‹ De Paris au TonkinChapitre 6 sur 9 · HANO · texte numérisé non relu

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La ville de Hanoï a été la capitale de l'empire annamite pendant onze siècles, du septième, où elle a été construite, à la fm du dix-huitième, où elle a été dépossédée par la révolution qui a fait passer le pouvoir de la dynastie des Lé à celle des Nguyen et transféré la suprématie à Hué. Les princes qui s'y sont succédé pendant une si longue période de splendeur n'y ont point consacré leur souvenir par de grands monuments; j'y ai vainement cherché des traces des palais

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royaux. L'architecture chinoise, que les Annamites ont imitée, bâtit en général d'une façon peu durable ; elle élève rarement étage sur étage d'imposants édifices ; elle se plaît au contraire à s'étendre en largeur; elle multiplie les kiosques où elle emploie de préférence le bois, matière essentiellement périssable, et qu'elle disperse à travers les frais ombrages et les pièces d'eau des jardins. Cela dure autant que la prospérité du maître; vienne l'abandon, el tout disparaît sans même laisser une ruine.

La ville, serrée entre le fleuve Rouge et la citadelle, affecte la forme d'un triangle dont le grand côté tourné vers la rivière a trois kilomètres, tandis que les deux autres en ont deux et demi. Elle a donc environ huit kilomètres de tour, ce qui est une dimension déjà peu ordinaire pour une enceinte ; il est probable que le chiff're de cent mille âmes qu'on lui assignait

avant que la peur en chassât la population, était fort au-dessous de la vérité. Aujourd'hui que les ravages de la guerre ont livré aux herbes sauvages des rues entières et que les habitants commencent à peine à rentrer, peut-être est-il encore atteint, tant les maisons sont serrées en quelques quartiers et les rues grouillantes à certaines heures du jour.

Quand on arrive par le fleuve, on descend sur la berge en face de la concession que nous accorda le traité de 1874. On peut commencer par là la visite de la ville. Un carré de trois cents mètres de long sur cent cinquante de large, fermé par une palanque en solides troncs d'arbres et traversé par une rue unique, représente cette concession où, il y a quelques mois encore, s'enfermaient chaque soir les rares Français de Hanoï ; la nuit venue, il aurait été imprudent d'aventurer sa tète au dehors. De

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grandes bâtisses sans caractère, entourées de petits jardins fleuris, logent les généraux, les chefs des principaux services de l'administration militaire et civile, les services eux-mêmes et leurs bureaux, lesquels ont écarté d'autour d'eux toutes les installations privées; la concession est maintenant un quartier exclusivement officiel.

Derrière, à l'abri de la grande digne qui longe le fleuve, se cache, dans un pli de terrain, le cimetière européen, clos d'un mur de briques chinoises découpées à jour. Qu'il est particulièrement funèbre et comme il serre le cœur, le cimetière à quatre mille lieues du pays natal! Si quelque chose survit de nous après la mort, comme cette terre lointaine dut paraître froide à celui qui descendit là dans la première fosse, et comme l'isolement dut lui peser! La pieuse invitation : Priez pour lui, s'adressait à des passants qui ne la comprenaient point. Aujourd'hui ils sont assez de morts pour former un petit monde et pour s'entretenir des choses qui leur

ont plu quand leur cœur battait. La plus ancienne des inscriptions remonte à 1876; beaucoup de croix de bois dévernies par la pluie ont déjà perdu la leur, des croix mêmes ont disparu, et les tombes muettes ne savent plus dire les noms de ceux qu'elles contiennent. Peut-être personne ne se les rappelle-t-il plus et sont-ils effacés des mémoires comme des épitaphes. Soldats ou employés, victimes du devoir, leur souvenir est oublié, leurs os sont retournés à la poussière, et il ne reste plus d'eux que la petite part anonyme qu'ils ont prise aux destinées de la patrie. L'affaire de Sontay a fait déborder le cimetière hors de son mur; on a entamé un champs de maïs voisin pour donner un dernier asile aux blessés qu'on n'a pu guérir. Plus d'un se promène maintenant dans Hanoï, les lèvres rouges du sang vermeil delà jeunesse, qui viendra dans quelques jours, après Bac-Ninh, rétrécir encore le champ de maïs. Heureusement personne ne s'arrête à cette pensée. Il faudrait trop de courage au soldat si son imagina-

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tion lui représentait sans cesse quel enjeu il

engage dans la bataille.

De la concession part, dans la direction de la citadelle, la rue des Incrusteurs, aujourd'hui large comme un boulevard. Si on la suit, on rencontre successivement sur la gauche laSapèquerie et le Camp des lettrés, que l'autorité militaire a transformés en caserne. C'est à la Sapèquerie, comme son nom l'indique, que se fabriquait, avec un mélange de zinc et de terre, l'incommode monnaie dont nous aurons à débarrasser le pays. La sapèque est une pièce ronde, percée au milieu d'un trou carré dans lequel on enfile le brin de bambou qui est à la ligature ce que le fil est au collier. 11 en faut six cents pour faire une ligature, dont le taux sans cesse décroissant est, pour le moment, de soixante-cinq centimes ; c'est-à-dire qu'il faut six cents pièces pour représenter une valeur de

treize sous. Vous rencontrez parfois dans la ville un homme poussant une brouette dont la roue grince désespérément sous le poids des ligatures dont elle est chargée. Ne lui enviez pas cette lourde fortune: c'est un débiteur qui va rembourser dix francs à un créancier.

Le Camp des lettrés était le collège où, de tous les points du Tonkin, les candidats venaient se soumettre aux examens, qui donnent seuls accès aux fonctions publiques. La Chine a été imitée encore en cela comme en tout par l'Annam. Dix mille candidats se présentaient au Camp des lettrés ; une première épreuve en éliminait la moitié, une seconde épreuve n'en laissait plus que quinze cents, et, sur une troisième, on en choisissait cent, dont les vingt premiers, ayant rang de licenciés, pouvaient prétendre immédiatement au mandarinat. Ces élus, souvent de familles pauvres, dépensaient leur avoir pour les frais d'études et d'examen, ils empruntaient pour distribuer des cadeaux qui leur assuraient une bonne place, et ils arrivaient à leur

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poste ruinés et pleins d'appétit. Qu'y trouvaientils comme compensation? Des appointements ridicules qui ne dépassent pas, dans les emplois infériem's, la solde qu'un Européen donne à son boy, mais avec le pouvoir de pressurer la population. Gomment resteraient-ils honnêtes, au sens que nous attachons à ce mot? Ils pressurent, et la faute en est au système autant qu'à eux.

Près du Camp des lettrés s'embranche sur la rue des Incrusteurs la rue de la Mission, au bord de laquelle une petite église dressait encore, l'année dernière, son clocher gothique; les Pavillons noirs l'ont incendiée après la mort du commandant Rivière. Les Pères des missions étrangères ont là une résidence où l'évêque, Mgr. Puginier, reçoit les visiteursdans un appartement qui sent plus la simplicité annamite que le confortable français. C'est un homme d'une cinquantaine d'années, à l'œil bleu, à la grande

barbe blonde que commencent à rayer des poils blancs, au sourire d'une singulière finesse. Il donne l'impression d'un esprit remarquable et il jouit ici de cette réputation. Il habite le Tonkin depuis vingt-cinq ans; les deux ou trois cent mille chrétiens qu'il dirige lui donnent une influence que les mandarins ménagent. M. Dupuis et les commandants en chef qui se sont succédé à Hanoï s'accordent à dire qu'ils ont toujours trouvé en lui un auxiliaire chaudement dévoué aux entreprises françaises.

Un peu plus loin réside le tong-doc ou gouverneur de la province. Sa demeure était autrefois dans la citatelle, d'où notre occupation l'a délogé. La visite que nous lui fîmes nous navra. Nous avions espéré trouver au moins chez lui quelque luxe indigène. Ses richesses sont-elles enfermées dans les appartements ré • serves? Ce qui est certain, c'est que nous n'en vîmes rien. Après avoir franchi une première porte, un sentier glissant entre un mur et une mare, nous conduisit à la porte d'entrée de la

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cour intérieure où, parmi quelques pêchers couverts de fleurs roses, une fontaine en rocaille semblait depuis si longtemps livrée aux tortures de la soif qu'elle tombait en poussière. Des marches à demi brisées montaient vers une véranda supportée par de grossiers piliers de bois; à droite, un hangar couvert de paillottes, et fermé sur trois côtés par des nattes de bambou, rappelait une de nos remises à voitures à la campagne ; ce fut là que nous fûmes reçus. Des serviteurs placèrent des sièges de bois autour d'une table de la forme la plus élémentaire, sur laquelle des jacinthes en boutons trempaient dans un vase bleu; on apporta au tong-doc sa boîte à bétel, où il ne cessa, pendant l'entretien, de puiser des chiques qu'il accompagnait de petites pincées de chaux ; puis on servit le thé dans des tasses de porcelaine de Canton commune.

Ses vêtements étaient en harmonie avec cette habitation. Son turban de cotonnade blanche indiquait qu'il était en deuil, sa robe de soie

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noire, lustréeparle frottement et l'usure, n'était agrémentée d'aucun ornement, et son ample pantalon blanc n'était pas aussi blanc qu'il aurait pu rètre. 11 n'avait aux pieds que des sandales annamites faites d'une semelle de cuir retenue au moyen d'un cordon passé entre deux orteils. Cette pauvre apparence nous gelait, et nous partîmes au plus vite.

Quand le gouverneur sorl, un homme, son sabre sur le bras, le précède, et deux serviteurs, portant des parasols poudreux, se tiennent devant et derrière son palanquin. Point de costumes éclatants, pas même de propreté. Nos fonctionnaires qui sont en rapport avec lui le disent intelligent; mais une physionomie annamite est pour un Européen un indéchiffrable rébus. En considérant ses joues proéminentes d'un galbe inégal, son nez écrasé, ses lèvres rougies et tuméfiées par le bétel, ses dents noires, les rides qui semblent entaillées à la pointe du couteau dans sa peau parcheminée, ses doigts en ras cines de mandragore prolongés par des ongles

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démesurés, nous peasions irrévérencieusemenl qu'il suffirait de le peindre pour avoir une excellente caricature. J'aime mieux les sens du peuple, avec leurs membres nus et leurs libres allures, que ces lettrés vieillots et déjetés par un formalisme desséchant.

En suivant toujours la rue de la Mission, on laisse sur la droite le joli lac au bord duquel est assise notre pagode et l'on pénètre dans le grand angle de la ville, qui entre comme un coin entre la citadelle et le fleuve. C'en est la partie la plus peuplée. Les étroites façades se pressent les unes contre les autres, débordées par les murs qui dressent au-dessus des toits leurs crêtes blanches taillées en escalier et ornées de rinceaux. Des portes monumentales, à double et triple toit gondolé, ferment l'entrée et la sortie des principales rues, dont elles portent le nom inscrit en caractères chinois sur leur fronton.

D'autres caractères alignés sur les chambranles expriment des souhaits ou des conseils dans le goût suivant : « Que la population soit tranquille dans cette rue, » ou bien : « Si la population est tranquille, elle n'aura pas à fermer les portes. » Des préceptes de la sagesse la plus pratique sont ainsi multipliés sur les monuments, et, si les habitants ne sont pas tous des philosophes, ce n'est pas faute d'avoir sans cesse la philosophie sous les yeux. Ce penchant pour les inscriptions n'est du reste pas propre au monde officiel, le peuple le partage; les gens aisés font graver sur leurs portes particulières, soit des prières, soit des sentences, et il n'est point de pauvre, si grande que soit sa pauvreté, qui, au moment des fêtes du nouvel an, ne renouvelle sur son mur les bandelettes de papier rouge qui portent tantôt un simple mot comme « richesse » ou (( santé » ; tantôt un souhait : « Que toutes les bonnes choses arrivent ici » ; tantôt une invitation aux passants : « Entre et sois en paix. » En somme, on fait de l'écriture un plus grand

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usage extérieur qu'en Europe. Je ne me hasarde pas à en tirer une conclusion sur le degré d'instruction générale que cet usage suppose.

Les boutiques sont tenues presque toujours par des marchandes. Accroupies sur une natte sous Tauvent de leur porte, elles attendent le client, un de leurs pieds déchaussés dans la main, dans une de ces poses qui nous paraissent d'une invraisemblable souplesse et que l'élasticité de leurs membres leur permet de conserver des journées entières sans se lasser. Elles ont généralement ces visages ronds que les poètes chinois comparent avec enthousiasme à la pleine lune. Leurs cheveux noirs et lustrés sont plaqués en bandeaux sur leurs fronts, leurs yenx noirs ont la douceur mouillée et l'innocence bestiale d'un œil de chevreuil, leur nez en boule à peine formé conserve toujours à leur physionomie un air enfantin; leur peau est assez claire pour laisser transparaître le rose sur leurs joues. Sans être jamais jolies, elles sont touchantes par leur naïveté et point désagréables

à voir tant qu'elles ferment la bouche. Mais, sitôt qu'elles montrent leurs dents gâtées par le bétel et rendues pareilles au jais par la laque, tout charme s'évanouit; ce charbon remplaçant des perles, ces ténèbres où l'on ne distingue rien qu'une sorte de grand trou béant au lieu des éclairs de la nacre entre deux lèvres roses, ce rire noir, mettent la sympathie en fuite et creusent entre les deux races un abîme qui me paraît infranchissable à l'amour. Loti a déjà laissé prendre en bien des pays un cœur sensible à l'exotisme, j'attends avec curiosité ses impressions sur celui-ci, où il a récemment passé.

Les clients s'asseyent au bord de la natte, à côté de la marchande, qui tire de deux ou trois caisses, dont se compose son magasin, les objets qu'elh a à vendre. Un boy apporte une corbeille de noix d'arec et de feuilles de bétel, et l'on chique en causant. Le client n'est pas pressé, la marchande l'est encore moins, les voisins prennent part à la conversation, les badauds qui passent s'arrêtent pour l'écouter, et le moindre

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achat devient une occasion de longs bavardages. Il n'est point de peuple plus musard.

Les artisans, comme les marchands, sont installés sous l'auvent de leur porte et coupent, taillent, cousent, liment, scient, rabotent, tournent, martèlent, clouent, dessinent, peignent, brodent, tissent sous les yeux du public. Leurs ateliers sont grands comme des boîtes; un Européen, en y étendant le bras, ferait voler en l'air toutes les cloisons. Eux, souples et légers, accroupis sur leur natte, s'entassent les uns auprès des autres et travaillent sans se gêner. De sept heures du matin à cinq heures du soir, les rues ne sont ainsi qu'un immense atelier et une immense boutique où les bourdonnements de la foule se mêlent aux bruits des métiers. L'animation est extraordinaire. Des marchands ambulants crient des gâteaux et des sucreries; des coulis passent sans cesse, portant leur charge dans deux paniers pendus aux deux bouts d'un bâton de bambou posé sur leur épaule. Us ressemblent exactement à une balance dont les

paniers sont des plateaux et dont eux-mêmes sont le support. Le bambou plie, et, pour en suivre l'ondulation, ils trottinent ense dandinant. Leurs files dansantes s'en vont en manière de cbœur chorégraphique. Des promeneurs marchent, le bras amicalement passé sur l'épaule l'un de l'autre; les crêpons rouges ou verts des lettrés et des boys k prétention éclatent en tons vifs au milieu des coiffures noires communes ; les chapeaux coniques à pointe d'argent, profonds comme un gargantuesque entonnoir, signalent les bourgeois à l'aise dans la mêlée des vulgaires salacos de paillotte et des chapeaux de femme plus larges qu'une roue de voiture. Des bandes d'enfants, la tête rasée, sauf deux mèches qui pendent bizarrement de chaque côté du sinciput, le crâne du ton jaune tendre des concombres mûrs, ou déjà marbré de noir par l'abondance des cheveux, le visage éveillé et charmant quand les maladies de peau ou la petite vérole ne les ont pas défigurés, jouent à la toupie, à la marelle, se font des musiques avec des bambous

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OU se lancent aux trousses des Français qui passent en criant bruyamment tout ce qu'ils savent de notre langue : « Bonjour, capitaine ! Bonjour, capitaine! Donne-moi un sou. » Des chanteurs ambulants ameutent les curieux avec des chansons d'amour qu'ils accompagnent d'une guitare à une corde, d'un petit tambourin et d'une paire de castagnettes d'une espèce particulière. Des acrobates se disloquent, au son d'une musique semblable, avec une aisance qui rendrait nos clowns jaloux ; tandis que des croupiers, dissimulés dans les recoins des places, sollicitent la passion favorite des Annamites ea installant sur la terre une sorte de roulette primitive : ils ont un dé percé d'une cheville, à la façon de nos totons; après lui avoir imprimé un vif mouvement de rotation, ils le cachent sous un couvercle ; et les joueurs déposent leur mise sur un tableau partagé en cases marquées d'un chiffre, pendant que le dé achève de tourner et retombe en montrant une face qui désigne le gagnant.

Plusieurs rues sont occupées presque exclusivement par des Chinois; elles forment un quartier spécial au milieu de la ville annamite. L'une d'elles s'appelle rue des Cantonnais; ces Chinois viennent en effet presque tous de Canton et du Kouang-Si. Ils apportent au Tonkin leurs habitudes de self-government. Quand on étudie la situation intérieure de la Chine, on s'aperçoit qu'en dépit de toutes les sages maximes qui les engagent à aimer l'empereur comme un père et à avoir pour le gouvernement un respect filial, ses habitants semblent considérer le gouvernement avec tous ses fonctionnaires comme un puits à calamités dont il est prudent de se tenir éloigné le plus possible. Us n'ont recours aux autorités que quand ils ne peuvent pas faire autrement, préférant former entre eux des sociétés, des congrégations, comme on dit, à la justice arbitrale et à la police desquelles ils sefient plus qu'à des fonctionnaires corrompus. Leur force, hors de leur territoire, est de rester ainsi unis.

