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les rues; il semble qu'on y sente encore Thostilité de ceux qui les peuplaient. La partie du village nord, entre la seconde enceinte et le fleuve, a été complètement détruite ; les bassins cimentés où l'on recueillait l'eau du ciel témoignent seuls de l'emplacement où furent des habitations; les briques mêmes ont été enlevées pour construire deux blockhaus, dont les tours rouges dominent cette plaine si bien rasée qu'on pourrait, suivant l'usage antique, y semer du sel.
La grande pagode de Phu-Gni, qui s'élevait près de là, n'est plus qu'un monceau de décombres; les tables des ofl'randcs laquées de rouge et rechampies d'or, les panneaux couverts d'inscriptions, les boiseries ouvragées broyées sous le talon des soldats, gisent mêlés aux briques des murailles. Une sorte de charnier de dieux était amoncelé dans une cour où les débris des statues de bois de la pagode avaient été jetés. Au milieu des membres rompus et des troncs mutilés, nous retrouvâmes intacte la tête du Bouddha, éclairée de cet ineffable sourire de
détachement que les sculpteurs indous ont inventé; et cette vue nous fit faire un retour sur ces doctrines qu'on nous avait enseignées à Geylau. Quelle chose chétive et insignifiante dans la mâchoire du néant que l'individu au milieu de ces grandes catastrophes! Notre étabUssement au Tonkin sera certainement marqué comme un progrès au bilan de l'humanité, et le malheur des pauvres gens dont nous inspections les demeures à demi détruites est le prix de cette transformation. Mais qui leur tiendra compte de leurs souffrances? Ils ont passé obscurément sous la meule du destin et personne ne les a même entendus crier.
Le mauvais temps nous fit cortège pendant toute la durée de la reconnaissance. La vraiment belle saison est déjà passée en février. Des brouillards arrivent qui crèvent en fines ondées et annoncentqueles grandes pluies approchent.
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Le matin, le paysage était à demi noyé dans d'épaisses vapeurs argentées sous lesquelles frissonnaient les rizières transies. Puis la brume se résolvait en eau et son rideau devenait si opaque, que nous marchions comme des fantômes îiu milieu d'une impénétrable nuée. Enfin, vers midi, le soleil triomphait à demi, et ses lourds rayons, tombant par une trouée du ciel, nous semblaient d'autant plus brutaux que la matinée avait été plus fraîche.
Oh! les pénibles marches, par ce temps, sur ces digues où il est rare que plus de deux hommes puissent passer de front, avec la rizière à droite et à gauche inondée d'un pied d'eau. Le sol du Tonkin est une argile compacte : la pluie ne le pénètre pas, elle glisse dessus, n'entamant qu'une mince couche qui se transforme en une grasse boue liquide. Ce vernis, qui s'étale sous le pied sur la glaise restée dure, est plus perfide que nos verglas d'hiver; si l'on perd l'équilibre, il n'offre plus de prise, et le soldat, entraîné par les vingt-cinq kilos dont il
est chargé, s'abat comme un fardeau qu'on jette brusquement par terre. Les officiers ontrenoncé au sabre qui s'embarrassait dans leurs jambes, ils s'appuient sur un bâton ferré d'une pointe de lance.
On place toujours dans l'avant-garde des tirailleurs annamites et des volontaires tonkinois, plus propres que les soldats français au service d'éclaireurs dans ce pays. Les premiers s'appellent en annamite linh-lap, a soldats exercés», et les seconds linh-mô, « soldat gardiens ». Les tirailleurs ont la tournure correcte d'une troupe depuis longtemps formée. Leur uniforme ne laisse pas que d'être inattendu dans notre armée. Ils conservent leur coiffure nationale, les cheveux longs roulés en chignon sur le sommet de la tête et retenus par un peigne d'écaillé aux arêtes montées en argent. Ils mettent par là-dessus un petit chapeau rond, presque plat, fait de bambou verni et orné à la mandarine d'un bouton de cuivre; ils en nouent les brides rouges sous leur chignon, de sorte que les bouts
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leur pendent dans le dos à la façon des c: suivezmoi, jeune homme » que les Parisiennes ont quelque temps portés. De leur veste bleu marine s'échappe, par-devant, l'extrémité d'une large ceinture rouge, et leur pantalon de soie noire est ample comme une jupe, à la mode annamite. Le sac est remplacé par une musette très longue passée en sautoir par-dessus la couverture roulée. Leur coiffure, leur visage glabre, leurs membres grêles, leur petite taille, cette ceinture et ce semblant de jupon font hésiter un moment un œil occidental sur leur sexe. «Ça pas soldats, ça femmes ! » disaient les turcos avant de les avoir vu aller à l'assaut à Sontay.
