nous n’avons pas ce sentiment d’émulation, nous ne ressentons pas ces susceptibilités fécondes que développent un long séjour dans les pays étrangers et le contact incessant de nations, rivales. Que de fois nos agents compromettent la dignité du pays par leur inexpérience ! Que de comparaisons fâcheuses, que de situations délicates ne pourraient-ils pas sauver avec plus de tact, plus de connaissances, une conscience plus nette de ce que npus avons été et de ce que nous devons être! A ce point de vue, quoiqu’on puisse reprocher bien des choses à notre puissante Compagnie des Messagei'ies maritimes, on ne saurait regretter la subvention qui lui est accordée. Ses navires, admirablement construits et admirablement commandés, ont beaucoup lait pour relever dans ces mers le nom de la France; ils ont montré son drapeau avec honneur, ils préparent la résurrection de son commerce.
Pointe-de-Galles est un fort mauvais mouillage, où plusieurs navires de la Compagnie péninsulaire et orientale, ligne anglaise qui dessert le même itinéraire que les Messageries maritimes, ont déjà fait naufrage. Les désavantages que présente ce port compensent et au delà les quelques heures de traversée de plus qu’il faudrait faire pour atteindre celui de Trincomaly, qui est excellent.
<ü DE DA BIS AU TIBET.
Mais l’adage anglo -américain : limes is monei/, a prévalu jusqu’ici . On parle de rendre le détroit de Palk accessible à la navigation et de créer un port sur la côte occidentale de l’île.
Ce serait là un beau et utile travail, digne de l’administration anglaise et de notre puissante civilisation moderne.
Singapour.
Voici encore une de ces colonies que les Anglais ont si habilement semées sur les principales avenues du commerce du globe. Elle est le point de relâche presque obligé de tous les navires qui se rendent en Chine et le point d’aboutissement de toutes les routes maritimes qui sillonnent le grand archipel d’Asie. Avant peu, sans doute, un service régulier de navires à vapeur reliera Singapour à l’Australie et complétera le réseau de communications rapides dont il est le centre.
Nous touchons ici à la limite de celte immense étendue de côtes qui, depuis la sortie du golfe Persique jusqu’à l’entrée des mers de Chine, c’est-àdire sur le développement de huit mille kilomètres, voit flotter sans interruption le pavillon britannique. On a sans doute raison de dire que l’Angleterre est puissance asiatique plus encore que puissance européenne. Elle partage avec la Russie ce double caractère, mais celle-ci progresse dans le
Singapour. — La rade.
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nord de l’Asie avec plus de rapidité encore que l’Angleterre dans le sud. Le jour où les deux colosses se rencontreront à main armée dans l’Asie centrale approche avec une rapidité effrayante 1 .
Nous passons trois jours à Singapour, à attendre l’arrivée de la correspondance de Batavia. Toute l’avance déjà gagnée par notre paquebot sur le temps réglementaire de son voyage, se trouve reperdue par ce retard. Il paraîtrait facile de l’éviter, soit en ne rendant obligatoire la correspondance des lignes annexes avec la ligne principale, que pour l’aller en Europe, seule direction où elle ait de l’importance ; soit en réglant la marche des navires secondaires, de façon à ce qu’ils se trouvent toujours dans les ports de jonction deux ou trois jours avant les dates réglementaires d’arrivée des paquebots principaux. Nos Messageries maritimes ont un matériel plus neuf, mieux construit, meilleur marcheur que celui de la Compagnie anglaise; leur organisation est telle que, loin de se faire honneur de tous ces avantages, elles donnent à peine les mêmes chiffres que la ligne rivale, pour la durée moyenne du transport des dépêches.
1. L’expédition de Khiva et les délicates négociations qui l’avaient précédée, ont récemment confirmé cette opinion.
(Note de l'auteur.) .