Leur colonie de Hanoï a été en partie dispersée

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par la guerre. Quelques-uns étaient compromis avec les Pavillons noirs, ils ont fui à la nouvelle que les papiers de Luh-Vinh-Phuoc avaient été saisis à Sontay. D'autres ont expié leur complicité de la vie ou de la prison. Ceux qui restent sont fort polis et mettent obséquieusement la main au chapeau quand unFrançais passe; j'imagine qu'ils ne nous aiment guère, car nous sommes venus les déranger dans un pays dont ils accaparaient peu à peu les richesses. Leur attitude parmi lesindigènes est remarquable; gras, grands, forts, très civilisés, ils méprisent ces Tonkinois maigres, chétifs et attardés au milieu desquels ils passent avec une mine insolente. Leurs maisons sont les plus belles de la ville : leurs vêlements de bonne soie de Chine, avec la blouse bleue ou noire et le pantalon de couleur tendre, gorge-de-pigeon, lilas, jaune abricot, vert pâle, sont opulents auprès des pauvres souquenilles indigènes; le peu de luxe qu'on trouverait au ïonkin y a été introduit par eux et pour eux. Plusieurs ont de grandes fortunes que

le bruit public exagère encore sans doute: appuyés sur le prestige de leur pays, ils étaient puissants et bravaient les pouvoirs locaux. On sent en eux ce sentiment de la supériorité de leur race, si fort chez la plupart des hommes. Au fond, la tourmente passée, ce sont eux qui profiteront le plus de notre protectorat. Ils trafiqueront librement. On pourrait les empêcher d'envahir le pays en les frappant d'une taxe de capitalion très forte comme plusieurs nations ont fait pour se défendre contre eux. Qu'on lire d'eux un revenu fiscal, c'est bien; mais je ne crois pas que nous ayons intérêt à les éloigner. Nous aurons besoin d'eux. Qui ramasserait les soies dans les campagnes, qui ferait le petit commerce s'ils n'étaient là?Les Annamites n'ont point de capitaux, et, jusqu'à présent, ne montrent pas un génie commercial bien développé. Le Chinois est un intermédiaire dont on ne se passe point dans l'extrême Orient.

Le Tonkin étaitfermé aux étrangers lorsqu'en 1 873,un négociant français, M. Dupuis, y pénétra. Arrêtépar les mandarins dans un second voyage qu'il essayait de faire au Yunnan en remontant le fleuve Rouge, il réclama l'intervention du gouverneur de la Gocliinchine. L'amiral Dupré envoya le lieutenant de vaisseau Garnier. Après des succès surprenants contre les Annamites, la population la moins guerrière du globe, Garnier fut tué dans sa première rencontre avec les Pavil-

Ions noirs, bandits d'origine chinoise. Son oeuvre fut désavouée. M. Dupuis, d'abord encouragé, fut abandonné; l'amiral Dupré le sacrifia au désir d'obtenir un traité qu'il bâcla avec la cour de Hué ; on fit plus, on le ruina systématiquement avec cet acharnement haineux que l'on déploie contre les hommes envers lesquels on se sent coupable. C'est là une des plus monstreuses iniquités de notre temps; elle n'est pas encore réparée.

Par ce traité de 1874-, nous n'avions su ni conserver les avantages acquis, ni nous en aller. Nous laissions trois postes à Nam-Dinh, à Haï- Phong et à Hanoï ; ils étaient insuffisants pour nous assurer quelque influence auTonkin, ils ne servirent qu'à y maintenir le drapeau français exposéà toutes lesinsultes. En décembre 1882, l'amiral Jauréguiberry proposa au conseil des ministres l'envoi d'une expédition de six mille hommes. Autant qu'il est permis de prévoir les choses humaines, un corps de celte importance envoyé à ce moment-là aurait achevé en trois

mois la conquête du pays. La proposition fut rejetée : alors s'ouvrit celte ère des demimesures qui grossirent toutes les difficultés et prolongèrent indéfiniment l'entreprise.

Le commandant Rivière eut exactement le même sort que Garnier. Arrivé au Tonkin avec un millier d'hommes, il fut heureux tant qu'il ne combattit que les Annamites; et il fut tué à sa première rencontre avec les Pavillons noirs. Les combats du 15 août et du l"" septembre 1883, livrés à ces derniers par le général Bouët, révélèrent enfin d'une façon indubitable qu'il y avait deux sortes de résistance dans le pays, et que la résistance des troupes d'origine chinoise était d'une tout autre fermeté que la résistance des bandes annamites. Des renforts avaient été expédiés sur la nouvelle de la mort du commandant Rivière; les troupes commandées par l'amiral Courbet emportèrent Sontay d'assaut le 16 décembre. D'autres renforts furent expédiés encore après les affaires d'août et de septembre, ils arrivèrent au commencement de

février; le corps expéditionnaire ayant ainsi atteint le chiffre de 14,000 hommes, le général de division Millot fut mis à sa tête avec les généraux de brigade Brière de l'Isle et de Négrier sous ses ordres.

Deux sentiments se partagaient la Chine en nous voyant nous emparer du Tonkin. Le premier était une répugnance très vive à laisser une puissance européenne s'établir sur une de ses frontières; le second était la crainte de la puissance française, résultat des souvenirs de 1860.

J'insisterai sur le premier. Toutes les fois que j*enaiparléen France à des hommes politiques, j'ai été écouté comme un rêveur qui raconte des histoires à dormir debout. Je n'aurais jamais cru qu'on pût être aussi indifférent à la connaissance de l'âme d'un adversaire. Et cependant si on ne se rend pas compte des raisons de cette

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répugnance, noire querelle avec la Chine est absolument inintelligible. Le Tonkin ne faisait point partie de son territoire et sa suzeraineté sur lui était de la nature la plus platonique. Pourquoi s'est-elle donc lancée dans les dépenses et dans les hasards d'une guerre pour nous en éloigner? C'est que, pour le Céleste Empire, il ne s'agit, en réalité, ni d'une question de territoire, ni d'une question de protectorat, ni d'un vain amour-propre follement engagé, ni d'un aveuglement barbare surl'élal actuel du monde; il s'agit des principes mômes sur lesquels repose son gouvernement. Entouré de toutes paits de peuples beaucoup plus faibles que lui, qu'il a fréquemment soumis par les armes, qu'il a initiés à une civilisation qu'il se glorifie d'avoir tirée tout entière de son propre fonds, auxquels il a imposé des hommages honorifiques et qu'il entraîne dans son orbite, il s'est habitué depuis des milliers d'années à se considérer comme l'empire du Milieu, le centre et le cœur du monde, et à ne voir dans les autres nations que

des tributaires qu'il daigne laisser vivre, mais qui ne sauraient à aucun titre prétendre à l'égalité avec lui. Cette légende, le prestige du gouvernement en est fait; elle est aussi la source intime de l'orgueil chinois, orgueil de race porté chez les lettrés à un degré qu'aucun autre peuple n'a connu. Depuis que les puissances européennes, en forçant les portes de la Chine, y ont fait une large brèche, les mandarins sont obligés d'ériger, vis-à-vis du peuple, le mensonge en système pour la soutenir et cacher la véritable situation de ces étrangers nouvellement arrivés du fond de l'Occident. On s'arrange pour les faire passer pour des tributaires, eux aussi, pour des sauvages lointains souvent en rébellion. Si le peuple constatait une déchéance de la domination universelle que l'Empire chinois a toujours cru exercer, il est probable en effet qu'au lieu de reconnaître son erreur tant de fois séculaire, il s'en prendrait de cet amoindrissement à l'incapacité du pouvoir ; l'autorité impériale serait fortement ébranlée,

l'Empire courrait le risque d'être bouleversé.

De plus, les hommes d'état chinois ont obscurément conscience d'un autre péril. Sachant grâce à quelle forle constitution de la famille, grâce à quel faisceau admirablement coordonné d'idées morales, le gouvernement est facile dans leur pays, ils redoutent pour ces mœurs, pour ces idées, pour cette force de leur société, le contact avec les barbares. Il n'y a pas bien longtemps, on compterait aisément les mois, qu'on voyait en Europe un esprit aussi indépendant qu'Herbert Spencer s'associer à l'archevêque de Westminster pour s'opposer à la construction du tunnel sous la Manche, au nom de raisons qui ont la plus frappante ressemblance avec celles des Chinois.

L'établissement de la France sur la frontière des trois provinces du sud sera un démenti permanent à la légende chinoise, une négation palpable, visible et vivante des prétentions du Fils du ciel à la suprématie terrestre. Notre présence sera en même temps une sorte de mauvais

exemple mis sous les yeux du peuple, un élément dissolvant aux flancs du vieil Empire. Ne nous étonnons donc point d'une hostilité instinctive qui a son origine dans l'antipathie radicale de deux civilisations inassimilables, dont l'une, en vertu de la loi féroce de la concurrence vitale, sera tôt ou tard dévorée par l'autre. Malheureusement, de ces deux sentiments qui se balançaient, la crainte que nous inspirions s'évanouit sous l'effet de nos fautes. La mort du commandant Rivière, la situation précaire du petit corps d'occupation amoindrirent notre prestige militaire dans l'extrême orient etfirent douter de notre force. Le marquis Tseng, témoin de nos dissensions parlementaires, crut que la Chambre des députés ne fournirait jamais au ministère les moyens de suivre une poUtique plus énergique; il se persuada que la France reculerait si la Chine avançait ; à force de l'engager, il amena son pays à des hostilités ouvertes contre nous.

Sitôt débarque, le général Millot s'était préparé à marcher sur Bac-Ninh. Sontay était défendu par les Pavillons noirs; le marquis Tseng avait officiellement prévenu le gouvernement français que Bac-Ninh serait défendu par des troupes chinoises. Les renseignements des espions indigènes annonçaient un système de défense très sérieux : vingt-quatre forts détachés autour de la ville ; deux digues fortifiées et une série de redoutes sur la route de Hanoï; un gros barrage avec batteries étagées sur les bords en travers du Song-Gau à Lach-Buoï; d'autres ouvrages encore entre Bac-Mnh et Dap-Gau pour couvrir la route de Chine en cas de défaite. La force des troupes impériales était évaluée à vingt-deux mille hommes, armés pour la plupart de remingtons ou de martinis. Le gouverneur de Kouang-si était venu visiter la place et un général de 'cette province, Hoang-Ké-Lang, en avait pris le commandement.

Le général Millot partagea son armée en deux. La brigade de Négrier concentrée à Haï-Dzuong

davait opérer le long du Song-Cau de façon à conper la ligne de retraite de l'ennemi. La brigade Brière de l'isle, parlant de Hanoï, devait tourner la grande route sur laquelle les Chinois avaient accumulé les défenses et gagner Bac- Ninh par des chemins de rizière. Nous suivmies celle-ci. Chaque colonne était d'environ 5,500 hommes. 6,000 coulis avaient été enrôlés à six piastres par mois pour porterie convoi.

Hanoï dort quand les troupes s'ébranlent; la nuit traîne encore en brouillard de suie à travers les rues. Nous consultons avec inquiétude le ciel; depuis huit jours, la pluie tambourine sur le toit de notre pagode, obsédant notre esprit de l'image des sentiers glissants qui se dérobent sous le pied, des bourbiers dont la croûte crève sous le poids des passants, des ri-

zières ruisselantes que le vent essuie avec un frisson transi, des journées passées sous l'averse sans un endroit sec où l'on se raffermirait les fibres avachies par la pénétrante humidité du Tonkin. Le ciel a cet air louche, ce teint plombé de femme malade que nous lui retrouvons chaque matin. Il est rare qu'il se débarbouille avant midi ; jusque-là, il reste grognon et menaçant.

Le fleuve aux eaux troubles, complètement éteint sous ce ciel sombre, s'aperçoit à peine entre ses berges. On pourrait le croire vide si l'on n'entendaitle bruit mouillé des hélices qui le foulent. Les petits remorqueurs au souffle court et précipité sont déjà à l'œuvre ; flanqués de chaque côté d'une grosse jonque sur laquelle les soldats s'entassent, ils vont sans cesse d'une rive à l'autre. Peu à peu, à mesure que le jour gris triomphe des brumes, ce qui sera plus tard le quai de Hanoï se couvre de curieux. Les coulis protitent d'un répit pour compléter les petites

provisions qu'ils ont mises au fond de leur mu-

setle; des marchandes ambulantes leur vendent des gâteaux d'amidon qu'ils vont manger accroupis autour de leur charge. Les femmes annamites, les congaï, comme disent les soldats, sont venues dire adieu à leurs amis; elles ont passé leurs belles robes de soie indigo, et leur coiffure est relevée en un joli chignon sur le sommet de la tête. Elles bavardent, elles appellent, elles pleurent; puis, pour un rien, elles rient, les folles, et montrent cette bouche noire qui semble le tombeau de l'am.our.

Sur l'autre bord, aussitôt débarquées, les compagnies se forment et se mettent en route. L'horizon est fermé par un rideau de bambous derrière lequel elles disparaissent. Qu'y a-t-il au delà ? L'inconnu : la fortune pour les uns, la mort pour les autres. On part d'un pas délibéré, las qu'on était de l'attente fastidieuse qu'imposent les préparatifs, avec cette passion du joueur avide de tâter la chance et cet indéfmissable plaisir que donne la certitude d'avoir bientôt le cœur remué.

Les sentiers courent en zigzags, ajoutant les angles aux angles pour ne point écorner le plan carré des héritages. Des deux côtés, la rizière étale sous ses touffes vertes ses nappes d'eau que la stagnation irise de nuances plombées. C'est par là que nos six mille soldats et nos trois mille coulis s'en vont à Bac-Ninh.

Nous déjeunons à Gau-Bay. Un édicule rustique, petit temple élevé à quelque génie local, contemple dans l'eau d'une mare encadrée de buissons verts les coins de son toit relevés comme la pointe d'une babouche chinoise. Nous nous asseyons sous le banian qui le couvre de ses branches. Le temps est lourd, on sent les feux du soleil à travers l'écran des nuages et l'ombre nous semble bonne.

Puis, la halte étant de deux heures, nous

allons prendre le Ihé chez le maître d'école du village. Un petit autel où s'accomplissent les rites en Thonneur des ancêtres; à l'entour, de larges tables très basses couvertes de nattes fines sur lesquelles on s'accroupit; un panier pour les livres ; quelques rouleaux d'un papier grisâtre qui se romprait sous la plume, mais qui convient à la souplesse du pinceau; des pinceaux ; un large godet pour l'encre de Chine, qu'on délaye en commun; des inscriptions sur papier rouge collé aux murs, voilà tout ce que j'ai trouvé à inventorier dans ce matériel scolaire tonkinois. Le maître d'école est d'une politesse que la peur rend très empressée. Des soldats ont passé et lui ont emporté sa pipe ; il n'est pas sûr que nous ne lui emporterons pas ses tasses à notre tour; pendant qu'on nous sert, il consulte nos physionomies par des coups d'œil furtifs. L'interprète le rassure et le fait causer. Gau-Bay n'est qu'un hameau de soixante-dix âmes, et, malgré le prix élevé qu'il leur demande, il a cependant cinq ou six élèves.

Pour une mesure de riz par mois, valant quatre ligatures ou deux francs cinquante, il leur enseigne le Tam-tu-Kinh ou Livre des trois Lettres. Ce recueil élémentaire est ainsi intitulé parce qu'il est en vers de trois mots, et, comme dans le système d'écriture inventé par les Chinois, chaque mot est représenté par une lettre particulière, les vers du Tam-tu-Kinh sont figurés chacun par trois lettres. Ils contiennent un résumé populaire de la morale de Confucius et l'enfant, en apprenant les signes les plus usuels de l'écriture, se pénètre en même temps de la notion de ses devoirs. Morale essentiellement pratique, pleine du génie chinois, qui ne connaît ni la curiosité désintéressée, acharnée au problème du monde par pure avidité de savoir, ni le point d'honneur qui fait qu'un individu tire de son cœur la force nécessaire pour se sacrifier à une idée. Elle a façonné ces peuples laborieux, aimant le travail comme la source du bien-être, pleins de vertus domestiques qui les préparent au respect de toutes les autorités, sin-

gulièrement faciles à gouverner, mais sans virilité et sans héroïsme.

Nous donnons une piastre au maître d'école pour lui faire oublier la perte de sa pipe. Il la reçoit d'un air hébété de surprise. J'avais envie de lui dire :

— Accepte et continue d'enseigner le Tam-tu- Kinh; tu es notre complice. Vante l'ordre atout prix, inspire l'amour du repos, prêche le mépris des vertus guerrières, fais des hommes sans fierté. Continue. Et, grâce à ton livre, nous, dont l'âme a été autrement trempée, conquérants étrangers que quatre mille lieues de mer séparent de leur pays, nous viendrons une poignée au milieu de tes quinze millions de concitoyens, et nous te demanderons une tasse de thé que tu nous offriras en tremblant.

L'après-midi, on marche à travers une rizière sans fin. Une mer d'émeraude s'étend à perte

de vue vers tous les points de l'horizon, semée d'îlots boisés qui cachent des villages. Sur cette immensité, les sentiers que nous suivons se détachent minces comme les rayures que le diamant laisse sur une glace.

Quelle étendue démesurée les difficultés du terrain donnent à la colonne ! Les deux ballons que la colonne emmène tout gonflés et qui sont à la queue avec les bagages, semblent être encore au point de départ, alors que la journée s'achève. Ils élèvent au-dessus de l'horizon leur inexpressive tête ronde d'un aspect bêtement monstrueux. Tantôt un rayon de soleil perçant les nuages les fait étincelcr comme des globes de métal, tantôt leur masse jaune, qui sebalance lourdement en l'air, donne à songer à quelque grotesque apothéose du potiron.

Quand la nuit approche, l'avant-garde est entrée dans le village de Sui, où toute l'armée devait cantonner, mais il est visible que le gros n'aura point le temps d'y arriver. Il faudra coucher dans la rizière.

Quelques tertres d'apparence artificielle bossuent un coin de la plaine. Ils recouvrent, dit-on, les ruines de l'ancienne citadelle des rois Lé. Un de ces tertres dessine encore avec beaucoup de netteté un carré devant lequel quatre colosses de pierre ont survécu aux destructions des hommes et du temps. Ce sont d'abord deux éléphants accroupis dans la posture que le cornac leur fait prendre quand le maître veut monter; ils sont traités d'une façon assez réaliste, leur trompe S3 recourbe entre leurs jambes de devant et leur échine puissante soulève la peaurugeuse de leur dos. L'endroit a pris d'eux son nom, Yoï-Phut, qu'on nous a traduit par « les éléphants couchés ». Les deux autres colosses sont des animaux qu'un naturaliste serait fort embarrassé pour classer dans un genre connu. Leur figure se rapproche de celle du lion et leur crinière est bouclée de la façon la plus académique; leurs jarrets sont ornés de touffes de poils découpées comme des lambrequins; leurs membres sont terminés par une

main humaine. Socles et statues sont du même bloc et le granit en est si dur, que le poli des surfaces est à peine entamé. A deux cents pas de ces colosses, deux tigres de moindre dimension devaient garder jadis l'entrée d'une allée aujourd'hui disparue.