Les volontaires tonkinois, rapidement levés, ont été pourvus cà la hâte d'un costume provisoire. Cela se voit; il y a des honnêtes gens mieux vêtus. Un chapeau conique dont la pointe est peinte aux couleurs tricolores, une blouse et un pantalon de toile bleue, élimée et blanchie par l'usure, un numéro de compagnie cousu sur la poitrine, une ceinture verte, et c'est toute
leur garde-robe. Ils ne sont point chaussés, ce qui est sérieusement un grand avantage dans une contrée où il faut se mettre à l'eau dès qu'on quitte les digues. Tout ce monde, armé de mousquetons, se bat, et assez bien, pour un pays qu'ils ne verront jamais et pour une cause qu'ils ne comprennent point, condottieri attirés par la paye, manœuvres inconscients de l'histoire, entraînés par des officiers intrépides qui les dominent en leur donnant l'exemple du. mépris du danger.
Yu de près, dans le détail, pendant ces quatrejours de course, le pays n'a fait que confirmer l'impression d'étonnement du premier aspect. Point varié, toujours la même plaine avec les mêmes rizières et les mêmes villages cachésdans un bois d'aréquiers, mais combien fertile! Les merveilles trop vantées, dit-on, de l'agriculture chinoise y sont vraiment réalisées. Il ne:
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s'y trouve pas une moite de terre qui ne soit, de par la volonté du laboureur, dans la place qu'elle occupe. La plupart de leurs récoltes demandant à êLre inondées pendant une période de la croissance, les industrieux Tonkinois ont remanié complètement la surface du sol pour obtenir partout des surfaces parfaitement horizontales, où l'eau puisse s'étaler à d'égales profondeurs. Si peu que le terrain ondule, ces surfaces horizontales bordées de talus s'étagent les unes au dessus des autres à la façon des courbes d'un plan en relief quand les intervalles ne sont pas encore remplis de stuc. Les rizières dominent, étendant d'immenses nappes que les vents remuent comme une mer verte. Le colon, cultivé en grand, les arachides, le maïs, auquel sont mêlés des haricots, commencent à naître. Des champs sont relevés en billons sur lesquels courent les tiges rampantes des patates, ou s'épanouissent les belles feuilles peltées des taros. Près des villages, d'épais fourrés de cannes à sucre font le damier avec des carrés
de mûriers nains et des plantations d'un thé particulier, le thé de Sontay, que les indigènes boivent vert, comme au Japon. Certaines cultures sont fumées avec grand soin et disparaissent sous une couche de paille de riz pourrie. Ce qu'on raconte de la diligence des Chinois à recueillir les engrais se voit ici ; nous croisions trop souvent des paysans portant dans des paniers des choses dont l'odeur incommode réclamerait des vases mieux clos.
Les villages sont tous entourés d'un double système de défense, une digue contre l'inondation, une haie de bambous contre les pirates. Hélas! pauvres gens! nous trouvions pendus aux branches des arbres, près des portes, des filets de rotins remplis de cailloux ; c'est avec ces projectiles antédiluviens et quelques lances qu'ils essayent de défendre leurs biens contre les pillards; un veilleur fait sentinelle sur un arbre élevé, auquel on monte par une échelle; et, à la première alerte, ils se barricadent derrière leurs bambous.
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Nous parcourions une région où l'on ne nous connaissait pas encore et où nous n'inspirions pas plus de sympathie que les Pavillons noirs, lesquels vivent aux dépens du la population et incendient les villages qui leur résistent. Les portes se fermaient devant nous; quand nous entrions d'un côté, les habitants fuyaient de l'autre, et nous ne trouvions plus que des ruelles désertes où l'avant-garde pénétrait avec ce petit serrement de cœur que cause le silence, gros de mystère et de désolation. Les paysans se réfugiaient dans les rizières, et là, serrés par groupes les uns contre les autres comme un troupeau qui essuie un orage, accroupis, immobiles sur leurs talons, ils considéraient pendant de longues heures les étrangers qui envahissaient leurs pénates. Les chiens, partis avec eux, comprenant que quelque événement extraordinaire se produisait et que leur rôle de gardiens était fini, allaient et venaient dans un état d'agitation extrême, et poussaient des reconnaissances jusqu'auprès de nos avant-postes;
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puis subitement ils se sauvaient la queue entre les jambes, sans aboyer, rendus muets euxmêmes par la terreur de leurs maîtres. A la longue, sur nos allures pacifiques, quelques fugitifs rentraient furtivement; ils rasaient les haies en tremblant, pâles sous le bistre de leur peau et suant la peur; leur sort est si rempli de surprises et d'obscurités, que la confiance germe difficilement en eux. Châtiés par les Pavillons noirs s'ils nous servent; châtiés par nous s'ils servent les Pavillons noirs; ne pouvant rester neutres; triste chair à canon de cette guerre, quelque conduite qu'ils adoptent ils se sentent menacés et vivent dans fangoisse. Oh! c'est pour eux surtout qu'il faudrait promptement terminer la campagne. Quel bienfait leur sera la sécurité !
Parfois, comptant sur le respect dont on les entoure, les vieillards d'un village attendaient la