‹ De Paris au TonkinChapitre 5 sur 9 · SON TA Y · texte numérisé non relu

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colonne et venaient offrir au commandant de modestes présents, des œufs et des bananes sur un plateau de bois, ou deux poulets. Si le commandant s'arrêtait pour les interroger, aussitôt ils se prosternaient avec toutes les formes servîtes du cérémonial annamite, et si, souffrant de les voir plier leurs vieux membres dans ces postures bumiliantes, le commandant les invitait à se dispenser de ces hommages, frappés de crainte et redoutant d'avoir déplu, ils les recommençaient avec plus de servilité encore.

La vieillesse n'a rien chez eux de ce qui en fait cà nos yeux la beauté propre, ni l'air vénérable où se reflète la sagesse acquise, ni la dignité de manières que donne une vie bien remplie. A mesure qu'ils avancent en âge, le visage des Annamites intelligents revêt l'expression d'astuce d'un être qui a beaucoup rusé pour vivre. Les rides creusées comme au ciseau dans de l'ivoire jaune déforment leurs traits déjà si éloignés de notre idéal et les tournent à la caricature. Les personnages des dessins chinois,

que nous considérons comme des fantaisies grotesques, ne sont évidemment que des copies assez réalistes des modèles que les artistes ont sous les yeux. Je reconnaissais, pour les avoir vus souvent reproduits à l'encre de Chine sur le papier de riz, ou brodés sur la soie, ou sculptés dans le bois des meubles précieux, ces fronts dépouillés et ronds, ces nez épatés dont les narines retroussent des paquets de plis, ces moustaches de chat qui sortent comme un pinceau de poils hérissés du coin des lèvres, ces barbiches clairsemées qui pendent en longs filaments sous le menton.

Les habitations des i^lus riches sont en briques recouvertes de tuiles, d'autres en pisé ; les pauvres ont des cases au toit de paillotte, aux cloisons de bambous plaquées de torchis. Le mobilier est le même dans les unes et les autres, et le luxe, sous quelque forme qu'on puisse

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Fentendre, en est absent; un gouvernement pour lequel la rapacité des fonctionnaires était un principe obligeait la richesse à se cacher pour ne point attirer les exactions. Un tongdoc de province, que, par analogie avec les institutions chinoises, nous qualifions quelquefois de vice-roi, touche officiellement quinze cents francs par an; il en dépense réellement cinquante mille; le peuple paye la différence, et, nul ne se souciant de payer plus que le voisin, personne n'affiche sa fortune. Les vêtements, même dans les hautes classes, sont d'une extrême simplicité, de couleur sombre, sans ornement.Les robes de dessous, celles qu'on ne voit point, sont les plus jolies. Le goût artistique s'est réfugié dans les pagodes, que protège leur caractère sacré. Des dragons convulsivement crispés et plus hérissés de barbes, d'arêtes, d'aiguillons et de piquants qu'un monstre marin, tordent sur le faîte et sur les bords recourbés de leurs grands toits rouges des corps écaillés de tessons de faïence bleue et rehaussés de couleurs

vives, ce qui donne de loin des aspects décoratifs d'une agréable baroquerie. Il n'est point de village qui n'en ait plusieurs et souvent de meilleure mine que nos églises de campagne. Les soldats qui se contentent d'indications sommaires les croient toutes dédiées à Bouddha; en réalité, la plupart le sont au souverain, à des personnages illustres, au génie dont est pourvu chaque lieu, à d'autres génies d'une importance plus générale. Les plus belles sont entourées d'un mur percé d'une porte monumentale accompagnée de deux, de quatre et de six colonnes portant en guise de chapiteaux des espèces de lanternes aux proiils broussailleux comme le dos des dragons. Desbas-reliefs, modelés en stuc, représentent tantôt d'un côté un cheval harnaché et de l'autre un éléphant chargé de son palanquin, tantôt des guerriers d'une physionomie assez rébarbative pour intimider les âmes qui n'approchent point avec des desseins pieux.