Près de ces restes une vieille femme est occupée à sarcler son riz. Le spectre de la guerre qui s'agite devant-elle ne la détourne pas de son travail; notre armée défile sans qu'elle lève même la tête. Active et absorbée, elle sarcle pour finir son champ avant le soir. Une boue grise et grasse, qui lui colle aux jambes comme la pâte aux mains du mitron, lui monte jusqu'aux genoux, et, chaque fois qu'elle lève le pied, on entend le sourd gargouillement du marais.

L'instrument dont elle se sert est une large boucle de fer emmanchée au bout d'un bâton;

cette boucle passe entre -les touffes du riz et ratisse les mauvaises herbes. Toute la plaine du Tonkin est cultivée avec ce soin.

9 mars.

Triste nuit ! On s'est couché dans la rizière sans pouvoir allumer les feux, faute de bois. La terre était humide et la pluie est survenue. On se réveille raidi, percé, le ventre en déroute.

Quel pays d'extrêmes! En une nuit, il a changé. Maintenant une couche savonneuse, glissante et traîtresse comme le pire des verglas recouvre les étroites chaussées de terre glaise. Impossible de s'y tenir en équilibre; et, si l'on ne se tient pas en équilibre, à droite et à gauche, c'estla rizière inondée avec ses gouffres sournois.

Les coulis, vêtus d'une guenille jetée sur l'épaule, ont passé, eux aussi, la nuit dans la boue.

Pour se réchauffer un peu, ils se serrent les uns contre les autres, tout grelottant de froid et de fièvre. Quelques-uns ont emporté un manteau de paillotle qui les hérisse comme un paquet de hroussailles; d'autres s'enroulent dans une natte; d'autres ont des défroques européennes qu'ils ont volées ou qu'ils doivent à la pitié des soldats; d'autres sont presque nus; on se sent glacé soi-môme à voir leurs membres jaunes exposés sans défense aux morsures de ces rudes matinées. Pauvre bétail humain, tremblant de misère, la face abrutie, les bras gourds, ils vont se réatteler aux cordes et aux brancards. Les artilleurs se mêlent à eux, et on recommence à traîner les canons. Souvent le chemin n'a pas les soixante centimètres nécessaires pour l'usage des deux roues; alors soldats et coulis descendent dans la rizière et pataugent dans l'eau pour en porter une, tandis que l'autre continue à tourner. Plus loin, le sentier défoncé manque brusquement, il plonge dans une fondrière; pas un brin de bois à plusieurs kilomètres à la

ronde pour essayer d'un pont. Il faut se jeter dans la boue, les hommes en ont jusqu'aux cuisses, les pièces disparaissent à demi englouties; des escouades de renfort viennent à l'aide, et, quand ils ressortent de ces terribles passages, soldats, coulis, canons, prolonges, n'ont plus figure reconnaissable; la boue moulant les guêtres donne aux jambes l'aspect d'un éléphantiasis monstrueux; les uniformes, ignoblement souillés, n'ont plus de couleurs, et les canons, trempés et retrempés dans la terre à demi liquide, ont l'aspect informe des troncs d'arbre que roulent les rivières débordées. On va ainsi sur ces chemins innomables, sur ce sol qui cède sous le pied d'une façon équivoque quand il ne crève pas brusquement, sous une pluie fine qui pique le visage comme des pointes de glaçon, au milieu d'une brume grise qui enveloppe la rizière d'une sorte de limbes sans issues apparentes où une armée se débat contre la glaise qui la happe aux jambes et essaye de l'enliser au fond de ses bourbiers. Les

officiers, héroïques à leur façon, mettent la main aux roues pour rendre le courage à leurs hommes. Et les soldats, ayant conscience que ce qu'ils font est quelque chose de surhumain, ne frappent point sur les coulis attelés comme eux aux bricoles, ils les excitent au contraire par des cris amicaux, en compagnons qu'il serait injuste d'assimiler aux bêtes de somme. La grandeur de la peine qu'ils partagent les rend bons; loin de s'irriter, ils s'attendrissent.

— Allons ! allons ! ma pauvre vieille ! Pousse, ou nous ne sortirons jamais de tons... n... de D... de pays !

A Sui, on retrouve la terre ferme, on respire. Le village a cette mine que donne une prospérité déjà très ancienne. On y sent les embellissements accumulés parles générations. Des portes monumentales en ouvrent l'accès; les maisons de briques aux toits de tuiles sont nombreuses;

à travers les cloisons mal jointes de quelques belles pagodes, on voit reluire les dorures d'un Olympe de statues. Des banians bien des fois séculaires se dressent auprès des troncs énorm.es sur lesquels les racines adventices se tordent comme des paquets de boas entrelacés. Des orchidées singulières, d'autres plantes parasites plantées sur leurs branches vénérables, transforment leurs dômes gigantesques en un curieux assemblage des feuillages les plus différents.

Et le long de la route, après Sui, ce sont encore d'autres grands arbres et d'autres pagodes avec des éléphants en bas relief sur le mur d'entrée et des guerriers peints en rouge, en sentinelle contre le chambranle des portes. Aucun des pays d'Europe, où les églises et les temples ont poussé le plus dru, ne saurait rivaliser avec une pareille abondance d'édifices religieux.

Nous cantonnons à Dong-IIo, où l'on entre par un gracieux pont couvert où l'on admire

une charpente très soignée SOUS un toit de tuiles. Un mur en briques découpées à jour, peint à la chaux, entoure d'une blanche guipure un bois de grands arbres qui cache une pagode. Les habitants viennent au-devant de nous, un air prévenant sur la figure. Un vieillard nous guide à travers le village, nous conduisant chez ceux de ses amis qui possèdent les choses que nous désirons acheter. Les gens s'empressent autour de nous, sans crainte. Ils se déclarent très heureux de recevoir des Français; ils assurent qu'ils n'ont jamais laissé les Chinois pénétrer chez eux, et nous montrent les lances avec lesquelles ils les ont repoussés. Vérification faite, cette dernière assertion est fausse; mais, feint ou sincère, leur contentement est très apparent. Un moment après que nous l'avons quitté, le veillard accourt de nouveau auprès de nous; il se tient la joue dans la main par un geste suppliant, et il se désole, répandant, avec le verbiage annamite, un flot de paroles entrecoupées de sanglots convulsil's. On vient de mettre sa basse-

cour au pillage, et il s'adresse à nous qui l'avons bien traité comme à des protecteurs. Mais que pouvons-nous? Que pourraient les officiers auxquels nous l'enverrions? Quand les impérieuses nécessités de la guerre en émoussent la délicatesse, les petits intérêts particuliers sont trop légers pour être pesés à la balance de la justice. Le soldat qui arrive harassé au cantonnement et n'ayant pour se refaire que l'insipide biscuit et le fastidieux bœuf conservé, ne résiste pas à l'envie d'un peu de viande fraîche, et l'officier qui blâme Faction et excuse celui qui la commet, feint de ne pas la voir pour ne pas avoir à la juger. Le soldat ne prend pas autre chose; le plus riche mobilier tonkinois n'a point d'objets précieux qui pourraient le tenter; mais notre colonne traîne à sa suite cette tourbe immonde des coulis, bande affamée et vorace qui est partie de Hanoï avec l'intention bien arrêtée de profiter des hasards de la guerre. Elle passe aux trous des haies comme l'inondation silencieuse aux brèches d'une digue, se glisse

dans les ruelles des villages, soulève les cloisons de bambous, s'introduit dans les demeures, étouffe les cris pour ne pas attirer une prompte répression, va avec le flair que lui donne la communauté d'habitudes droit aux cachettes et fait de notre passage un fléau. Des clameurs partent d'une case, un officier accourt, il trouve des gens en pleurs et le tourbillon des pillards envolé. Ou saisir les coupables? C'est le coulis anonyme qui a passé. Ces indispensables auxilliah'es sont des instruments de dévastation que nous promenons avec nous et qui nous aliènent les populations. La guerre est lourde à nos amis.

Cependant le vieillard, accroupi au coin de la porte, gémit toujours. 11 débite une sorte de lamentation sur un ton soutenu. Nous lui avons expliqué notre impuissance. A la fin, il nous impoi'tune.

— Plains-loi à celui qui a mis le malheur en ce monde, ou subis ta destinée !

Mais ce n'est pas un stoïcien, ce n'est qu'un

pauvre homme. Il avait des poules, des cochons, delà vaisselle, des vêtements. 11 n'a plus rien. Il frappe sur le ventre de ses enfants pour donner à comprendre qu'il est vide ; il leur ouvre ensuite la bouche en faisant signe qu'il n'a plus rien à mettre dedans. Longtemps, bien longtemps il continue cette énervante lamentation, qui nous fend le cœur.

Et on entend, montant des toits de pailles du village, d'autres lamentations pareilles à la siennne. Pauvres gens qui payent, comme le Français qui restera sur le champ de bataille, le progrès en train de s'accomplir !

10 mars.

Toujours les matins mouillés, le patrouillis par les chemins, les haies perlées d'eau qui s'égouttent avec lenteur, la brume qui traîne sur les rizières ses silencieux lambeaux d'ouate

grise. Je commence à comprendre le climat du Tonkin. Il est tempéré six mois de l'année sous les mêmes latitudes que Calcutta et que le Sénégal, parce qu'une couche épaisse de vapeurs est sans cesse interposée entre le soleil et la terre. Nous vivons à l'abri de l'astre tropical, mais au prix d'une humidité constante et de variations de température excessives. Que la brume soit bien dense et nous voilà frissonnants et emmitouflés, comme si nous recommencions la campagne de Russie; que la voûte des nuées se troue sur notre tête et l'ardent soleil de l'Inde verse par la brèche ses lourds rayons, qui ressemblent à des jets de plomb fondu.

Toujours la rizière aussi. Le sol, en certains endroits, n'est qu'une croûte mince sur un gouffre; comme une pellicule de caoutchouc, elle se balance avec une élasticité surprenante, cède et rebondit sous les pieds. Les naseaux des chevaux battent de terreur quand ils passent sur ces fonda mouvants.

208 DE PARIS AU TONKITn'

Halte à Bao-Kliam, un marché comme on en trouve à l'intersection dt toutes les routes un peu fréquentées. Pour halles, quelques toits en paillotte posés sur des piquets de bambou. Le marché se tient tous les cinq jours. Les paysans des environs apportent surtout des vivres. Comme marchandise allant au loin, on n'y trouve que du coton. Deux vieilles femmes associées pour ce petit commerce vendent du thé aux passants , à raison de deux sapèques la tasse. Derrière la claie plantée sur quatre bâtons qui leur sert de table, elles remuent des haillons plus crasseux que le chiffon dont on essuie un pressoir à l'huile; leur table même soulève le cœur à voir. Mais la saleté ne répugne pas à l'Annamite, les clients n'y regardent pas de si près. Ils s'attablent; pour deux sapèques ils boivent leur thé, prennent dans un pot le brin de chaux qui complète leur chique de bétel, mettent une pincée de tabac dans la pipe à eau qu'on leur prête et, aspirant d'un coup toute la fumée, ils restent en extase.

la bouche ouverte, à la voir s'en aller en spirales, exactement dans la posture du fumeur de Brauwer. Les jours de marché sont aussi ceux des grandes recettes des deux vieilles femmes; elles gagnent alors jusqu'à trois tiens. A soixante sapèques le tien, cela fait à peu près quatre sous de notre monnaie. Il y a de ces marchands de thé sur toutes les routes.

Si le lecteur n'était pas aussi fatigué d'entendre parler de pagodes que nous d'en voir, nous décrii'ions encore celle de Bao-Kham, Bao-Kham, un simple marché avec quelques cases seulement à l'entour. La pagode, vaste à contenir un bataillon, est pleine de statues toutes brillantes de peinturlures et de clinquant. Quelques-unes ont quatre mètres de haut. Trois d'entre elles sont en granit, ce qui est rare, car le bois ou le plâtre sont plus généralement employés. Les ressemblances avec les symboles

catholiques sont si nombreuses que je vois des gens instruits, qui devraient se défendre de méprises de ce genre, se laisser glisser à d'étranges conjectures. Une statue de femme, nimbée d'or, tient sur ses genoux un petit enfant; pour tous les soldats, c'est la Sainte Vierge. Il est certain que, transportée dans une de nos églises de campagne, cette image passerait pour telle sans aucune observation. Une autre statue représente un génie avec un teint bleui, le rictus d'un faune, et les oreilles pointues que Michel-Ange s'est plu à donner à quelques démons dans son Jugement dernier. Les soldats y ont reconnu tout de suite le diable; puis, comme ce personnage suspect figure sans façon dans le cercle de statues qui entoure le Bouddha doré, aux yeux noyés dans la contemplation du Nirvana, ils sont persuadés que les Tonkinois adorent à la fois le diable et le bon Dieu. Devant la pagode, une immense table votive est posée de champ sur un socle de pierre sculptée en forme de tortue.

Comme ce monde est étranger au nôtre! Ce n'est plus à Rome, ni à Athènes, ni en Egypte qu'il faut aller pour en comprendre les idées e t les formes, mais en Chine. Et que savons-nous de la Chine? Que sait-elle de nous? De l'Europe et de l'extrême orient, l'un périra, et celui qui tuera l'autre ne saura pas même ce qu'il a détruit.

Nous couchons à deux kilomètres du canal, dans Mao-Dien, un village qui comprend quatorze hameaux et compte six mille habitants. On se croirait chez des amphibies. Ces hameaux sont moitié terre et moitié eau, tout luisants des grasses verdures des lieux humides, tout diaprés des teintes empoisonnées des mares croupissantes. Chacun d'eux est retranché : un mur de terre et une haie de bambous. De plus, chaque case est, à l'intérieur, une petite forteresse dans la grande; de trois côtés, elle est rendue inabordable par des bassins carrés, creusés

de main d'homme et inondés; sur le quatrième, un mur de pisé, dans lequel est percée la porte, la protège.

La terre est cultivée en jardin et en verger; les aréquiers, les bananiers, les goyaviers, les bosquets de ricin s'élèvent du sein des carrés de concombres, de canne à sucre, de patates et de haricots. L'eau est aussi fertile ; cet étrange peuple en tire un parti extraordinaire. Une sorte de salade inconnue en Europe, le taro, la châtaigne d'eau, une herbe qui flotte sur les flaques et dont les porcs se nourissent, sont cultivés dans les mares où des femmes, dans la boue jusqu'aux cuisses, travaillaient à des semis. Des poissons, qui s'engraissent de la vase fourmillante de vie, pullulent parmi toutes ces herbes. Par curiosité, nous demandâmes une friture à notre hôte. Aussitôt, retroussant ses vêtements autour de sa ceinture, il prit le filet de rotin qui est pendu auprès de chaque case, et, entrant dans un de ces bassins, il se m.it à pêcher sans sortir de son enclos.

11 mars.

La brigade passe le canal des Rapides : les soldats sur les bateaux de la flottille et sur des jonques; l'artillerie, la cavalerie et le convoi, sur un pont que le génie établit promptement avec de grosses jonques posées bout à bout dans le sens de la longueur.

Le canal est bien une branche du fleuve Rouge, ses eaux limoneuses coulent troubles et sans reflets entre des bords plats, dénués de caractère.

Nous avisons un de ces petits autels que la piété publique a multipliés dans la campagne. Ce peuple tonkinois, si respectueux de la mémoire des ancêtres, est compatissant envers les malheureux qui quittent ce monde sans y laisser des héritiers pour accomplir les rites en leur honneur. Sur ces autels érigés auprès des chemins, les personnes charitables viennent faire

des offrandes aux âmes qui errent abandonnées par Tespace. Nous usurpons un moment la place des morts ; écartant les vases pleins de riz où ces indigents du tombeau sont censés se nourrir, nous déjeunons sur la table de briques enduite de stuc et ornée de dragons peints, seul endroit à peu près sec que la matinée pluvieuse nous permette de trouver aux environs.

La flottille est là, dans le canal, assurant nos communications avec Haï-Dzuong; Isl Carabine dont nous avons entendu le canon hier, le Mousqueton, la Trombe, VÉclair. Sur l'autre bord, nous saluons des soldats en pantalon rouge de la brigade de Négrier. Les deux colonnes ont pris contact et vont désormais agir de concert. Le général est lui-même à trois kilomètres de là. Parti des Sept Pagodes, au confluent du canal des Rapides et du Song-Cau en même temps que nous partions de Hanoï, il a déjà enlevé deux petits ouvrages chinois à Naou et à Do-Son. Il a perdu un officier, le sous-lieutenant Duchez, assassiné d'un coup de feu à travers une haie de bambou

PRISE DE BAC-NIiNH 215

par un Annamite. Ces nouvelles sont reçues avec une nuance d'envie par la brigade Brière de risle. Elle voudrait se battre aussi.

Le soir la musique régale le général d'un concert. 0 musique, musique, quels souvenirs tu remues au fond du cœur gonflé. Les volontés se détendent, cette musique familière parle du pays. Les soldats, tous les uniformes mêlés, s'entassent en cercle avec un respect religieux. Des coulis qui reviennent de la maraude s'arrêtent surpris du tableau; quelques-uns portent pendant à leur épaule de gros chiens roux, la gorge ouverte et sanglante, qu'ils vont manger.

12 mars.

La brigade de Négrier attaquera le barrage de Lacli-Buoï et essaiera de pousser jusqu'à Dap-Gau pour couper la route de Chine; la brigade Brière de l'Jsle s'emparera des hauteurs foitiliées de

216 DE PARIS AU TOîsKIN

Truong-Son qui commandent tous les autres ouvrages de Bac-Ninh. Tel est l'ordre de marche. Nous partons à six heures et demie du malin. Nous suivons la digue du canal, passant entre deux haies de cactus que les tarcos croient reconnaître pour des figuiers de Barbarie, ce qui émeut ces cœurs smiples en leur rappelant l'iVfrique. On déjeune à Chi, en face de l'ennemi qui est en vue. Les cinq hauteurs pelées du Truong-Son ne sont plus séparées de nous que par une grande rizière, les ouvrages qui les couronnent ont, dans le lointain, une silhouette formidable. Au pied et sur les flancs des collines, d'innombrables étendards sont alignés^ avec des hampes très hautes et des flammes démesurées, comme s'ilsappartenaientà deslégions de géants. Le vent les remue et ils font de grandes lâches pourpres, blanches, vertes, bleues qui dansent. La couleur varie suivant le corps auquel ils appartiennent et peut-être aussi suivant la fantaisie des mandarins, car le drapeau n'est pas pour eux un insigne d'honneur à la conserva-

tion duquel on se dévoue jusqu'à la mort, mais un objet de parade, un trompe-Fœil pour abuser Tennemi et lui faire peur.

