La Cochinchinë française en 1864. — I)entu, in
DE PARIS A SHANG-HAI
.plus petites colonies, n’ont été que des protégés incapables, plus ignorants et aussi absolus que les commandants militaires qu’ils remplaçaient. Avant de songer à l’introduction du régime civil, il faut donc former des gens capables de 1 appliquer.
Le gouverneur actuel de la Lochinchine, le contre-amiral Dupré, a adopté cette manière de voir, et il a essayé de la faire prévaloir à Paris. 11 est revenu à Saigon sans avoir rien de définitif. Il s’agirait de faire dé l’administration indigène une carrière assez enviable et un corps assez bien composé pour y retenir les officiers qui, par leurs travaux et leur expérience, ont su s’y créer déjà une place à part ; d’exiger à l’avenir une instruction sérieuse, constatée par des examens, de tous les jeunes gens qui désireraient s’y consacrer, et, pour faciliter leurs travaux, de fonder à Saigon même une ecole spéciale 1 .
Les études asiatiques conservent encore en France assez de prestige et la Cochinclune, dans le voisinage de laquelle se trouvent ces magni-
1. un décret du mois de février 1873, provoqué par M le con re^
amiral Dupré, gouverneur de la Cochinclune, a donne satisfac lion à ce voeu, en créant un collège spécial, administrateurs de la colonie, et en y attirant, par un 6^ libéral et la perspective de larges émoluments les J t ique
désireux de se former à l’administration orientale et a P des langues indo-chinoises. ^ ^ Vau teur.)
fiques ruines du Cambodge, qui attendent depuis si longtemps les investigations des archéologues, offre un champ assez nouveau et assez riche pour que la perspective de cette carrière lointaine, a la fois scientifique et administrative, attire des jeunes gens d’élite. Combien en est-il chaque année qui cherchent vainement a Paris un but a leur activité, une voie encore inexplorée a parcourir ? On formerait ainsi bien vite un corps réellement indépendant, n’ayant d’autres intérêts que ceux de la colonie et lui donnant une autonomie réelle, par l’influence qu’il devrait à son savoir, par les réformes qui seraient le fruit de son expérience. La France retrouverait là une pépinière de colonisateurs, de diplomates, d’hommes pratiques, qui renoueraient en Asie les fils rompus de notre tradition politique, qui exeiceraient, sur un terrain admirablement choisi, cette merveilleuse faculté d’assimiler les races étrangères, qui est un des traits caractéristiques de notre génie national. Nous suppléerions ainsi, momentanément du moins, au défaut d emigiants, et nous préparerions à notre commerce et a notie industrie des débouchés qui leur deviennent de jour en jour plus nécessaires.
Mais admettre que quinze années passées dans un laheur ingrat, sous un climat énervant, puissent être un droit suffisant à une retraite qui ne
Saïgon. — La rafle.
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s’acquiert en France qu’au bout de trente ans de service, avouer qu’une lacune existe dans l’organisation actuelle ; que, pour la combler, il faut offrir à des ouvriers de bonne volonté des avantages achetés par un travail et des connaissances particulières, tout cela a paru autant d’hérésies à la puissante bureaucratie qui nous gouverne 1 .
Il est probable que l’on continuera, comme par le passé, à recruter les inspecteurs des affaires indigènes de Cochinchine parmi les jeunes officiers de marine, d’infanterie de marine ou du commissariat, qui ne voient dans ces fonctions qu un moyen commode de passer à terre deux ou trois ans et qui ne peuvent ni ne désirent acquérir l’expérience du pays, la connaissance de son langage et de ses lois. Les populations, à la merci d’interprètes toujours véreux, voyant détaire le lendemain l’ouvrage de la veille, continueront à se demander si la corruption de leurs gouvernants d’autrefois n’était pas moins à craindre que la légèreté et l’instabilité de leurs administrateurs d’aujourd’hui.
Il y avait quatre ans que je n’étais venu à Saigon. Le progrès extérieur est réel et la ville commence à prendre tournure. Mais on a voulu lui
1. Le décret précité dispose que les intérêts des pensions de retraite pourront être transformés en capital et versés aux mains des ayants droit.
{Note de l'auteur.)
faire violence et la cantonner en amont de l’embouchure de ce que l’on appelle « l’Arroyo chinois, » tête de la route commerciale canalisée, qui relie le Donnai 1 au Cambodge et qui apporte à Saigon tous les produits de l’intérieur. Il en résulte que les barques chargées, qui descendent par cette voie, sont obligées de remonter le Donnai au lieu de le descendre et qu’elles font ainsi une partie de la route à contre-courant. Le véritable emplacement du grand commerce, le point de chargement le plus avantageux pour les navires, doivent être évidemment choisis en aval de l’Arcoyo chinois, à côté du magnifique établissement des Messageries maritimes. On espère que le gouverneur actuel comprendra cette nécessité et qu’il fera établir sur cet Arroyo un pont destiné a relier la ville commerciale future à la ville actuelle des fonctionnaires et des marchands au detail. On espère aussi que la Compagnie des Messageries, à qui a été imprudemment accordée, lois des débuts de la colonie, la possession exclusive du quai, consentira au rachat de ses droits, ou permettra au public de circuler sur son terrain.
Je n’ai pu résister au désir d’aller visiter la ville de Cholen. Elle est désignée plus ordinaire-
J. C'est le nom de la rivière de Saigon, qui est un cours d’eau« distinct du grand iïeuvc dont notre colonie occupe le delta.
(Note de l'auteur.)
Cholen. — Maison chinoise.
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ment sous le nom de « Ville chinoise » et se trouve à quatre kilomètres et demi de Saigon. C’est le véritable entrepôt, le centre commercial le plus actif de toute la Cochinchine française. Je l’ai administrée pendant plusieurs années. C’est de là que j’ai plaidé la cause de ce voyage d’exploration dans l’intérieur de l’Indo-Chine, que je devais faire plus tard, sous les ordres du commandant de Lagrée. Ce n’est pas sans quelque émotion que j’ai parcouru ces rues dont j’avais tracé un grand nombre, franchi ces ponts dont j’avais été l’ingénieur. L’un d’eux, — je l’avoue humblement, — ne semble pas destiné à me faire honneur. C’est le premier pont en fer qui ait été posé dans la colonie. Le désir d’en diminuer le poids sans en compromettre la solidité, la nécessité de laisser passer les grandes jonques, même à marée haute, mon inexpérience enfin en pareille matière, m’ont fait indiquer au constructeur une courbure qui, peu sensible sur ie papier, s’est trouvée exagérée sur le terrain. Rien ne serait plus facile et moins coûteux que de corriger ce défaut, et de relever le tablier du pont. On consèrverait ainsi toute sa valeur à un travail d’art qui n’est pas sans mérite, et dont l’arche unique, de vingt-six mètres d’ouverture, a remplacé avec avantage les pilotis encombrants qui gênaient la circulation des barques. Mais la ville chinoise semble depuis quelque
temps entièrement abandonnée. On dirait qu’ellé porte ombrage à sa voisine européenne, à qui sonl réservées toutes les faveurs de l’administration. J’ai retrouvé inachevés des canaux que j’avais commencé de creuser il y a six ans, et l’on monte encore par des planches au sommet de la culée d’un pont, dont il ne restait plus en 1867 qu’à remblayer les abords !
J’ai été reconnu par quelques-uns de mes anciens administrés. Ils ont cru que je revenais au milieu d’eux. Je les ai détrompés. Ce n’est pas sans regrets que j’ai quitté cette ville, où j’ai passé les plus jeunes, les plus ardentes et les plus laborieuses années de ma carrière.
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