Au fond d'une cour spacieuse s'élèvent des hangars, bâtiments publics qui servent à la fois

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d'entrepôts et de lieux de réunion; et, derrière ces hangars, la pagode proprement dite. L'autel, laqué de rouge, est sculpté à jour et les principaux ornements sont relevés d'or; dans les temples dédiés au souverain, il est flanqué de deux grues tenant une fleur de lotus dans le bec et posées sur des tortues. La grue passe pour vivre mlile ans etla tortue dix mille : c'est la traduction, sous une forme sensible, du souhait de longévité adressé au roi. Devant l'autel se carre, longue et large, une table des ofl'randes très basse, décorée dans le même goût, laque rouge et dorure sur les nervures. Des planches laquées, sur lesquels se détachent des sentences, pendent le long des colonnes de bois, au-dessous des consoles qui supportent des statuettes, dieux en contemplation, saints accroupis, personnages à cheval, singulièrement ressemblants à Timagerie catholique. L'extrémité des poutres sous i'avant-toil est fouillée en plein bois d'après ces motifs chinois où les animaux chimériques et les feuillages s'entrelacent dans un fouillis inextricable pour

un œil étranger. Sur une plaque de marbre maçonnée dans le mur, sont gravés le texte du décret qui a autorisé l'érection de la pagode et les noms des fondateurs qui en ont fait les frais. Un magasin, caché derrière l'autel comme une sacristie, contient les accessoires des cérémonies, le palanquin aux brancards terminés en têtes de monstres, les sabres et les lances de bois qui figurent dans les processions, les chandeliers, les \ases, les tabourets, le tout invariablement laqué et orné de dorures, même les sabres et les lances, dont les lames imitent l'acier à s'y méprendre. Des figuiers banians aux multiples troncs en arceaux, des manguiers, des litchis, des pins à l'écorce argentée poussent librement sur la terre sacrée des lieux saints, et, respectés de tous, deviennent énormes avec les années.

Les deux premiers jours de marche ont conduit la reconnaissance au bord de la rivière

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Noire; le pays ressemblait d'abord en tout à la plaine du Delta dont il est la continuation; puis aux approches de la rivière il s'est mouvementé. De petits tertres soulèvent la surface jusqu'alors plane du sol; leurs pentes étant trop rapides pour être étagées en rizière, les paysans, dans leur ignorance des cultures en terre sèche, les abandonnent aux bois, au milieu de la verdure touffue desquels les murs crépis des pagodes mettent une tache blanche.

Le nom de 1a rivière Noire est l'expression d'une réalité. De même que le fleuve Rouge doit à la glaise au milieu de laquelle il trace son lit des eaux éternellement rousses, la rivière Noire emprunte aux terrains sur lesquels elle roule une teinte ardoise très marquée.

A une journée au delà commence la région montagneuse dont les sommets dentelés, couverts d'un vêtement multicolore par de sombres forêts et par des brousses jaunies, se découpent sur l'horizon avec une grande variété de silhouettes.

Je ne me Iiasarde à donner aucun des noms locaux que nous indiquaient les indigènes, parce que je ne suis pas sûr de les transcrire exactement. L'alphabet dont nous sommes justement fiers est un instrument forL imparfait; les noms de la langue annamite refusent de se laisser emprisonner dans le système trop simple de nos lettres. Nos oreilles mêm^es sont peu aptes à les percevoir. Trois personnes entendant prononcer le même nom le répètent de bonne foi de trois façons différentes, tant ces vocables exprimés par des bouches qu'a rongées et tuméfiées le bétel ont des contours peu précis pour nous.

Les deux derniers jours, la reconnaissance a suivi constamment la grande digue qui côtoie d'abord la rivière Noire et ensuite le fleuve Rouge jusqu'à Sontay. Les villages s'y serrent les uns contre les autres. A travers les haies de bambous s'ouvrent de jolies échappées sur les jardins, où les concombres, les courges et le bétel mêlent leurs lianes aux rameaux des arbres fruitiers. Les oiseaux pullulent, échas-

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siers el palmipèdes dans les rizières, oiseaux jaseurs dans les vergers, pies criardes, corbeaux à collier blanc plus criards encore, oiseaux de proie au lourd vol, martins-pêcbeurs habillés de pierreries et filant comme des flèches étincelantes. L'eau étale de tous côtés ses miroirs où le paysage se répète à l'envers; le large fleuve, des étangs qui ressemblent à d'autres fleuves, des rizières nouvellement ensemencées et découpées dans leurs rebords de terre comme des glaces dans leur cadre, sont autant de réflecteurs où la réalité contemple rêveusement son image. On a deux ciels, un au-dessus de la tête et l'autre sous les pieds, aussi profond que le premier; les villages sont assis sur des villages renversés la pointe des toits en bas; les arbres dressés en l'air sont comme greffes sur d'autres arbres semblables plongés dans l'eau et la digue qui vous porte, solide au milieu de toutes ces transparences, semble suspendue à travers les abîmes aériens.

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