La canonnade gronde sur notre droite; tout au bout de l'horizon la blanche fumée de l'artillerie estompe les haies de bambou. Le général de Négrier s'est mis en marche comme nous à six heures du matin, et décidément il n'y en a que pour lui; c'est encore lui qui se bat, mais nous allons enfin attaquer aussi. J'observe les sentiments sur les visages : chez les soldats c'est une sourde colère contre l'ennemi qui les fait peiner, le désir de se venger des misères qu'ils endurent depuis qu'ils sont en marche, ce besoin de donner des coups, de cogner, qu'on a quand on veut décharger sa mauvaise humeur. Avec tout cela, la vanité de paraître gais au moment du danger. Chez les officiers, c'est la satisfaction d'avoir Toccasion de se distinguer, l'espoir d'attraper un grade ou la décoration. Bien qu'il y ait dans la brigade un bataillon de turcos qui sur un effectif de cinq cent quarante hommes

en a laissé cent vingt-trois devant la redoute de Phu-Sa à Sontay, l'idée de la mort ne trouble personne. Chacun fait le raisonnement du joueur :

— Ce sont ceux qui n'ont pas de veine qui sont tués; j'ai de la veine, moi, je serai pins heureux que les autres.

La brigade déborde les hauteurs sur sa droite et prend son ordre de bataille. Un officier monte dans la nacelle du ballon et, de là-haut, crie la description du terrain et les dispositions des Chinois. L'artillerie commence par canonnerles pavillons plantés au bas de la première colline dont on va d'abord s'emparer; aussitôt ces pavillons s'abattent, ils disparaissent par enchantement. Sur la pente rousse et nue, des fuyards à la débandade s'agitent comme des points noirs éperdus, essayant de regagner le sommet. Nos troupes aussitôt formées, entrent dans la rizière inondée; toutes ces jambes, froissant les touffes de riz et fendant l'eau, qui rejaillit autour d'elles, font un bruit pareil à celui de la marée

sur une plage de cailloux. Le commandant Goronnat, avec son bataillon d'infanterie de marine, est chargé de l'attaque sur la gauche, et le capitaine Godon, avec le bataillon de turcos si éprouvé à Phu-Sa, de l'attaque sur la droite. Leurs échelons escaladent en lignes aussi correctes qu'à la manœuvre cette pente, que des bandes désordonnées parcouraient un instant auparavant dans une affreuse confusion. Ils essuient à peine quelques coups de feu. Une si faible résistance cache-t-elle un piège? Il y a un moment d'angoisse solennelle, lorsque nos soldats, couronnant la colline, se trouvent à bout portant de la redoute. Elle n'a rien dit encore, cette redoute. Ne va-t-elle pas tonner? Allons, elle reste muette. Ce n'est qu'un mur en mottes de terre, façade faite pour effrayer de loin, derrière laquelle il n'y a jamais eu d'artillerie, et derrière laquelle il n'y a déjà plus de défenseurs.

Dès lors, la prise des autres positions du Truong-Son demande juste autant de temps qu'il

en faut pour les atteindre au pas de course. A mesure que les troupes françaises grimpent sur une hauteur, les troupes chinoises filent hors de portée sur l'autre. Nous apercevons, se détachant sur le ciel, leurs silhouettes que la panique fait ressembler à des arbustes couchés par le vent dans une même direction; elles courent, courent, la tête penchée en avant.

Est-ce l'impression produite par notre mouvement tournant? Est-ce le contre- coup de la défaite infligée le matin par le général de Négrier aux défenseurs de Lach-Buoï? Est-ce la crainte d'être coupés et de ne plus pouvoir se retirer en Chine ? Est-ce une terreur superstitieuse du ballon? Est-ce une seule de ces causes ou toutes ces causes réunies ? Jamais armée ne s'est plus lâchement sauvée devant un adversaire. Nulle part elle n'essaye de s'arrêter, de faire un semblant de résistance. Les soldats chinois emportent leur remington sans même l'avoir essayé, mais ils l'emportent très précieusement ; on a sans doute menacé de mort ceux qui ne pour-

ront pas le représenter après la bataille, car aucun n'abandonne le sien. On relève sur leurs traces de grandes quantités de cartouches et pas une seule arme.

Ah ! la vieille Chine ! la vieille Chine qui ne peut rajeunir sous ses institutions caduques, que restera-t-il de son renom après cette journée? C'est la première fois que, depuis 1860, elle se mesurait avec une nation européenne, et son vainqueur lui-même a rougi de lui trouver une figure aussi piteuse au rendez-vous. Nous arrivions avec notre esprit méthodique, avec notre stratégie savante, avec nos calculs où nous faisions entrer tous les éléments de la réalité. Et elle s'est présentée, pareille à ce qu'elle était il y a vingt-cinq ans, remplaçant l'artillerie par des épouvantails et les alignements disciplinés par des parades foraines. Elle a acheté des armes à tir rapide et elle n'a rien appris. La cervelle est restée la même, pleine de chimères et de dragons. L'Europe s'accoutumait à la respecter, elle commençait à croire à sa puissance, elle

prenait au sérieux la comédie de sa transformation que ses ambassadeurs jouaient devant elle, elle traitait ces ambassadeurs sur le même pied que ceux des nations de notre civilisation. Et tout cela, à la première épreuve, s'effondre dans les rizières de Bac-Ninh.

13 mars.

Labrigade s'est arrêtée hier autourduTruong- Son, personne n'ayant la pensée que cette première journée serait sans lendemain. Ce matin, on se remet en route par un brouillard qui cache toutes les hauteurs; le pas du soldat est plus leste, on espère se battre pour tout de bon. Tout d'un coup le bruit vole de bouche en bouche que Bac-Ninh est déjà pris. Qui Ta annoncé? On ne sait. C'est une de ces nouvelles qu'apporte le vent et qui n'ont point d'auteur

responsable. On la répète, mais on n'y croit pas.

Nous sommes sur les traces du général de Négrier. Des cadavres ennemis sont restés dans une petite redoute à droite du chemin, de beaux hommes d'un ton d'or, jeunes, grands et forts, dont les yeux sont déjà gâtés. Il faut que les Chinois aient été pressés de bien près pour qu'ils aient abandonné leurs morts; car ils sont comme les Athéniens; ils exécuteraient un général vainqueur qui ne rendrait pas aux morts les derniers devoirs. Plus loin, en travers de notre route, un pied jaune, marbré de vert par la décomposition rapide, sort de la terre fraîchement remuée ; on se détourne pour ne pas marcher dessus.

On fait la grande halte, la colonne massée au milieu de la campagne brumeuse qu'un silence de paix profonde enveloppe. Sur notre prière, les habitants d'un village voisin nous apportent du thé; nous les avions aperçus nous regardant de tous leurs brillants yeux noirs à travers leur

haie de bambous. Le déjeuner s'achevait lorsque le capitaine de Vignacourt arrive au grand galop de son cheval; il annonce :

— Bac-Ninh est pris. Le général de Négrier est dedans depuis hier soir.

Le général de Négrier avait envoyé successivement trois officiers qui s'étaient perdus dans le brouillard et n'étaient ni l'un ni l'autre parvenus au quartier général. Inquiet de n'avoir point de nouvelles, le général Millot avait dépêché de bon matin M. de Yignacourt. On ne distinguait rien à cent pas devant soi. Le capitaine était allé donner droit sur les ouvrages de Bac- Ninh. Il avait vu flotter un drapeau sur ud fort sans parvenir à le reconnaître. En cherchant dans une autre direction, il avait découvert un autre fort dont les soldats ne tirèrent point sur lui. Il s'avança: c'étaient des Français. Il demanda où il trouverait le général de Négrier.

— A Bac-Ninh, lui dit-on. Il a couché dans la pagode royale.

Voici le récit qu'on nous fit de la marche de cette brigade :

Elle était partie le i2, à six heures du matin de Do-Son. Après une fausse attaque sur Lach- Buoï, elle s'était dirigée sur le village chrétien de Keroï, dont elle apercevait de loin l'église. La flottille, composée des canonnières V Aspic, le Lynx, la Carabine,\e Moitsquetoti, la Trombe et VÉclairet des avisos le Léopard ei\e Pluvier l'appuyait sur sa droite en remontant le Song- Cau. Elle avait attaqué Keroï vers neuf heures; les prenant à revers, elle avait enlevé successivement, en perdant une trentaine d'hommes de la légion étrangère et de la ligne, les sept redoutes qui fermaient la boucle du Song-Gau et les ouvrages spéciaux qui protégeaient directement le barrage de Lach-Buoï.

Se remettant en marche, elle suivit la digue du Song-Gau . Elle avait à passer un pont à Traï- Ruoï. Les compagnies de débarquement qui venaient de prendre l'avant-garde, y furent arrêtées vers deux heures par des Chinois embusqués

de l'autre côté de l'arroyo, dans un petit bois de mûriers. On perdit encore une dizaine d'hommes à les déloger. Ce fat la dernière résistance. Les marins, lancés sur les talons des fuyards, pénétrèrent dans Dap-Cau ; ils n'y trouvèrent plus personne. Un fort, avec une demi-lune du côté de la route de la rivière, domine ce village et commande la route de Chine. Ils s'élancèrent à Tassant, ils essuyèrent une décharge de petits canons de cuivre et de fusils de rempart qui n'en atteignit aucun, et ils entrèrent d'un côté pendant que les défenseurs se sauvaient de l'autre. Le général de Négrier arrivant derrière eux jugea d'un coup d'œil l'étendue du succès. La ligne et la légion étrangère montaient à l'assaut des forts élevés sur les hauteurs voisines et y entraient sans difficulté. Entre deux collines on apercevait Bac-Ninh au milieu d'une plaine, avec son enceinte crénelée, les bastions de brique de sa citadelle, sa tour octogone sur laquelle flottait encore l'étendard du Kouang-Si. Et dans cette plaine^ entreles collines et la ville.

les fuyards, que le général venait de pousser devant lui, ceux que le général Brière de Tlsle avait chassés du Truong-Son, mêlés dans le plus complet désordre, essayaient de rentrer dans la place par la porte de Chine, Le général fit poster aussitôt son artillerie sur les hauteurs ; une terrible canonnade couvrit cette porte d'obus. Affolées, incapables de se reformer, les misérables bandes chinoises, se voyant le chemin coupé, s'enfuhent à travers champs dans la direction de la route de Hanoï, d'où elles passèrent sur la route de Thaï-Nguyen.

Une reconnaissance enfonça la porte de Chine à coups de crosse. Ni la ville ni la citadelle ne furent défendues ; les hommes qui y étaient restés pendant la bataille, les avaient évacuées dès qu'avait commencé la déroute de leurs compagnons.

A six heures du soir, le général de Négrier prit possession de la pagode royale, au milieu de la citadelle. Il avait apporté au Tonkin une réputation de marcheur intrépide que cette

journée du 42 mars allait accroître encore. Les soldats, pleins d'enthousiasme pour leur chef, le surnommèrent le général Maolein, du mot annamite dont on se sert pour presser les gens: Fais vite, va vite; maolein! maolein!

Cette cliute si rapide étonna l'état-major. On était déçu ; quelques officiers parurent plaindre le général Millot de n'y avoir pas assisté de sa personne.

— Comment donc, dit-il avec à-propos, je commande aux deux brigades et je suis enchanté.

Alors tout le monde le félicite. Puis on repart. Gomme s'ils ressentaient le frémissement de leurs cavaliers, les chevaux prennent d'euxmêmes une vive allure. Maigre et pauvre nature! Les collines de Bac-Ninh sont nues comme si le vent les avait rasées au plus près. Le paysage tonkinois rachète sa monotone platitude par ses

aspects gras et plantureux ; quand la fertilité lui manque, il tombe aussitôt dans une rebutante médiocrité.

Au moment où le commandant en chef approche de la porte de la ville, le général de Négrier sort au-devant de lui. Ceux qui ne le connaissent point considèrent avec une sympathique curiosité cette figure énergique, aux yeux impérieux, où un nez d'aigle ressort d'une barbe en broussaille, mêlée de roux et de noir. Il est jeune, il est maigre, il a la mine sous laquelle on se représente un général de la première République avec le prestige de la victoire. Quelques morts étalés sur le dos le 'long de la route montrent des membres de colosse. Cette race du Kouang-Si, à en juger par les recrues qu'on en a tirées, est forte et belle, et, par contraste avec les Tonkinois, paraît très grande. Tous ces morts sont déjà dépouillés de leur queue, curiosité assez peu ragoûtante, fort recherchée cependant du corps expéditionnaire.

Sur la porte écorchée par les éclats d'obus et

piquée de trous par les halles, sont encore collées des affiches du gouverneur du Kouang- Si. Dans l'une d'elles, il recommande aux hahitants de Bac-Ninh de surveiller attentivement les étrangers; il a appris que des espions s'y introduisent pour surprendre les secrets de la défense. Les rues où la guerre se vautre, pleines de fumée, de hrèches, de choses rompues, d'indigènes hagards et de soldats en quête d'un abri nous saisissent d'une horreur tragique. Une partie des maisons sont encore intactes, silencieusement renfermées derrière leurs façades, qui ont bouché toutes leurs ouvertures comme pour ne pas voir passer le vainqueur. Les autres, brutalement violées, laissent couler sur le trottoir de briques, par leurs cloisons éventrées, des avalanches de débris informes que l'on piétine en passant. Les ustensiles de ménage que la veille on rangeait avec soin, les petits autels domestiques que l'on apprenait aux enfants à respecter, les papiers mis en lambeaux, les provisions gâchées font une litière

que piéliaent nos chevaux. L'acre puanteur des incendies se mêle à la fade odeur mielleuse qui s'échappe des habitations annamites boulever^ sées. Un Chinois qui n'a point voulu fuir, râle de désespoir, couché dans la poussière devant sa demeure en feu. De loin en loin, un cadavre presque toujours frappé à la tête commence à verdir sous la chaude moiteur de midi et les mouches bourdonnent sur ses blessures décomposées.

La porte de la citadelle, surmontée d'un mirador avec deux étages de toits recourbés, est chargée de soldats français qui acclament les généraux; le drapeau tricolore flotte au-dessus, les tambours battent et les clairons sonnent aux champs.

Ce moment nous donne à tous une sensation délicieuse. Il est bien certain que, dans l'histoire générale, la prise de Bac-Ninh sera un fait de très mince importance; et pourtant, cette musique guerrière n'en est pas moins la voix de la gloire saluant le succès ; elle remue en nous

les obscurs instincts qui nous attachent à la prospérité de notre race, à la grandeur de notre pays. Elle fait sentir au plus désenchanté qu'il y a encore en lui des sources d'émotion que ne tarit aucun pessimisme. Vivat ! On tient toujours par une fibre au tronc d'où Ton est sorti. Le général en chef ôte son casque et salue, puis le cortège, franchissant le pont en dos d'âne qui enjambe le large fossé plein d'eau, s'engouffre sous la porte de briques rouges. Dans la cour de la pagode royale, plantée de pins sévères, une batterie de canons Krupp, le col fin et allongé, recouvert d'une laque noire luisante, les bords relevés de rouge incarnat, aligne correctement ses redoutables gueules rayées, que les Chinois n'ont pas su démuseler. Une mitrailleuse Christophe, laquée également noir et rouge, arrondit auprès sa large bouche en écumoire, vierge comme celle des canons. Sur le toit de la pagode aux arêtes incrustées de faïence sont appuyés, à demi déployés, une trentaine d'étendards de toutes les couleurs, im-

menses pièces de soie que cerne une bordure dentelée et que blasonnent des caractères indiquant le corps auquel ils appartenaient. Le pavillon particulier du gouverneur du Kouang-Si est au milieu, isolé des autres, comme le principal trophée. Le seul prisonnier non blessé que Ton ait ramassé étale sur sa jaquette bleue d'éclatants parements écartâtes. L'écusson de même couleur, qu'il porte sur la poitrine, indique qu'il fait partie des troupes du Kouang- Si et qu'il est du district frontière de Tran-Nam- Quan. Pour se donner une contenance, il prend l'air du niais de féerie qui ne sait pas pourquoi il se trouve là, et il rit de ses trente-deux dents blanches en tournant au-dedans de la haie de soldats qui encadre le tableau.

li mars.

Nous sommes allés visiter la place et ses approches.

A Sontay, les fortifications portaient visiblement la trace d'une direction européenne. Les travaux de détail, sauts de loups, haies de bambous, semis de pieux, y étaient multipliés avec beaucoup d'intelligence; les digues fortifiées étaient pourvues de traverses; certaines batteries étaient casematées. A Bac-Ninh, rien de semblable. Il semble que la défense ait été conduite par un mandarin qui avait une lecture superficielle de l'art de la guerre en Europe, et qui a essayé une copie enfantine de ce qu'il avait lu. Les ouvrages sont groupés sans raison. Quoique multipliés outre mesure, ils laissent entre eux des trouées. Le Truong-Son est la clef des hauteurs qui entourent la ville; la défense, au lieu d'y concentrer son attention, n'y avait élevé que des redoutes sans impor-

tance, et n'y avait pas mis d'artillerie. Ces fameux forts détachés de Bac-?jinh ont, pour la plupart, des enceintes circulaires sans fossés, d'un diamètre tellement réduit, que soixante hommes s'y remueraient avec peine. Un obus éclatant là-dedans aurait fait sauter toute la garnison. Les murs sont en terre et trop peu épais pour résister à trois coups de canon. On n'a pas su profiter des dispositions du terrain pour la direction des feux. 11 n'y a nulle part de glacis. Bref, ces retranchements, avec l'énorme travail qu'ils ont exigé et toutes les terres qu'ils ont fait remuer, ressemblent à une colossale parodie. Ils dessinaient de loin, sur le ciel, des lignes d'une apparence tout à fait formidable; ce n'était qu'une apparence. On dirait que ce vieux peuple chinois, niais à force d'être fin, ne sait faire la guerre qu'avec des épouvantails. Epouvantails, les dragons peints sur les uniformes. Epouvantails, les innombrables drapeaux déployés sur le front des troupes. Epouvantails aussi, ces fortifications enfantines.

