‹ De Paris au TibetChapitre 8 sur 53 · NOVEMBRE · texte numérisé non relu

NOVEMBRE

Le cap Saint-Jacques. — Embouchure du Cambodge ou Mé-Kong. — Notre colonie de Cochinchine. — Son administration et ses gouverneurs. — Symétrie et routine. — Ignorance et indifférence de la métropole. — Collège des administrateurs stagiaires. — Choix défectueux de l’emplacement de Saigon. — La ville chinoise, Cholen. — Anciens souvenirs d’un inspecteur des affaires indigènes.

Saigon, novembre 1872.

Ce n’est pas sans plaisir et sans émotion que nous saluons le drapeau national qui flotte sur le cap Saint-Jacques, cette sentinelle avancée de la Cochin- ►chine. Jusque-là, le voyageur français n’a eu pendant toute la traversée que des sujets de regrets ou d’envie; la jeune colonie dont il touche les rivages va-t-elle offrir une compensation à son amour-propre? En son état actuel, elle inspire moins d’orgueil qu’elle ne donne d’espérances. Elle occupe ce riche delta du Cambodge que baignent, d’un côté, les eaux du golfe de Siam, de l’autre, les flots de la mer de Chine. Elle est le débouché naturel de tout l’orient de la péninsule indo-chinoise ; une population dense, laborieuse et paisible, en cultive les plaines et en fait sortir chaque année, par centaines de milliers de tonneaux, le riz qui trouve sur le marché voisin de la Chine un écoulement toujours certain. Enfin l’émigration chinoise, sollicitée par

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les riches et fertiles contrées de l’intérieur, n’attend qu’une intelligente direction pour en coloniser les solitudes. Le terrain est admirablement choisi, l’avenir assuré entre des mains habiles.

Depuis dix ans, cependant, la période de la conquête est close, celle de l’organisation définitive a commencé. A-t-on reconnu la voie à suivre et déterminé une politique intérieure? Quels progrès a-t-on faits dans l’esprit des habitants? Quelle carrière a-t-on ouverte à l’élément européen? Quel ascendant a-t-on pris sur les princes dont les États environnent notre possession nouvelle? A toutes ces questions, il est malheureusement peu de réponses satisfaisantes. Les tâtonnements, les indécisions, les légèretés de la politique de la métropole ont fâcheusement influé sur les débuts de laCochinchine. La rapide succession des gouverneurs, les fatals errements administratifs qui rendent partout en France le bien si long et si difficile à réaliser, ont, dans notre grande colonie asiatique, tenu en échec les intentions les meilleures, les volontés les plus fermes.

Certes, depuis longtemps déjà, ces difficultés arrêtent et découragent tous ceux qui s’intéressent aux destinées de la France. Elles ont fait naître, elles entretiennent ce préjugé fatal, que nous sommes incapables de coloniser ; c’est surtout chez nous que le principe soutenu par quelques

économistes : « les colonies sont plus nuisibles qu’utiles », a trouvé des adeptes et des défenseurs. Aujourd’hui, cependant, l’immense expansion des races européennes à la surface de la planète, l’évolution si marquée qui tend à décentraliser les intérêts et à disperser au loin les éléments de force et de richesse d’un pays pour leur faire rapporter une moisson décuple, l’ardente lutte engagée par chaque industrie nationale pour se conserver ou pour acquérir une place sur les nouveaux marchés de production et de consommation qui s’ouvrent chaque jour, tous ces progrès enfin de la civilisation et du bien-être, ont ouvert les yeux aux plus obstinés, converti les plus incrédules. Une nation qui reste étrangère à ce grand mouvement, se condamne à disparaître: celle qui n’y prend pas une part en rapport avec ses forces productives, s’amoindrit de tout ce que gagnent ses rivales '.

Mais, si l’on commence à comprendre ces vérités en France, leur application reste encore un desidemhim. Depuis longtemps tous les vices de notre système de colonisation ont été reconnus et signalés. Nous avons fait avec infiniment d’humour la satiie de 1 esprit tracassier, de la réglementation

j: * rancis Garnier avait dit ailleurs plus énergiquement : « Les nations sans colonies sont des nations mortes, étant des ruches qui n essaiment pas. » Iuwies

DE I'ARJS A SHANC-HAl.

excessive qui font ressembler nos établissements d’outre-mer à des machines admirablement compliquéesoù tou ta été prévu, excepté l’esprit d’initiative et le colon. Nous nous élevons facilement aux considérations générales, nous savons formuler d’une façon remarquable les principes abstraits qui régissent tout un ensemble défaits ; mais il nous en coûte de redescendre de ces hauteurs : la patiente étude des détails qui serait nécessaire pour faire passer nos spéculations dans le domaine de la pratique, nous effraye. Ces réalités nous ennuient. Nous les critiquons en les ignorant. Dans notre pays amoureux du progrès, rien n’est plus difficile à opérer qu’une réforme.