En nous promenant parmi ces remparts qu'on n'a pas même essayé de défendre, je me remémore ces nouvelles dont une diplomatie habile remplit depuis plusieurs mois les journaux, ces milliers d'hommes dont on enflait les totaux et qu'on faisait lever en Chine pour marcher sur la frontière du Tonkin, tous ces fusils des derniers modèles et tous ces canons se chargeant par la culasse dont on annonçait l'achat en Amérique, tous ces chiffres jetés aux quatre vents de la publicité qui auraient représenté quelque chose en Europe et qui n'étaient en Asie qu'une mystification tendue à notre crédulité. Ils étaient là ces hommes et nous les avons vus. Ceux qu'on a pris ont tous raconté à peu près la même histoire : ils étaient marchands ou laboureurs; on les avait enrôlés de force et emmenés à Bac-Ninh. Plus leurs armes étaient perfectionnnées, plus ils étaient embarrassés pour s'en servir. Le ballon les avait beaucoup inquiétés : les uns l'avaient pris pour un animal d'une espèce gigantesque, les autres

pour une machine qui allait verser sur eux les projectiles. Le mouvement de notre armée, en menaçant leur ligne de retraite, leur avait ôté tout sang-froid. Et ils n'avaient, pour les éclairer, pour les raffermir et pour les entraîner, que ces mandarins orgueilleusement entêtés dans leurs routines chinoises, systématiquement ignorants de notre civilisation, qui s'imaginent que l'on peut prendre nos inventions et rejeter noire esprit, qui espèrent encore effrayer les Européens avec des mascarades et qui se retirent à bonne distance du champ de bataille quand Theure décisive est venue.

15 mars.

Je retourne à Hanoï, par la grande route impériale, avec deux bataillons qu'on renvoie. Partout des murs de terre et des créneaux, autour des villages, autour des pagodes, en pleins

champs. Le pays est couvert de petites redoutes pareilles à celles qui entouraient Bac-Ninh.

Les chemins ont un aspect extraordinaire, inoubliable. L'appât du pillage a déterminé un exode parmi les paysans. Les portes des villages dégorgent une foule qui s'amasse sur la route et roule tumultueusement vers Bac-Ninh. Un tremblement de terre ne viderait pas mieux la contrée. Des fourmis changeant de fourmilière ne sont ni plus affairées ni plus nombreuses. Il semble, à nous éloigner de la ville, que nous remontons un torrent dont le flot se partage et se précipite sur les deux flancs de notre colonne. Hommes aux jambes nues, femmes en larges chapeaux, enfants à tête rasée, vieillards ridés aux poils blancs courent du pas sautillant et rapide du coulis, pressés d'arriver à la curée. Tous ont pris le bâton de bambou aux extrémités duquel se balancent deux paniers vides, dans lesquels ils rapporteront le butin. Ils ont appris que Bac-Ninh était à sac, et, vautours de leur propre race, ils vont s'abattre dessus pour

en arracher quelque dernier débris. Que trouveront-ils après les cinq mille coulis qui le fouillent depuis trois jours. Les objets mobiliers ayant disparu, ils emporteront les maisons ellesmêmes; on les verra revenir, pilleurs à qui rien n'est, indifférent, chargés de briques, de tuiles ou de bois. Si on les laisse faire, — et comment arrêterait-on cette marée qui grossit sans cesse en se rapprochant ? — ils laisseront derrière eux la place aussi nette qu'une nuée de sauterelles. Quand nous sommes sortis de la zone où cette folie du pillage a arraché la population de ses demeures, les habitants assemblés sur la porte des villages, nous reçoivent avec de vives démonstrations de joie. Ils offrent au chef de la colonne des œufs, des poulets, des bananes, des pamplemousses et l'assurent de leur soumission dévouée. L'occupation chinoise les foulait terriblement. Ces remparts qui rayent les champs de leurs lignes géométriques ont été construits par eux, réquisitionnés de force pour les corvées. Ils travaillaient sous le bâton sans recevoir au-

cun salaire. Aussi attendaient-ils notre arrivée avec impatience, et plus d'un village, avant même notre entrée en campagne contre Bac-Ninh, avait envoyé secrètement des émissaires à Hanoï pour faire connaître d'avance ses sentiments. Ils ont confiance en nous, ils nous le montrent.

20 mars.

Maintenant la grande faute de la campagne est faite. L'expédition du Tonkin pouvait être terminée avant le retour de la mauvaise saison, Dieu sait désormais quand elle le sera.

Deux jours après la prise de Bac-Ninh, le général de Négrier est parti dans la direction de Lang-Son avec sa brigade et le général Brière de l'Isle dans la direction de Gao-Bang avec la sienne. Ordre au premier de poursuivre l'ennemi pendant trois jours et de revenir; ordre au second d'aller jusqu'à Thaï-Nguyen et de revenir. Le général de Négrier a culbuté des bandes chinoises retranchées à Phu-Lâno-Tuano- et au

Kej.. Là il s'est arrêté; on apercevait à quelque distance de noires et hautes forêts et les montagnes qui commencent. Le général Brière de risle, sans perdre un homme, s'est emparé d'abord de la citadelle de Yen-Thé défendue par trois mille Chinois et six cents Annamites, puis de la citadelle deïhaï-Nguyen où il y avait quatre mille hommes. L'ennnemi se disperse aussitôt qu'il aperçoit nos soldats, nous n'avons plus devant nous aucune force capable de résistance ; nos colonnes peuvent aller partout sans avoir sérieusement à combattre. Gomment en profitet-on ? Au lieu de pousser devant eux, les deux généraux rappelés reviennent à Bac-Ninh. Je ne comprends rien à cette façon de faire la guerre. Nous avons rompu le traité Bourée parce que nous revendiquions la possession entière du Tonkin; l'occasion se présente d'occuper les deux provinces auxquelles tient le plus la Chine, nous la laissons passer. Et qu'est-ce qui nous arrête ? Ce n'est pas l'armée chinoise, il n'y en a plus. C'est une funeste idée préconçue, l'idée que les

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troupes françaises ne doivent pas sortir du Délia. Quand nous négocions avec la Chine nous prétendons à la possession complète du pays et, quand nous nous mettons en campagne, nous ne voulons plus que d'une occupation restreinte. Nous annulons nous-mêmes les résultats de nos victoires.

Je me sens très malheureux. Les conséquences fatales de cette retraite de nos colonnes m'apparaissent avec une telle évidence que le chagrin m'empêche de dormir. Comment terminera-t-on cette expédition déjà trop prolongée, si même nos succès ne nous servent h rien ? Je télégraphie au Temps; mais à dix francs le mot, il est impossible d'insister comme je le voudrais. J'écris, mais quand arrivera ma lettre ? Et puis, qu'estce que c'est que l'opinion d'un journaliste? Mais j'écris quand même pour me soulager: « Que la dislance est parfois terrible à supporter, disaisjeî Croire que l'avis d'un témoin désintéressé aurait quelque influence sur l'opinion et préviendrait des erreurs, et savoir que cet avis ne

PRISE DE BAC-NliNH "213

sera publié que dans six semaines, alors que peut-être les résolutions définitives seront prises et les fautes irréparables, comme cela fait maudire les quatre mille lieues qui nous séparent du monde que l'on voudrait éclairer! Il n'importe, je ne saurais me tenir de vous envoyer le mien, dût-il arriver trop tard. Nous sommes en train de perdre tout le bénéfice de l'effort consi(iérable que nous avons fait pour prendre Bac-Ninh, je voudrais avoir cent bouches pour le crier afin d'être mieux entendu. Nous retombons par une pente fatale dans cette irrésolution qui pourrit tous nos projets au moment où ils arrivent à la maturité. Nous ne savons plus vouloir. Des demi-mesures, toujours des demi-mesures! » Et je continue en énuméranttoutes les raisons qui me paraissent commander impérieusement la marche immédiate sur Lang-Son. Nous prétendons à la possession complète du Tonkin, nous y serons donc responsables de la sécurité, or nous ne pouvons l'assurer que par une occupation effective; pourquoi tarder à faire aujour-

d'hui, ce qu'il faudra toujours faire plus tard? Nous lançons nos troupes à la poursuite des Chinois, puis nous les rappelons ; qu'en concluerons les Chinois quand ils s'en apercevront? que nous avons eu peur et qu'ils nous ont ohligé à la retraite à leur tour; nous perdrons ainsi gratuitement le prestige de la victoire deBac-Ninh. Nous n'allons ni à Lang-Son, ni à Cao-Bang, qu'en conclueront encore les Chinois? que nous ne pouvons pas y aller; or comme nous voulons qu'ils nous cèdent ces deux postes et comme ils nous croiront incapables de les prendre, ils ne consentiront jamais à nous les abandonner bénévolement et la paix sera impossible etc.. \

1. Ma lettre arriva aux bureaux du journal le jour même ou l'on apprit la signature de la convention de Tien-Tsin. Mes prévisions pessimistes avaient évidemment tort; la lettre ne fut pas insérée. Six semaines après se produisit l'incident de Bac- Lé et il se trouva que décidément elles avaient raison. Si on était allé à Lang-Son après la prise de Bac-lS'inh, il n'y aurait pas eu de troupes chinoises entre Lang-Son et Bac-Ninh trois mois après, l'affaire de Bac-Lé n'aurait pas eu lieu, la convention de Tien-Tsin n'aurait pas été violée, la paix aurait été définitive et une nouvelle guerre aurait été épargnée.

La vie annamite a peu de secrets. Uindigène soulève le matin sa porte en auvent; la bande bavarde de ses enfants se répand au dehors, et sa maison, ouverte pour la journée, devient, comme celle du sage, pénétrableà tous les yeux, au moins pour les pièces où presque toute sa vie s'écoule. Il est dans la rue, et la rue est chez lui ; le passant plonge dans les intérieurs, où son regard ne gêne personne, puisqu'on est accoutumé à cette exposition permanente en

public. S'il survient un ami que l'on veut entretenir dans l'intimité, ou si l'on veut se recueillir, on a une pièce retirée au fond du logis, souvent une petite cour carrée, avec un arbre, quelques plantes, des fleurs; c'est là qu'on est chez soi et que, pour se délasser, on cause, on fume le tabac parfumé d'opium, on chique le bétel, on joue aux dés ou aux cartes.

Les marchands ne dissimulent rien dans les arrière-boutiques, il est rare qu'ils accumulent de grosses provisions ; ce qu'ils ont à vendre est tout entier exposé au modeste étalage, dans quelques corbeilles ou quelques boîtes, que la femme qui les surveille époussette d'un plumeau . A passer devant l'épicier , le charcutier et le pâtissier, ou apprend en un quart d'heure quel est le fond de la cuisine tonkinoise.

La boutique du premier n'attire point le regard par des couleurs voyantes, les objets sont ternes en ce pays; cependant elle retient un moment la curiosité par les nouveautés qu'elle contient pour un Européen. A côté du sel, du

poivre, de l'huile, des gousses d'ail, des oignons, des légumes secs, des champignons et des piments secs, fonds commun aux épiceries de rOrient etde l'Occident, ony découvre une variélé extraordinaire de poissons séchés, depuis le fretin mince comme une aiguille jusc|u'au monstre qui mesure un mètre de long; des mollusques de mer séchés, au ventre ouvert et aux bras multiples, qui ressemblent à d'énormes cloportes; des crevettes de grandes dimensions et déjeunes crabes séchés aussi ; des haricots noirs et jaunes, si petits qu'on les prendrait pour des lentilles et dont on tire une gelée de l'aspect du lait caillé; des pointes de bambou conservées; des gingembres blancs et des gingembres rouges aux racines bizarrement tordues; de l'amidon de riz en bâtonnets plus blancs que la craie, dont on pétrit des gâteaux; de la cassonade de canne à sucre que l'épicière remue avec une coquille en guise de cuiller; du thé que les Tonkinois ne rôtissent point à la mode chinoise et dont les feuilles sont seulement séchées à l'air;

du nuoc-man à pleines jarres, une sauce dont on assaisonne invariablement tous les plats et qu'on obtient en laissant pourrir du poisson dans de l'eau. Quelques-uns de nos fromages ont le parfum du bon nuoc-man.

A rétal du charcutier se balance un animal qui intrigue le nouveau venu. Au premier coup d'œil, le Français qui passe le prend pour un cochon de petite taille; son corps fendu laisse voir un lard bien blanc sur des chairs roses; la peau flambée à un feu de paille est d'une rousseur appétissante, et la tête, déposée sur une planche et préparée avec soin, rappelle la classique tète de veau aux narines ornées de persil. Puis, comme il continue sa route, il lui semble que ce cochon avait tout de même quelque chose d'insolite dans la tournure, les pattes bien longues , la queue singulièrement raide, le groin d'une conformation peu naturelle. 11 revient sur ses pas pour l'examiner de plus près, il s'aperçoit alors que l'animal n'a évidemment aucun titre à être classé parmi les

pachydermes. Une nouvelle inspection lui fait reconnaître qu'il a devant lui un chien, et un chien destiné à la table^i n'en pas douter, car des clientes arrivent, et la charcutière leur en débite des tranches avec la placidité innocente d'une femme qui continue ce qu'elle a toujours fait. Ces chiens sont de gros toutous trapus, sans grâce, toujours de mauvaise humeur comme s'ils savaient à quelle fm ils sont destinés; on les apporte de la campagne, à chaque marché, par pannerées, les uns à point et bons à tuer, les autres jeunes pour l'élevage.

C'est, avec le porc, la seule viande que mangent ordinairement les Annamites. Les buffles sont trop précieux au laboureur et trop coriaces sous la dent pour devenir des animaux de boucherie; les bœufs sont rares, et les moutons inconnus. Le porc est d'une autre espèce que la nôtre : une grosse tète osseuse et plate, l'échiné concave, les bajoues et le ventre traînant à terre. Dans ce pays de rizières, toujours dans la boue, il est devenu une masse informe, molle,

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boursouflée, détendue comme l'hippopotame, auquel il fait songer. Les villages sont pleins de leurs bandes indiscrètes; U n'est pas détournant de ruelle où l'on ne rencontre quelque mère truie promenant une quinzaine de marcassins. L'armée française en a fait de grands massacres dàps ses marches et le soldat leur doit d'avoir toujours bien vécu.

Le pâtissier confiseur, avec ses gâteaux et ses nougats, exerce une industrie florissante à Hanoï, car les Tonkinois sont très friands de sucreries. Nous avons un voisin que j'ai vu longtemps travailler sans comprendre ce qu'il faisait. Il se démenait tous les jours autour d'une sorte d'écheveau brillant et lustré comme de la soie blanche; il l'accrochait à une cheville plantée dans le poteau de sa porte, au-dessus de sa tête, et le tirait de toutes ses forces; quant il l'avait allongé, il le doublait, le raccrochait et recommençait à le tirer en poussant les soupirs d'un ouvrier accablé de ses efforts ; un cercle de curieux constamment rassemblé autour

de lui l'observait avec intérêt. Je finis par savoir que cet écheveau était du caramel et que notre voisin préparait des bâtons de sucre d'orge.

Ce qu'une ménagère indigène ne trouve pas dans ces trois boutiques, elle va le chercher soiL au .marché quotidien du matin où se vendent plus spécialement les poissons frais, dont on fait une consommation énorme, les légumes frais et les herbages, soit au coin des rues où sont les marchands ambulants, dont tout le bien tient dans deux paniers suspendus, comme les plateaux d'une balance, à un bambou passé sur sur leur épaule. Ceux-ci étalent des spécialités essentiellement tonkinoises. Les arroyos, les fossés, les étangs, les mares, les rizières, toute cette eau trouble et fangeuse, qui couvre le pays de ses flaques miroitantes, regorge d'une vie intense; les animaux naissent, croissent, se multiplient avec une étonnante rapidité dans ces flots tièdes, épaissis par l'abondance des détritus végétaux. Sans cesse les indigènes sont occupés à passer cette grasse vase nourricière

et fourmillante à travers leurs filets pour en recueillir à peu près indistinctement tout ce qui remue, nage, rampe ou se terre dans la boue. Les marchands ambulants promènent à travers la ville des crabes minuscules alignés entre trois brins de bambou; des cuisses de grenouille, épaisses et charnues, enfilées à des baguettes; des crevettes qui ont, de plus que les nôtres, deux pinces démesurément longues; des serpents d'eau, régal des Chinois; d'innombrables corbeilles d'escargots aquatiques, petits et gros, que Ton relire de leur coquille avec une épingle, après les avoir fait bouillir; des hydrophiles dont on ôte les ailes pour les croquer, à peu près comme on fait d'une écrevisse après avoir ôlé sa carapace ; car les Tonkinois n'ont point nos répugnances pour certains insectes; ainsi les marchands ambulants vendent encore de petites choses qui, de loin, ressemblent à des dragées dorées, et qui sont des chrysalides de vers à soie frites.

Une des rues de Hanoï porte le nom de rue des Fêtes; elle est désignée, comme presque toutes les autres, par l'industrie qui s'y exerce. Là sont les maisons où les riches Chinois et les riches Annamites vont, en parties fines, faire de bons repas et regarder les danseuses. Un Chinois de nos amis nous arrangea un soir un festin dans l'une d'elles; quelques-uns de ses compatriotes furent invités et nous pûmes prendre une idée de la façon dont s'amuse la jeunesse dorée duTonkin.

L'endroit n'était surchargé d'aucun luxe banal : c'était une de ces bâtisses chinoises qui, d'une façade sur la rue, s'en vont en boyau par une enfilade de pièces et de corridors insuffisamment éclairés par le haut jusqu'à une petite cour aux murs verdàtres et suant l'eau, où le propriétaire entretient, dans des pots de faïence ou de porcelaine, un jardin minuscule composé de plantes systématiquement rabougries. La pièce où notre guide nous arrêta était, comme la maison, tout en longueur et très haute;

dans l'obscurité fumeuse flottant sous le toit, on devinait la galerie d'une de ces soupentes où les Chinois se retirent la nuit à l'abri des moiteurs rhumatismales de leurs rez-de-chaussée. Deux lampes à trois becs suspendues à des chaînettes et garnies de mèches en brins de bambou faisaient songer à un éclairage de caverne de voleurs. Une longue et large estrade très basse, recouverte de nattes fines, remplissait un tiers de l'appartement, meublant à elle seule, avec un canapé de bois, cette salle de fête. Les murs, anciennement crépis à la chaux, étaient rongés par la lèpre particulière aux lieux humides mal entretenus. Mais on les voyait peu.

Nous étions six convives et on nous présenta à six danseuses. Que cet accord des deux chiffres n inspire aucune appréhension au lecteur pour ce qui va suivre : les danseuses jouissent, dans l'extrême Orient, d'une réputation tout autre qu'à l'Opéra ; on prétend que la vertu est pour elles une condition indispensable de succès.

Celle qui céderait aux offres dont elles sont l'objet devrait, dit-on, renoncer à sa profession, qui est très lucrative, car on ne la louerait plus nulle part pour danser. On nous a raconté de leur rigueur des traits si admirables que je ne les rapporterai point, tant on aurait comme moi de la peine à y croire. L'usage veut que, pendant le repas qui précède la danse, une danseuse s'asseye auprès des convives, et nous étions là pour nous y conformer. Seulement nous n'avions pas prévu Fhorreur instinctive, insurmontable, que des hommes à peau blanche et fortement barbus étaient capables d'inspirer à des femmes accoutumées à des visages jaunes et toujours soigneusement épilés. Le mot horreur n'est point trop fort pour peindre le sentiment de répulsion subit qui les rejeta en arrière quand nous approchâmes d'elles. Je ne sais de quelles histoires à la Barbe-Bleue, le monde féminin tonkinois à la tête farcie à l'endroit des Français, mais l'apparition de Croquemitaine au milieu d\\ne bande

d'enfants n'auraient pas produit un plus terrifiant effet. Elle n'osèrent jamais se placer auprès de nous; elles se pelotonnèrent peureusement l'es unes contre les autres dans un coin de l'estrade, s' effarouchant au moindre de nos gestes et tenant les yeux baissés aussi obstinément que si nous avions été doués de la puissance terrible du basilic, lequel tue les gens dont il croise le regard. Un peu embarrassés de nous voir subitement transformés en ogres, nous prîmes le parti de ne plus nous apercevoir de leur présence afin de leur laisser leur tranquillité d'esprit.

Nous nous accroupîmes sur les nattes dans cette posture familière aux Annamites qui devient promptement insupportable aux jointures beaucoup moins souples de l'Européen, et le festin commença. L'ambition d'une table chinoise est d'étaler le plus grand nombre de plats possible; notre estrade disparaissait sous les assiettes creuses et les bols contenant chacun un mets différent. Nous promenions notre œil

dérouté, sans pouvoir Tarrêter à rien de connu, sur des tas de choses découpées en tout petits morceaux et nageant dans des sauces louches. Notre ami chinois nous traduisit le menu, et nous pûmes manger en connaissance de cause; ses compatriotes, Tappétit très alhimé, ne choisissaient point et prenaient une bouchée de tout. Il y avait des vessies de poisson séchées, blondes comme de la choucroute alsacienne, des ventres de poisson réduits en une gelée blanche découpée en façon de dentelle, de soi-disant nerfs de poisson qui nous parurent être des cartilages irréductibles sous la dent, des fdets de congre fumé, des tranches de poisson cru, beaucoup de poisson sous les déguisements les plus inattendus pour nous. On n'avait pas trouvé de nids de salangane dans Hanoï, mais nous eûmes des ailerons de requin, et il nous sembla nous souvenir que nous avions déjà mâché cette substance sur les bancs de l'école où on l'appelle de la gomme élastique. Le cochon apparaissait aussi très fréquemment, ainsi que le canard ; si

nous n'avions pas exigé qu'on ne nous en servît j3oinl, le chien comestible aurait également figuré sur la carte. Les Chinois, et à leur exemple les Annamites, se plaisent à rechercher et à savourer à part le goût particulier de chacune des parties d'un animal, ils sont de l'école de cet empereur romain qui se faisait servir un plat de langues de phénicoptères. Ce que nous vhnes de plus surprenant en ce genre fut un salmis de peaux de pattes de canards.

Nos commensaux chinois trouvaient évidemment la chère exquise; ils avalaient avec ces viandes beaucoup de petits oignons trempés dans la moutarde et beaucoup d'une bouilUe noire faite avec des haricots; ils se versaient de fréquentes rasades de sam-chou, une sorte d'eaude-vie de riz qui garde de la fabrication un bouquet d'alambic échauffé franchement déplaisant pour un palais européen, et ils commençaient à plaisanter bruyamment en leur langue. Nous avions moins bon appétit et nous ne nous rattrapâmes point au dessert, car les amandes frites

dans le sel, les tranches d'œufs confits assez longtemps dans la chaux pour être devenus tout noirs, les petits tronçons de canne à sucre soigneusement épluchés, et les fruits si loin encore do la maturité que le verjus en faisait pleurer les yeux, nous parurent une maigre compensation à un détestable dîner.

Les sauces se mangeaient avec une petite cuiller en porcelaine, et les choses solides avec les fameux bâtonnets chinois. Aucune des nombreuses descriptions que j'avais lues de la façon dont on se sert de ce dernier ustensile ne m'en avait donné une idée exacte. Elles m'avaient cojiduit à cette conviction que ces bâtonnets remplaçaient absolument la fourchette, et je m'attendais à voir des prestidigitateurs exécutant des tours de passe-passe dignes de Robert- Houdin pour faire sauter les morceaux de la table dans leur bouche. Ma désillusion fut grande: les mets sont, comme je l'ai dit, servis découpés assez menus pour qu'on n'ait pas besoin de recourir au couteau; on attire un

morceau au bord de son bol, on y joint du riz ou des légumes, et, quand la bouchée est prête, on porte le bol à ses dents, on ouvre la bouche toute grande, et les bâtonnets poussent la bouchée dedans. La fourchette n'était pas encore inventée au temps de François P'", mais, avec l'opinion que nous avons de l'élégance au xvr siècle, nous aurions une peine extrême à nous représenter les raffinés et les nobles dames de l'époque engouffrant ainsi un grand dîner avec un bruit de bêtes qui goinfrent.

On desservit; nous passâmes sur le canapé de bois et les danseuses s'emparèrent de l'estrade. Une vieille se mit à racler une guitare avec une mince planchette de bois en répétant éternellement la même phrase musicale, une sorte d'obsession somnolente acharnée. Les danseuses entonnèrent un chant presque aussi monotone, lent et plaintif quant à l'air, mais sans doute plus varié quant aux paroles, car des sourires animèrent plusieurs fois leurs visages. Elles mêlent des improvisations à leur texte et

peut-être avons-nous fourni le sujet de quelques plaisanteries où elles ont pris leur revanche de la peur que nous leur avions faite. Leurs robes de dessus étaient uniformément noires et ces six fantômes sombres glissant doucement dans la salle obscure n'avaient rien de bien riant. Leurs vêtements de dessous, en soie comme la robe, et dont on apercevait une mince bande à la fente de celle-ci sur la cuisse, étaient au contraire des couleurs les plus vives; même dans la vie intime, ce peuple espionné et craintif cache ainsi ce qui a de l'éclat. En Tonkinoises coquettes, elles avaient les dents couvertes de brillante laque noire; elles étaient jeunes et leur physionomie respirait cet air de douceur touchante commun aux femmes du pays, mais il aurait fallu être né au bord du fleuve Rouge pour leur découvrir quelque beauté; leur front était rond, leur petit nez — en forme de croupion de volaille — bien vulgaire; leurs pommettes saillantes, et le galbe de leur figure dessinait un rond trivial renflé aux joues et

d'une symétrie rompue par des boursouflures. Les danses populaires du monde entier se ressemblent en ceci qu elles ont toutes pour sujet la peinture des séductions que l'homme déploie pour obtenir la femme et des coquetteries par lesquelles la femme résiste et retarde le moment où elle s'avoue séduite. Tous les hommes devraient donc, sans avoir besoin de préparation, en comprendre la pantomime, serait-on porté à penser au premier abord; cependant, quand un blanc se trouve brusquement transplanté à un certain nombre de degrés de sa longitude natale, il découvre que bien des notions qu'il considère comme naturelles sont des notions acquises et qu'elles forment la propriété d'une fraction seulement de l'humanité. La nature, le tuf primitif! Il est si profondément enseveli sous l'héritage accumulé des vieilles générations qu'on n'est jamais sûr de l'avoir retrouvé ! La vérité est que la signification que nous attachons aux gestes quels qu'ils soient est une convention et que l'espèce de langage

qui en résulte doit être appris au même titre que le langage écrit ou parlé. D'une race à l'autre, il devient inintelligible.

Dans une pantomime française, Arlequin fait la cour à Golombine en lui donnant de petits coups de coude, en lui pinçant la taille, en raillant sa défense par des haussements d'épaule, en lui lançant des regards langoureux pendant qu'il se tire la bouche, en lui envoyant des baisers, en essayant de l'entraîner par le plaisir d'une danse troublante. Aucun de ces gestes, qui éveille immédiatement dans notre cerveau une idée nette et précise, n'a de sens pour un Annamite, car il n'en connaît aucun. L'idéal de gravité posée jusqu'à l'affectation qu'un cérémonial minutieux lui offre en exemple le tient écarté de ces manifestations trop vives en les lui faisant considérer comme inconvenantes. Il ne danse point, il ne gesticule point, il ne hausse point les épaules. Quant aux clignements d'yeux, les physiologistes pourront rechercher si l'œil bridé de la race jaune ne s'y prête point, mais

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c'est un moyen de communiquer ses sentiments que l'extrême orient ignore. Le langage muet de deux amoureux tonkinois s'exprime surtout par le jeu des mains. Une paume tournée d'une certaine façon peint l'ardeur de la passion de l'amant, et les doigts étendus d'une autre répondent ce qu'en pense la cruelle. Gela est devenu une télégraphie très compliquée dont ce qu'on appelle la danse tonkinoise est comme le répertoire. Celte danse singulière n'exige presque aucun mouvement du corps; les danseuses sont rangées sur deux liiiinesface à face comme deux chœurs qui dialoguent; de temps en temps elles se croisent d'un pas solennel et changent de côté; tout l'intérêt réside dans l'action des mains, qui est variée étonnamment. Elles jouent dans l'air, ces mains, comme les volants avec lesquels tricote un jongleur, tantôt planant horizontales et tantôt fendant l'espace, tantôt ouvertes et tantôt fermées, tanlôt doucement promenées comme pour une caresse et tantôt frémissantes et .agitées, tantôt rapprochées du

corps comme par un instinct de défense et tantôt s'envolant dans un élan : des mains soignées, jolies, fines, avec des doigts d'une souplesse élastique et des ongles très longs.

Ai-je besoin d'ajouter que ce qu'elles se disaient était pour nous aussi obscur, aussi fermé qu'une inscription de l'époque des Thang en beaux caractères idéographiques. Nos Chinois ne perdaient rien du spectacle ; leurs petits yeux à demi cloe, leur figure ronde voluptueusement épanouie dans les délices de la pipe, ils ronflaient de plaisir aux endroits les plus émouvants. Et la vieille raclait toujours sa guitare avec une régularité d'automate monté pour une soirée. Nous, nous sentîmes bientôt l'impression d'invincible ennui que nous aurait causée la lecture à haute voix d'un poème tonkinois dans sa langue originale, et nous mîmes promptement fin à la fête.

La digestion du repas fut extraordinairement difficile. La plupart des plats étaient accommodés avec une huile de ricin qui, après s'être sour-

noisemeiit laissé avaler, se rebella une fois dans Testomac et se montra fermement décidée à ressortir par où elle était venue. La moralité de cette orgie fut que nous gardâmes le lit le lendemain .

Après avoir festiné avec les riches, nous sommes allés voir manger les pauvres.

Hanoï, comme toutes les grandes villes, doit contenir en temps ordinaire une assez nombreuse population flottante; depuis quelques mois, avec les enrôlements extraordinaires de coulis qui ont amené beaucoup de paysans, cette population a augmenté encore. Où elle couche, les étoiles le savent; et où elle mange, celui qui se promène à travers les rues le voit. Vers six heures du soir, les restaurants indigènes, très abondants en certains quartiers, se remplissent. Ce mot de restaurant est un peu ambitieux pour des installations aussiprimitives ;

la cuisine se fait dans le lieu même où l'on mange sur de petits fourneaux de terre dont la cuisinière ravive sans cesse le feu avec un éventail. Parfois il y a des tables et des bancs sur lesquels les clients ne s'assoient point, comme on pourrait le croire, mais sur lesquels, obéissant à leurs habitudes et prenant la pose où ils se trouvent le mieux, ils s'accroupissent à la façon des oiseaux sur un perchoir; parfois il n'y a qu'une natte commune pour la clientèle et pour le repas ; parfois il n'y a rien du tout, le pauvre reçoit sa portion directement de la marmite et la mange debout devant la gargote.

Selon que la journée a été bonne et que le pli de sa ceinture ou le nœud de son turban est garni, un Tonkinois sans famille qui veut dîner dans Hanoï peut choisir. J'ai eu la curiosité de demander les prix dans diverses boutiques. Les indigènes, on le sait, comptent par sapèques et par ligatures. Six cents sapèques composent une ligature, et la ligature vaut aujourd'hui environ soixante centimes, de sorte qu'il faut dix sapèques

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pour faire un centime et cinquante sapèques pour faire un sou.

Si notre homme n'est pas en fortune, il se contentera de manger du riz, qui est le fond de la nourriture de l'Annamite, et lui suffit seul au besoin. Des marchands en débitent cuit à l'étuvée, tel qu'il se consomme dans tout l'extrême Orient; quinze sapèques le bol, et trois bols composent un repas ordinaire, à condition qu'on en fasse trois ou quatre du même genre dans une journée. Pour cent quatre-vingt sapèques, c'est-à-dire pour dix-huit centimes par jour, un indigène peut donc vivre à la ville, où la vie est naturellement plus chère qu'à la campagne.

11 faudrait cependant qu'il fût bien misérable pour ne pas joindre à son riz un peu de pâte de haricots, que l'on vend par tranches de deux sapèques, un peu de nuoc-man qui se donne pour rien au client dont les consommations sont suffisamment élevées, et quelques feuilles de salade verte non assaisonnée qui lui coûtent unesapèque.

S'il est riche, il relèvera son riz avec une bouillie de pâte de haricots et de sucre qu'on lui vendra une dizaine de sapèques, et il mangera du poisson et du porc. Le premier, bouilU, se donne pour vingt-cinq à trente sapèques la portion et, rôti, pour trente-cinq; le porc est à peu près au même prix. Le gros du repas fait, il achètera pour quatre ou cinq sapèques un gâteau ou une sucrerie; les marchands ambulants sont précisément là qui le guettent au sortir du restaurant, car celui-ci ne fournit point le dessert; ou bien il prendra, enfilés à une baguette, quelques fruits que les Annamites cueillent et mangent tout verts.

Pour cinq sapèques encore, il s'assoira devant le fourneau d'une marchande de thé, car jusqu'à présent il n'a pas bu. On tirera pour lui, de la grande marmite où il infuse toute la journée, une copieuse tasse d'un liquide jaunâtre qu'il dégustera tout en préparant dans la pipe à eau de la boutique une pincée de tabac qu'on lui a donnée. Il l'allumera, tirera trois bouffées

de fumée qu'il gardera un moment dans la bouche pour en bien savourer le parfum, puis il s'en ira flâner, content et repu. Il aura ouvert un bien large crédit à son appétit s'il a dépensé cent cinquante sapèques en tout; pour trois sous, il aura fait un bon dîner. Étonnez-vous après cela si la paye de dix-huit sous par jour des coulis est considérée comme élevée dans le pays, et si elle attire les ouvriers de Hanoï et les paysans des environs en grand nombre.

On sera peut-être curieux de savoir ce que peut coûter la vie d'un Européen à côté de ce bon marché indigène ^ Elle est, pour les choses que le pays produit, également à bon marché. On lire le vin, l'huile, le vinaigre, la farine et les conserves d'Europe; la valeur en est, comme

1. Je vivais avec Paul Bonnetain, correspondant du Figaro, G. Fillion correspondant de l'Agence Havas et le lieutenant Saillard, gai et énergique officier de turcos qui était chargé de la télégraphie optique. Je suis bien aise de donner ici un souvenir aux bonnes réunions où s'est formée noire amitié.

dans tous les pays situés à de grandes distances, assez élevée. Pour le reste, un cuisinier fait le marché de trois ou quatre personnes avec une piastre par jour, soit 4 fr. 60, et il les sert avec abondance.

Deux boulangers chinois font d'excellent pain à Hanoï, un boucher européen et des bouchers chinois ont de la viande fraîche et de bonne qualité tous les jours; le poisson est passable; les indigènes cultivent une espèce de salade, les petits pois et plusieurs espèces de haricots; quelques jardins français commencent à fournir les légumes qui leur manquent. On n'est privé que de lait; déjà des Malabars établis à Haï- Phong se sont mis à traire les vaches du pays; on ne saurait manquer d'en faire autant bientôt à Hanoï, où l'hôpital à lui seul réclamerait une vacherie. En somme, la vie est facile; nous sommes ici dans une vieille et populeuse ville et non dans un de ces campements improvisés sur une plage déserte, où l'Européen est obligé de créer de toutes pièces ses moyens d'existence.

LES INDUSTRIES INDIGENES

Les industries artistiques sont des industries de luxe, et il semblerait que l'artisan qui s'y livre doive avoir autour de lui, dans son installation, quelque chose de l'éclat des objets qu'il fabrique. C'est une idée dont il faut se défaire dans l'extrême Orient. L'artiste japonais et l'artiste chinois ne se distinguent pas des autres ouvriers: leur demeure est aussi simple, ils travaillent en famille, aidés de leur femme et de leurs enfants; c'est au même feu qu'ils cuiront

leur soupe et qu'ils fondront un bronze de prix. A bien plus forte raison leur bien modeste confrère, l'artiste tonkinois, est-il sommairement installé.

Sur le plancher, une natte pour s'accroupir; au mur une image de sainteté barbouillée de couleurs criardes, donnée par un missionnaire, ou quelque panneau de laque noire sur lequel de larges plaques de nacre vulgaire incrustées figurent une branche d'arbre ou un buisson d'une construction difficile à débrouiller; d'un côté, un grand coffre, dont la peinture a été dévorée par le temps et par la poussière, sur lequel on étale dans le jour les objets à vendre et dans lequel on les serre la nuil ; parfois un bahut terminé dont les nacres brillent comme des joyaux égarés au milieu de cette misère; dans un coin, la pierre à aiguiser les outils; dans un autre quelques plateaux de bois qui attendent le rabot et le burin, voilà tout le mobilier qu'on découvre dans les vingt échoppes d'incrusteurs d'où sortent des meubles qu'un salon somptueux ne

juge pas indignes de lui. Le plancher mal joint bâille par de grandes fentes noires, le torchis boueux des murs s'écaille sur les treillis de bambou, les piliers de la case sont des branches rustes, la paillotte du toit est posée à cru sur les perches, et les ouvriers sont à demi nus. C'est la rusticité primitive dans toute sacandeur.