C’est ainsi qu’en Cochinchine toute tentative d’organisation spéciale, appropriée aux nécessités du climat etau tempéramment de ses habitants, n’a * pu jusqu’à présent prévaloir contre la routine des bureaux. Cette innovation dangereuse pourrait susciter ailleurs des demandes analogues, amener le bouleversementde tout ce qui existe. Peut-on y songer sans frayeur? Que deviendraient les habitudes prises et de quel fastidieux travail ne se trouveraiton pas chargé? Au lieu de celte douce uniformité à laquelle s’est habituée l’administration française, à Taïti comme aux Antilles, dans l’Inde comme à Terre-Neuve, on serait conduit à admettre que ce qui est bon dans une colonie peut être détestable

DE PAltlS AU TIBET.

dans une autre, à inaugurer autant de systèmes différents que nous avons de possessions hors d’Europe.

Encouragés par cette première réussite, les novateurs n’en arriveraient-ils pas à soutenir que, pour gouverner des populations étrangères, il est indispensable d’en connaître le langage et les mœurs, que le premier venu est insuffisant à cette tâche, que, loin de composer le personnel administratif de nos colonies des déclassés des administrations françaises, ou de jeunesprolôgés dont on veut dissimuler le trop rapide avancement, il faut le recruter exclusivement parmi des gens ayant fait un stage sur les lieux et justifié de leur aptitude par des examens. Mais que deviendrait alors l’iriïluence des bureaux de Paris? Leur compétence ne seraitelle pas à chaque instant contestée, leurs décisions taxées d ignorance? Les colonies, mises enposses-' sion d’une administration capable, ne réclameraient-elles pas la direction de leurs affaires intérieures?

G est là cependant qu il en faut venir. Il n’est pas douteux que le mal dont souffrent nos colonies et notie commerce extérieur, réside surtout dans [ignorance et par suite dans l’indifférence de la métropole à leur egard. Une nation plus familière avec de tels sujets n eut pas souffert l’expédition du Mexique : elle eût forcé son gouvernement à accc.p-

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ter la convention de la Soledad. Elle n’eût pas laisse discuter l’évacuation de la Cochinchine, ni permis de frapper à faux sur la Corée. Elle eût presque toujours corrigé les écarts de notre action extérieure. En France, nous n’avons su de toutes ces choses que ce que le pouvoir a bien voulu en laisser paraître. Sa version a toujours été acceptée. Les renseignements des bureaux ont été tenus pour paroles d’évangile : nos intérêts les plus graves ont été livrés à l’incurie et aux rivalités d’administra¬

teurs égoïstes, aux exagérations d’une centralisation jalouse, aux caprices d’une politique d’expédients.

U faut donc encourager avant tout la lormation d’une phalange d’hommes spéciaux voués à l’étude de ces questions lointaines, dont quelques-unes prennent aujourd’hui tant dimpoitance. Ils créeront le corps de doctrines qui nous manque, éclaireront l’opinion publique, provoqueront son contrôle. En Cochinchine surtout, on ne doit s’attendre à aucun résultat, ni rêver aucun

progrès tant qu’on n’aura pas constitué une administration locale compétente.

On a l’habitude, en France, de faire du régime militaire le bouc émissaire de tous nos insuccès, h régime civil a presque toujours été le motdouhe de tous les programmes de colonisation. Je me souviens pour ma part de l’avoir réclamé dès le

mois d’avril 4864 pour la Cochinchinë 1 . Mais, si le principe est bon, l’application est difficile. La France n’a pas, comme l’Angleterre, cette foule d’émigrants, qui rayonnent sur tous les points du globe, l’intéressent à toutes les grandes entreprises, élargissent chaque jour le théâtre de sa politique et lui fournissent un inépuisable contingent d’hommes rompus aux affaires coloniales. On risquerait fort de compromettre a tout jamais le régime civil dans les colonies dont la population n’est pas française, si on se hasardait à leur désigner aujourd’hui un gouverneur non militaire. Où aurait-on la chance de le rencontrer? Par quel concours fortuit de circonstances aurait-il pu acquérir les connaissances et l’expérience nécessaires?

Les recherches sur la géographie, les langues et l’histoire de l’Orient, qui étaient jadis poursuivies en France par une si brillante école de philologues et de penseurs, sont presque abandonnées aujourd’hui . Les voyageurs français sont aussi rares que les commerçants d’outre-mer. Notre pauvreté en administrateurs est si grande que, pour introniser le régime civil en Algérie, on a choisi... un amiral. La plupart des gouverneurs civils nommés, sous l’empire, dans quelques-unes de nos

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