L'atelier est ouvert sur la rue, comme toutes les autres habitations de Hanoï. Si vous ne saluez pas en entrant, personne ne se dérange; les Tonkinois se sont habitués à notre sans-façon de maîtres et de civilisés, ils continuent à travailler au milieu des curieux* Si vous dites bonjour, on vous répond : Bonjour, capitaine.

Toujours c'est une femme qui se présente pour vendre, le plus souvent la mère ou la bellemère qu'on envoie chercher et qui arrive des pièces du fond; une vieille ridée, sans chair sous son parchemin jaune, dont le bétel a rongé entièrement les dents et dont les yeux pétillent de malice. Quand vous demandez un prix, elle ne fonde pas sa réponse sur la valeur de l'objet, car

les incrustations n'ont plus de valeur précise aujourd'hui, mais sur le degré de naïveté ou sur la vivacité de désir que votre visage trahit. Elle vous examine et vous tâte du regard pour ainsi dire. L'expédition a jeté sur le marché cinq ou six cents acheteurs, qui veulent tous emporter quelques incrustations et qui se disputent celles qui se font avant même qu'elles soient achevées. Il n'en existait point en réserve dans les magasins et les atehers sont peu nombreux, une vingtaine, comme je le disais, avec peut-être cent cinquante ouvriers. Les demandes dépassent donc de beaucoup les offres. Cette rareté a fini par produire une sorte de folie parmi vendeurs et acheteurs. Un vide-poche, qui ne se payait encore que deux piastres il y a quelques mois, ne s'obtient pas à dix aujourd'hui. Les prix actuels dépassent certainement de beaucoup ceux auxquels il me semble que les incrustations pourraient prétendre en Europe en raison de leur intérêt. Les incrusteurs sont ne passe de faire de grosses fortunes, grosses

pour des indigènes s'entend; il faut voir le contentement étonné et impossible à contenir, l'œil mouillé de plaisir des marchandes maniant les piastres sonores les soirs de recette.

Si vous n'achetez point, on ne vous en marque aucune mauvaise humeur, et vous pouvez regarder travailler les ouvriers. L'incrustation comporte quatre opérations principales : le dessin, le découpage de la nacre, le champlevage du bois et l'inserLion de la nacre découpée dans les entailles. Les ouvriers médiocres se contentent de répéter de vieux dessins dont ils possèdent des copies; le m.auvais goût chinois en a surchargé les motifs : feuilles, fleurs, papillons, insectes, sont entassés pêle-mêle et miroitent confusément; cette ornementation manque d'air et de parti pris. Les bons ouvriers conçoivent leurs dessins eux-mêmes, et quelques-uns d'entre eux sont arrivés à un sentiment décoratif d'une élégance et d'une sobriété qui font de leurs œuvres des objets d'art d'un réel mérite. Ki est en ce moment le plus habile et le plus célèbre.

Ils s'efforcent de varier leurs motifs, jusqu'ici un peu monotones, en étudiant les petits animaux que la nature leur offre et que leurs prédécesseurs n'avaient pas l'habitude de représenter. On sent encore chez eux une timidité de commençants dans la rigueur avec laquelle ils les placent presque toujours exactement soit de profil, soit de face; mais il cherchent, ils s'ingénient avec bonheur et les productions actuelles sont incomparablement supérieures aux anciennes. Les reproductions de la personne humaine leur réussissent moins, parce qu'ils la bornent à des personnages qui semblent appartenir à la vieille histoire chinoise, car ils datent de l'époque où l'on ne portait pas encore la queue. Les silhouettes en sont par trop fantaisistes même pour un décor. Je n'ai pas vu que les incrusteurs aient jamais essayé des scènes delà vie intime, la seule dont ils aient la réalité sous les yeux.

Le choix de la nacre exige un œil d'artiste, il est aussi important que le dessin lui-même; à distance, les détails de celui-ci ne s'aperçoivent

plus, tandis que les nuances et les reflets de la nacre sont très sensibles et doivent former des combinaisons amusantes et harmonieuses. Les bons ouvriers y apportent tous leurs soins, ils mettent leur gloire à n'employer que de belles coquilles. L'huître perlière qui fournit les meilleures n'existe pas sur la côte duTonkin;des marchands de Nam-Dinh, ville où l'on fabrique aussi des incrustations, la font venir de Saigon et de Singapour. Les ouvriers sans scrupule préfèrent celles qu'ils se procurent à vil prix, l'huître commune, la moule; depuis que le laid se vend aussi sûrement que le beau, on voit paraître des incrustations bleuâtres dont les violents reflets criards sont une affliction pour les yeux. L'ouvrier brise les coquilles, assortit les morceaux de nacre qu'il en obtient, reporte dessus les fragments de son dessin dont ils devront prendre la forme et les découpe. Il les pince avec un étau composé de deux petits morceaux de bois que serre à volonté un anneau mobile, et il les entame avec une mauvaise lime.

Il est prodigieux de lui voir exécuter, avec un outillage aussi imparfait, des détails d'une grande délicatesse comme une tige de plante, un pédoncule de fleur, une antenne de papillon. La nacre découpée, on la colle sur le bois, et, du bout d'un poinçon, on en trace sur celui-ci les contours avec une précision extrême; on la décolle et on entaille la planche au burin, suivant le dessin ainsi obtenu. C'est dans cette opération que l'ouvrier doit déployer toute son habileté, car, plus la nacre sera insérée exactement dans l'entaille, plus l'incrustation sera parfaite et recherchée. Quand les creux sont trop largement champîevés, on comble les vides avec de la laque qui ne tient pas toujours bien et tombe à la longue avec la nacre même. Le plus beau bois du Tonkin est le trac, qui est lourd comme de l'ébène, quoique d'un grain moins uni, et d'un ton brun rougeâtre chaud et robuste. L'avantage des incrustations qui ont quelques années d'existence est d'avoir subi l'épreuve du temps: le bois est parfaitement sec, et l'incrus-

talion qui n'a point bougé peut être considérée comme indestructible. Les plateaux séchés longtemps à Tavance n'existent malheureusement plus dans les ateliers; les demandes sont devenues subitement si nombreuses que les provisions en ont été vite épuisées; les plus belles incrustations d'aujourd'hui, exécutées sur bois vert, donneront plus d'une déception à leurs propriétaires.

On fabrique à Hanoï des bahuts dont les formes laissent parfois à désirer, des videpoches généralement élégants, des boîtes de toute sorte, des guéridons dont les modèles ont été fournis par les Français, des plateaux à thé. Le mal est que tous ces objets soient d'une ébénisterie déplorable; les indigènes ne savent ni tailler correctement une moulure, ni joindre exactement ensemble deux planches, et le plus grand service à leur rendre serait de leur donner tout de suite des maîtres et des outils qui les corrigent d'une infériorité choquante. Des meubles dont on demande trois et quatre cents

francs sont déshonorés par des tares grossières : il en est peu dont un amateur pourrait se contenter avant de les avoir fait retoucher par un ébéniste plus habile.

Il est amusant de constater que, dans le langage courant de la curiosité, le mot ancien est devenu synonyme de joli, de beau. Un bibelot ne serait pas tenu pour estimable s'il n'était pas ancien. C'est une sorte de snobisme à laquelle peu de gens échappent.

Un des six cents amateurs qui se sont subitement révélés dans l'armée française au Tonkin ne manque jamais de dire en montrant l'incrustation qu'il a achetée :

— C'est du vieux, c'est ancien.

L'objet est tout frais sorti de l'atelier, le bois a les tons clairs du neuf. N'importe, le propriétaire tient à ce que ce soit ancien.

Il ignore qu'il n'existe pas d'anciennes incrus-

282 DE PARIS AU TONKn^

tations tonkinoises et que les plus vieilles sont aussi les plus laides. M. de Kergaradec, autrefois résident de Hanoï, dans une note sur cette industrie, dit qu'elle a été introduite dans le pays il y a une soixantaine d'années seulement. Il trouve que les anciennes pièces ressemblent à des travaux du même genre fabriqués au Japon, et il mentionne l'opinion d'après laquelle les Japonais l'auraient enseignée aux autres peuples de l'extrême orient. Les officiers japonais attachés à rétat-major assurent qu'il ne se fait aucun travail semblable chez eux, leurs incrustations d'ivoire et de pierres fmes ne ressemblent en rien à ces incrustations de nacre, et il est certain que les dessins communément employés par les incrusteurs de Hanoï ne portent pas la trace de la moindre influence de Tamour de la nature et de la libre et large exécution des artistes du Nippon.

Les premiers maîtres des Tonkinois ont dû venir de beaucoup plus près, de Canton, où il se fabrique depuis longtemps de grandes quantités

de meubles incrustés. Mettez l'une à côté de l'autre une vieille incrustation tonkinoise et une incrustation cantonaise, vous ne les distinguerez point : c'est la même ornementation lourde où les formes sans cesse recopiées sur un modèle ne sont plus qu'une représentation sans saveur et quelquefois sans signification, c'est la même maladresse à faire jouer les nuances si délicatement variées de la nacre : elles sont ternes, voilées, pareilles à de l'os. De Canton, des ouvriers allèrent à Hué, travailler pour la cour. Et, de Hué, quelques-uns de leurs élèves vinrent à leur tour au Tonkin.

D'après M. de Kergaradec, les incrusteurs de Hué sont loin d'avoir fait les mêmes progrès que ceux de Hanoï.

Je ne saurais dire si ce qu'on appelle laque au Tonkin est la même substance que la laque de Chine et du Japon; cette gomme, que l'on recueille en grandes quantités dans les forêts de

la région montagneuse, est recherchée des Chinois; il s'en expédie chaque année à Hong- Kong des quantités de plus en plus grandes. Il est donc probable que, ne fût-elle pas le produit des mêmes plantes, elle est susceptible des mêmes emplois. Les Tonkinois ne font point de beaux laques, ils ont encore beaucoup à apprendre pour égaler leurs voisins de Canton, inférieurs eux-mêmes aux laqueurs de Tokio. Les objets les plus soignés qui leur soient sortis des mains sont les meubles des pagodes et les planches à inscriptions ; ils sont presque toujours en laque rouge; la nuance en est très belle dans les pi*emières années, mais avec le temps elle noircit, s'enfume et perd tout agrément. Cette laque tient mal, elle se boursoufle, s'écaille; un vieux laque tonkinois est toujours un laque sans valeur.

Ce que l'on trouve de plus joli en ce genre, ce sont des boîtes ornées de dessins dorés. L'ouvrier à qui on les commande vous les livre dans la quinzaine qui suit; on a là le secret du

peu de durée de ces ouvrages; un beau laque du Japon demande trois ans à faire. Les Tonkinois fabriquent pour eux-mêmes de larges boîtes rondes qni s'insèrent les unes sur les autres par quatre ou cinq, de manière à former une sorte de garde-linge. Le tour de ces boîtes et le couvercle qui ferme la dernière reçoivent des ornements de stuc en relief moulés sur des planches gravées en creux; ces applications simulent très bien le bois sculpté. Elles sont dorées quand la boîte est laquée de rouge, ou laquées de rouge quand la boite est dorée. Ce n'est pas grand'chose que ces meubles ; mais, de même que les incrustations, ils témoignent, dans le peuple qui s'en entoure, d'un besoin du joli et du don de le trouver.

Tous les six jours ou tous les cinq jours, je n'ai pas pu savoir pourquoi les intervalles sont

quelquefois moins longs, tous les six jours ou tous les cinq jours, se tient le marché de Hanoï. Les marchands et les artisans de toute sorte viennent des campagnes environnantes et vont, les vendeurs de soie dans la rue de la Soie, les taillandiers dans la rue aux Cuivres, les fabricants de chapeaux dans la rue aux Chapeaux, chacun en un mot dans la rue consacrée à sa spéciahlé, et la ville est transformée en un immense bazar où va, vient, flâne, cause, marchande et bourdonne une population double de la population ordinaire, déjà si nombreuse et si fourmillante.

Ce jour-là, les petits marchands de la rue sortent par bandes on ne sait d'où. Il y a plus de joueurs de guitare à une corde, il y a plus de saltimbanques opérant tout nus sur un tapis usé, et il se fait une consommation beaucoup plus grande de bâtons de sucre filé, de nougats trempés de caramel, de vers à soie frits, d'hydrophiles aux ailes enlevées, de petits crabes rôtis et de toutes les friandises tonki-

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noises dont se régalent les gens de la campagne à l'occasion de leur visite à la ville.

L'installation du marché ne coûte rien, elle ne réclame que le concours du beau temps. Le campagnard s'installe dans la rue, par terre, sa marchandise dans un linge ou dans une corbeille, ou dans la poussière s'il ne craint pas de la gâter. Autrefois la rue tout entière était envahie, mais depuis qu'on est exposé à voir arriver un Français à cheval, décidé à se faire ouvrir un chemin, on laisse un passage libre. Bien souvent nous sommes allés nous promener dans les rues où l'on vend les porcelaines, les faïences et les cuivres, poussés par le vague espoir de découvrir, dans la masse des objets vulgaires qu'on y expose, quelque objet de prix venu de la Chine ou du Siam par une série d'aventures et attendant qu'un amateur le tire de la crasse où le laissait son propriétaire, ignorant de sa valeur. Nous devons avouer que nous n'y avons jamais rien trouvé qui fût digne de figurer sur la plus modeste étagère. Les

indigènes accourus sur les talons de nos soldats n'ont pas laissé une épingle à piller de Sontay et de Bac-]Ninh; et il n'est pas sorti des maisons et des temples violés de ces deux villes une pièce qui ait un autre mérite que celui du souvenir. Pays riche et peuple pauvre, de quelque façon qu'on l'examine, le Tonkin ramène toujours à cette conclusion.

Les porcelaines viennent de Canton, elles sont de l'espèce la plus commune; on ne fabrique au Tonkin que de la faïence grossière. Il ne me semble pas qu'on ait jamais fondu beaucoup d'objets en bronze dans le pays; tous les ustensiles anciens et nouveaux qui paraissent au marché sont en cuivre. Quelquefois les ouvriers les fument et leur donnent ainsi des teintes noires auxquelles on peut se tromper au premier coup d'œil,mais il est facile de s'assurer que c'est toujours du cuivre. On fait de cette matière de grands plats historiés d'arabesques au burin très simples; des réchauds et des brûle-parfums de modèles chinois et de la décoration la plus sobre; des

vases pour le bétel le plus souvent unis ; des chaufferettes rondes découpées à jour et contenant un ingénieux mécanisme qui empêche les charbons de tourner quel que Sïoit le sens dans lequel la chaufferette est tenue ; quelques flambeaux bizarrement contournés, destinés aux pagodes ; des boîtes rondes pour différents usages et quelques objets de décoration pure comme des monstres aux airs de tigre, des dragons et des grues qui sont de plates copies du symbolisme chinois. Les surfaces des ustensiles qui, par la largeur des plans, appelleraient des motifs décoratifs n'en reçoivent presque jamais; on est en présence d'un art primitif et encore tout d'emprunt. Des anses façonnées en forme de dragons, une sorte de salamandre se tordant sur la panse d'un vase, un monstre accroupi sur un couvercle, c'est tout ce qu'on rencontre.

J'ai visité un jour l'atelier d'un de ces fondeurs. Leur installation et leurs procédés expliquent qu'ils évitent tout travail qui demanderait

quelque fini. Ils savent débarrasser les surfaces des impuretés que le moule y attache dans la fonte et les polir, mais, sitôt qu'il s'agit de nettoyer un creux, de raviver nne arête, les outils et l'expérience leur manquent. Dans les pièces ajourées, comme les couvercles de brûle-parfums, les contours des jours restent bavochés; ils ne savent pas y donner un coup de lime. On sent peu dans tout cela l'effort vers l'expression d'un goûl personnel; l'ouvrier n'est pas assez maître de son métier pour le transformer.

On en peut dire autant des cuivres niellés, plats et boîtes, que l'on trouve mêlés aux autres. Les Tonkinois leur donnent artificiellement une coloration rougeâtre, éteinte, très pauvre à voir, et les dessins ne s'élèvent pas, comme mérite, beaucoup au-dessus de ceux des poteries préhistoriques.

Cependant on trouve des traces d'une sculpture beaucoup plus savante au milieu de ce peuple.

Près du bastion de la citadelle qui louche au Grand Lac, sur Tangle même formé par le fossé et la nappe d'eau, s'élève, sous de vieux manguiers, une pagode que son apparence extérieure ne signale point d'une façon particulière. \]ne porte à deux battants vous fait pénétrer dans une vaste cour où Therbe qui pousse entre les pavés, rhumidité qui monte aux murs verdis et le silence toujours pesant sou^ les grands arbres vous donnent la sensation de l'abandon et vous rendent pensifs. Un vieillard décrépit, qui semble être l'âme ruinée et mourante de l'antique édifice, vous ouvre la porte de la pagode au fond de la cour. On entre dans une obscurité profonde; le vieillard allume une bougie qui ne la dissipe point et vous aveugle dans le petit rayon qu'elle éclaire. Vous voyez, dans cette noirceur de caverne, reluire des reliefs dont les lignes se perdent dans les ténèbres et auxquels

tout d'abord VOUS ne comprenez rien. Le vieillard promène sa bougie dessus, la hausse et l'abaisse, et vous donne verbeusementen annamite des explications que vous comprenez encore bien moins. Cependant, à la longue, vous vous rendez compte que vous avez devant vous une statue colossale et, après l'avoir examinée morceau par morceau, vous parvenez à reconstituer dans votre mémoire le geste et la pose de l'être qu'elle représente. Nous avons demandé à la regarder dans de meilleures conditions, mais on ménage, avec raison du reste, les sentiments des indigènes pour tout ce que notre protectorat n'a pas besoin de toucher; on les laisse donc libres de montrer leur statue comme il leur plaît. Ce serait cependant un service public à rendre à Hanoï que de la placer dans des conditions de lumière où l'on puisse la contempler à son aise ; elle constitue la grande curiosité de la ville et elle est assurément un des spécimens les plus intéressants de la statuaire dans tout rextrêm.e orient.

Le personnage figuré est un guerrier dans cette attitude emphatique où la fixilé du regard, le rapprochement des sourcils, les joues enflées, le gonflement des muscles, les plis ronflants des vêtements représentent, au sens des Chinois, la force et le courage. Les profils sont d'une décision magistrale, et la fonte est dans les parties que Ton voit bien d'une perfection admirable. C'est encore du chinois, c'est-à-dire quelque chose d'assez conventionnel et d'assez lourd dans sa masse, mais du chinois d'une très saisissante expression. La statue ne perdrait rien à être montrée au grand jour, comme c'était certainement sa destination première; les auteurs de ce chef-d'œuvre ne l'ont pas conçu pour l'enfermer dans une misérable charpente que ne perce pas la moindre fenêtre. J'ai cru reconnaître là le môme esprit qui fait recouvrir d'ignobles morceaux de serge les grandes œuvres des églises de Flandre et d'Italie. En effet, le vieillard vous tend la main quand vous sortez.

La présence de ce colosse à Hanoï, isolé au milieu du Tonkin,loin de tout ouvrage du même genre, est une énigme. Une inscription développée gravée dans les parties basses aiderait sans doute à la résoudre. On raconte que M. Masse, qui a occupé ici pendant quelque temps les fonctions d'interprète et qui a étudié le chinois, a pr's les mesures exactes de la statue et traduit l'inscription. Il lui a trouvé huit mètres d'élévation. L'inscription porterait qu'elle est la figure d'un général chinois qui commandait au Tonkin au xvii' siècle. Au cas où le fait serait vérifié, elle ajouterait à tous ces mérites cet intérêt tout spécial d'être consacrée à un particulier et non à un dieu, à un personnage divinisé ou à un prince, cas très rare dans l'extrême orient. Si M. Masse a fait le travail qu'on lui prête, il vaudrait la peine d'être publié; outre que l'inscription servirait à établir l'identité d'une œuvre d'art dont les dimensions rappellent les grandes statues de Siam et du Japon, elle doit contenir, comme tous les

documents épigraphiques, quelque contribution d'une certitude incontestable à l'bistoire tonkinoise, laquelle n'est pas très riche en documents de ce genre.

Si cette statue colossale est bien celle d'un général chinois commandant auTonkin pendant une période d'occupation temporaire, son objet expliquerait qu'elle soit seule de son espèce dans le pays; peut-être a-t-elle été exécutée par des ouvriers venus, avec le général, de la Chine où l'art de fondre de grandes pièces est connu depuis longtemps. Ils seraient venus et repartis, ne laissant pas d'autres traces de leur passage que le colosse pour lequel ils avaient été appelés. Ils n'ont rien enseigné aux artistes locaux et ceux-ci n'ont rien appris d'eux. J'allais oublier de dire que la statue est connue à Hanoï sous le nom de Grand Bouddha, et la pagode qui la renferme comme la pagode du Grand Bouddha. A coup sûr, le pacifique Sakyamouni n'est pour rien dans l'affaire.

S'il reste douteux que cette œuvre, si mystérieuse dans sa solitude, soit une œuvre vraiment tonkinoise, il en est d'autres et qui abondent dont on ne peut faire honneur qu'aux artistes du pays. Ce sont les images de dieux, de génies et de personnages honorés comme des génies qui remplissent certaines pagodes. A côté du soi-disant Grand Bouddha même, dans cette pièce noire où on le tient enfermé, est une statue de pierre remarquable, représentant un personnage de grandeur naturelle accroupi. C'est très probablement un portrait; la tête est traitée dans un sentiment d'énergique réalisme et l'expression intime du caractère est poussée à un degré de vérité et de vie surprenant. Je ne sais si un séjour dans l'extrême orient m'a gâté le goût ou déformé la mémoire, mais il me semble qu'elle se tiendrait assez bien à côté de certains morceaux célèbres de la statuaire ascétique espagnole. Au reste, je n'en ai pas retrouvé d'autre au Tonkin qui lui soit comparable.

La matière généralement employée pour ce

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images des pagodes est le bois ; tantôt on le peint de coiilenrs appliquées avec un vernis assez épais, tantôt on le recouvre d'une véritable couche d'une sorte de stuc. Des procédés pareils sont difficilement compatibles avec un art très fini; le vernis arrondit les arêtes, remplit les creux et ôte toute vigueur au ciseau; quant au stuc, il ne se prête pas à un modelé bien énergique. En dépit de cette infériorité radicale, beaucoup de ces statues, par le sérieux des sentiments exprimés et par le naturel des gestes, sont intéressantes. J'ai vu la célèbre pagode des Cinq Cents Génies, à Canton, où sont réunies des figures assez grandes, que l'on dit être au nombre de cinq cents. Ce ne sont que d'informes ébauches auprès des figures tonkinoises. Dans ce genre, de même que dans les incrustations, nos nouveaux protégés témoignent d'une véritable originalité dont on peut juger à la pagode de Hanoï appelée la pagode des Supplices.

Malheureusement, Fétat de guerre incessant où le Tonkin est depuis une dizaine d'années

n'est pas très favorable aux manifestations artistiques. J'imagine qu'on a peu construit de pagodes et fort peu demandé de statues pendant celte période. Les sculpteurs sont morts ou sont dispersés, et il n'existe plus, à Hanoï, d'ateliers qu'on puisse visiter. J'eusse été fort curieux de voir comment ces artistes naïfs travaillaient et jusqu'à quel point ils étaient partagés entre le respect des formules apprises et le souci de la réalité; il me semble que ce dernier devait les tourmenter quelquefois. Fermés aussi sont les ateliers où l'on sculptait les tables d'autels et les autres meubles sacrés; on y fouillait le bois assez savamment; et, de ci de là, dans quelques-unes des pagodes de Hanoï, on rencontre des panneaux décorés avec un goût simple qui surprend agréablement au milieu des imitations chinoises gaucbes et surchargées. Le temps de ces sortes de travaux est fini et je n'en ai plus trouvé en fabrication dans la ville; construira-t-on et ornera-t-on encore des pagodes désormais? Quand un peuple perd sa

nationalité, il est bien rare que sa foi religieuse ne soit pas frappée au cœur en même temps.

Le jour de marché, la rue de la Soie reluit comme la caverne d'Ali-Baba. Sous Tauvent de leur boutique on dirait que les marchandes brassent de vieux ors ; la soie tonkinoise, d'un j une au doux éclat, semble faite de rayons, et, si l'on pouvait fixer et conserver celte teinte naturelle, on en tisserait des étoffes couleur de soleil comme celles dont parlent les contes de fées. Les paysans apportent de la campagne leurs écheveaux tordus encordelettes,et ce sont, sur les pauvres nattes, des débauches de riches nuances à rendre fou un peintre ou un avare.

Le négociant européen, qui n'a que faire de poésie, juge cette soie en homme pratique; elle est forte, d'une solidité supérieure aux soies de b. Chine, mais elle a un grand défaut; elle est

mal dévidée, le fil est très inégal. Les Tonkinois font cependant des tissus assez fins qui s'exportent en Gochinchine ; ils avaient même la spécialité de fournir la cour de Hué de belles étoffes, et les chercheurs mettent parfois la main sur des gazes brochées de satin, destinées aux robes d'apparat, qui ont un vrai prix. Leurs teinturiers ont le secret de quelques belles couleurs, des bleus, des rouges oranges et des verts. La production courante est telle qu'on peut l'attendre d'un peuple qui était voué par système aux apparences de la pauvreté, aux nuances tristes et effacées. C'est sous forme de cocons et de filés que la soie du Tonkin s'en ira en Europe; la région dont Nam-Dinh est le centre est dès maintenant couverte de mûriers; elle en fournira autant qu'on lui en demandera.

On tisse peu dans la ville même, je n'y ai découvert qu'un ou deux métiers. Les ateliers de brodeurs, dont l'industrie est toute de luxe, sont beaucoup plus nombreux. J'ai vu quelques

vieilles broderies de pagode aux teintes apaisées et quelques vêtements d'acteurs assez beaux, mais il ne se fait rien actuellement de semblable. Les ouvriers ne sont occupés que de commandes françaises, lapis de table, bordures de rideaux, couvertures de lit; ils brodent à la soie sur des étoffes de soie ou sur de la flanelle rouge. Ils réussissent dans le genre camaïeu; mais lorsque, à l'imitation des artistes qui sont une des gloires de Canton ils veulent essayer des représentations de fleurs et d'animaux avec les couleurs naturelles, ils sont d'une maladresse barbare. Je ne sais s'il naîtra jamais de grands coloristes sur les bords du fleuve Rouge : un ciel si souvent terni de brumes et de pluies, un paysage monochrome avec l'éternelle rizière et l'éternel bambou, des eaux troubles et opaques, une terre rougeâtre qui salit tout de son ton neutre, une race qui a pris l'habitude des vêtements sombres; l'éducation de l'œil est bien difficile dans un tel milieu.

Incrustations, sculptures, broderies : arts naissants dont le premier approche déjà de la perfection d'exécution! Progresseront-ils encore? Ceux qui croient en l'avenir du Tonkin l'espèrent, convaincus que, puisque la graine a germé dans les temps difficiles, la plante ne peut manquer de grandir quand on en favorisera la croissance. Le pays regorge de populalation, il est menacé de pléthore; l'agriculture occupe probablement dès aujourd'hui tous les bras qu'elle peut occuper, d'autres moyens d'existence seront nécessaires à ces masses pullulantes qui débordent des villages du Delta. Les mines prendront sans doute une partie du surcroît des habitants quand nous lesaurons ouvertes; diverses industries, et, dans le nombre, les industries d'art, devront en employer une autre.

Le miUeu était si peu propice à ces dernières que, de ce qu'elles existent quand même, on peut vraiment attendre beaucoup d'elles. Qui dit art sous-entend luxe, car la formation des artistes

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est prosaïquement influencée par la quantité des demandes. Point de débit, point d'art. Au Japon, une aristocratie brillante ; en Cbine, une cour somptueuse, des mandarins vivant en princes, de riches marchands ont depuis de longs siècles sollicité et soutenu la production des belles choses. AuTonkin, rien de pareil; le commerce, presque toujours proscrit, n'a point créé de grandes fortunes, il n'y a point de grandes propriétés territoriales et les mandarins, surveillés par une cour rapace, affectent un train médiocre. Comment l'art serait-il sorti des balbutiements dans des conditions pareilles? A qui se serait-il adressé ?

La situation vient de changer brusquement; nous ouvrons le pays, nous appelons les indigènes à la libre jouissance des richesses de leur sol. Il me semble que nous aurions intérêt à ne pas laisser abandonné cet instinct artistique qu'ils révèlent. Ce n'est pas que les industries dont je viens de parler soient de celles qui puissent jamais donner lieu à un chiffre bien consi-

dé rable d'affaires; mais, outre que nous contractons des obligations envers cette population en nous chargeant de la protéger, c'est-cà-dire, pour aller au fond des choses, de son sort, il est toujours plus profitable de trafiquer avec des producteurs habiles qu'avec des barbares. Ainsi la soie tonkinoise est mal dévidée, le fil est d'inégale grosseur, ce qui sera un retard des plus fâcheux au développement d'un commerce appelé très probablement à fournir un jour la part la pins considérable des affaires faites directement entre la métropole et la colonie. Qu'est-ce, cela, sinon une faute de goût ? Une meilleure éducation artistique aurait fait souhaiter des étoffes plus fines, et, pour avoir des étoffes plus fines on aurait cherché à obtenir un fil régulier. Il ne serait pas difficile de trouver d'autres exemples de ce genre. Tout se tient dans la cervelle d'un peuple, et le goût qu'on y affine se ressent souvent jusque dans les choses pour lesquelles il semblerait parfaitement inutile. Nous aurons dans les Tonkinois des élèves

1res dociles et très avides d'apprendre. L'ardeur avec laquelle ils cherchent à se rendre compte de la façon dont sont fabriqués les objets nouveaux que nous introduisons parmi eux est vraiment touchante. Un jour que j'avais donné une veste à réparer, et que j'en eus besoin avant l'heure fixée pour la rendre, je l'envoyai chercher chez le tailleur; le tailleur accourut s'excuser en me disant qu'il l'avait prêtée à un confrère. Nous allâmes chez le confrère, mais celuici l'avait déjà lui-même prêtée à un autre. Elle courait Hanoï ainsi à titre de modèle; les tailleurs se hâtaient de découper des patrons afin d'essayer d'en faire de semblables. — Pendant qu'on aménageait notre pagode, je fis plusieurs fois aux ouvriers des dessins pour leur montrer comment nous construisions nos plans avant de passera l'exécution. Ils écoutaient mon interprète avec une curiosité extrême, redemandaient des explications, refaisaient des plans euxmêmes; puis, quand ilstrouvaient une occasion de se servir de mes tracés, riant et tout fiers en

même temps, ils me montraient qu'ils avaient compris. Dès qu'un modèle tombe entre les mains de l'un d'eux, il émeut toute la corporation qu'il intéresse, les amis en demandent une copie comme une faveur. Ce sont des singes, disent les malveillants et les superficiels. Non, ce sont des intelligences très éveillées.

Que nous initiions les tailleurs et les bottiers à nos modes et à nos besoins, rien de mieux; mais, pour toutes les industries qui touchent à l'art par quelque côté, j'estime qu'il faudra les garder de notre influence comme de la peste. On a donné beaucoup de petits souvenirs à faire aux brodeurs, et l'on ne saurait imaginer combien est laid ce qu'on a obtenu d'eux; les illustrations naïves que les matelots se font tatouer sur le bras, ou que les soldats se font peindre sur un papier pour envoyer à leur famille, les trophées de haches et d'ancres, les couronnes de laurier enguirlandant des dates ou des devises, les représentations de cavaliers, de fantassins ou de marins, les fi^çures de femmes

OÙ le pioiipiou retrouve par à peu près le portrait de sa payse, toute cette imagerie chère à la flotte et à l'armée françaises, exécutée par les brodeurs annamites, donne des produits aussi pénibles à voir qu'une langue l'est à entendre dans une bouche qui ne la sait pas et qui l'estropie. On dira que les modèles français ne valaient pas grand'chose eux-mêmes; mais quelques officiers ont fourni, pour des tentures et pour des tapis de table, des dessins d'une plus haute prétention et les résultats sont aussi tristes. Je ne crois pas que notre art décoratif et encore moins nos façons de traiter la figure humaine, enseignés aux Tonkinois, puissent produire d'autre conséquence que de leur ôter leur originalité sans leur donner aucune qualité d'aucune sorte.

Le profond abîme entre eux et nous vient toujours de ce que nous n'avons rien de commun dans le passé et rien de commun, par conséquent, dans la structure du crâne, résultat des habitudes d'esprit nées et fortifiées dans ce

passé. Nos arabesques et nos entrelacs sont des combinaisons de lignes dont des milliers d'exemples, mis pai' notre civilisation sans cesse sous nos yeux, nous ont appris à goûter les harmonies géométriques; nos rinceaux et nos (leurons sont tirés de feuillages et de fleurs qui nous sont familiers et dont nous pouvons toujours retrouver la forme primitive sous les arrangements dans lesquels la fantaisie les mêle et les tord. Tout cela est ignoré du Tonkinois et ne représente pour lui que des choses étrangères qu'il est incapable de traiter suivant son tempérament personnel, puisqu'il n'a jamais été et ne sera jamais à même de les observer pour son propre compte. Il s'astreint à les copier servilement parce que, s'il s'écartait de son modèle, il ne saurait plus que faire, étant placé en plein inconnu. Il copie, et gauchement, en homme qui ne comprend pas ce qu'il copie.

Pour la figure, il comprend bien moins encore; notre dessin a deux préoccupations : tantôt celle d'un idéal de beauté qui restera

éternellement inaccessible au Tonkinois, puisque, appartenant à une race incurablemenl laide, jugée au point de vue de cet idéal, il lui faudrait, pour le sentir, qu'il réussisse par coaimencer à se renier lui-même, ce qui est impossible, antinature!, et j'ajouterai ce qui n'est pas désirable; tantôt celle du caractère, c'est-à-dire delà concentration, dans une figure particulière, des expressions propres à des catégories de sentiments, d'idées ou d'individus. Or la race jaune ne s'est montrée capable, jusqu'àprésent, que d'aligner des faits les uns après les autres, sans parvenir à s'élever jusqu'aux lois qui les dominent; elle est rebelle à la généralisation, et par conséquent à l'opération d'esprit nécessaire pour dégager le caractère d'un sujet. Notre dessin est donc parfaitement impénétrable aux malheureux auxquels nous prétendons l'apprendre.

Pour instruire des jaunes, c'est à des jaunes qu'il faut s'adresser, aux maîtres incomparables de cette grande division de la famille humaine,

aux Japonais. J'imagine que, lorsqu'une invasion heureuse mit pour la première fois les habitants du Nippon en rapport avec les Coréens, l'état de l'art était encore bien moins florissant chez eux qu'il ne l'est aujourd'hui au Tonkin. Il en coûterait; bien peu soit pour envoyer quelques élèves tonkinois à Kioto et à Tokio, soit plutôt pour faire venir des artistes de ces deux villes à Hanoï. La vie japonaise est aussi simple que la vie tonkinoise, et ces maîtres auraient peu de peine à s'acclimater sur les bords du fleuve Rouge. Ils y apporteraient ces modèles précieux accumulés par plusieurs siècles de productions glorieuses que la gravure sur bois à bon marché a popularisés parmi eux, modèles d'un esprit frère de celui des Tonkinoiset compréhensibles pour ces derniers. Ils y introduiraient dans le travail des métaux ces procédés savants dont quelques-uns sont encore inconnus à l'Europe elle-même, et, dans le travail du bois et de la laque, cette dextérité de main, cette justesse de facture et cette patience

d'exécution qui en font les premiers menuisiers et les premiers laqueurs du monde. Ils y enseigneraient cet amour de la nature, cette passion à l'étudier dans ses aspects pittoresques, et cette fidélité à la reproduire qui les ont conduits jusqu'au génie dans la décoration.

On ne ferait pas de mauvaises copies du Japon au Tonkin comme on y fait déjà de mauvaises copies d'Europe : on y ferait du tonkinois, car cet instinct artistique qui se révèle de tous côtés dans la race ne saurait faire faillite le jour où il serait intelligemment fécondé. C'est un rêve que j'ai souvent fait dans mes promenades de Hanoï, en voyant ces pauvres artisans si pleins de bon vouloii- dans leurs pauvres échoppes, enlourés de plus d'images de misère que d'idées de beauté, arriver à exécuter, avec leurs misérables outils, des pièces d'un goût si décidé. Et n'ayant pas d'autre moyen d'en servir la réalisation, je le publie.

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