L OCCUPATION DE HONG-HOA. — NAVIGATION SUR LE FLEUVE ROUGE
7 avril.
Je suis malade. La dyssenterie m'a pris pendant notre première nuit dans la rizière, quand l'armée allait à Bao-Ninh; je ne puis m'en débarrasser. Un médecin m'explique que mon corps est un groupe de combinaisons chimiques, que ces combinaisons chimiques placées dans certaines conditions ont été modifiées, d'où la maladie. Il m'administre en forme de médicaments d'autres combinaisons chimiques qui
rétabliront peut-être en leur état premier mes combinaisons chimiques à moi, d'où s'ensuivra la guérison. Les conclusions de la science contemporaine sont quelque chose d'assez semblables à la simplicité de mon médecin; je trouve cela très bête sans que je sache que répondre. Ce que je lui opposerais serait tout aussi absurde. Mais ce que je sais bien, pour le sentir tristement en ce moment par moi-même, c'est que la santé et la force sont l'idéal de la nature vivante et que c'est une humiliante déchéance que de les perdre.
Les combinaisons chimiques du médecin sont sans effet sur les miennes. Le flux de sang ne s'arrête point. Depuis deux jours j'entends les clairons qui emmènent les soldats. Le général Brière de l'Isle est parti d'abord, et puis le général de Négrier; en traversant les rues de la ville, les clairons sonnent les fanfares des vainqueurs aux oreilles des Annamites. Puis mes compagnons se sont mis en route à leur tour, emmenant mon cheval, pour le cas de plus en
plus improbable où je les rejoindrais. Aurai-je donc fait quatre mille lieues pour rester couché sur un lit à Hanoï pendant qu'on se battra?
■* 13 avril.
Je suis venu à Hong-Hoa tout de même. J'ai mis mon matelas dans un sampan, j'ai attaché mon sampan aux flancs d'une chaloupe à vapeur chargé de remorquer du pain ; on n'est pas plus mal dans une barque que dans une chambre, quand celle chambre est un coin de pagode au Tonkin.
La chaloupe était montée par trois Français et trois Annamites. Le quartier-maître qui remplissait Tolfice de patron était brouillé avec le mécanicien; ces deux hommes, dans cette coquille de noix, où leur existence s'écoulait sous les yeux l'un de l'autre, gaspillaient follement les quelques plaisirs que leur aurait procuré la
camaraderie; ils vivaientsolitaires, n'échangeant que les paroles strictement nécessaires pour le service. L'un mangeait à l'avant, l'autre à l'arrière; le matelot, qu'ils avaient en tiers, pour ne se brouiller avec personne, se tenait entre les deux et ne disait jamais un mot.
Au commencement de la première nuit, je fus réveillé brusquement; la quille grinça quelques secondes dans le sable, et s'arrêta tout d'un coup solidement plantée dans un banc. Je sortis de mon sampan ; la nuit était claire ; le mécanicien se frottait joyeusement les mains; se penchant vers moi, il me dit en me désignant du regard le quartier-maître :
— L'idiot! il a encore échoué une fois.
Le quartier-maître donna un moment à la colère; le pilote indigène, tremblant de l'entendre jurer, se faisait aussi petit que possible derrière la roue du gouveruail. Ce n'est pas toujours la faute de ces pauvres diables si les bateaux touchent; le fond du fleuve, boue liquide ou sable très meuble, varie incessamment; un
banc se forme un matin et s'en va le soir. Il arrive qu'un bâtiment qui était échoué la veille se retrouve le lendemain avec un ou deux mètres d'eau sous la quille. Ensuite, on essaya de tous les moyens de déséchouement que suggérèrent l'expérience ou l'imagination : machine en avant, machine en arrière, halage sur l'ancre, balancement de l'embarcation pour lui faire un lit dans le sable, poussée à la perche; de neuf heures du soir à minuit, le malheureux quartier-maître haleta; le mécanicien s'amusait sous cape ; le matelot muet peinait sans les regarder ni l'un ni l'autre, de peur qu'on ne lût une opinion dans ses yeux. Le bateau restait plus solide sur son banc qu'une statue sur son socle. Le quartier-maître décida à la fin que le pilote irait avec mon sampan chercher des secours aux environs.
Une brume légère, pareille au voile où flottent les rêves, attendrissait le bleu du ciel, et, derrière, la lune ressemblait à une énorme boule d'or qui s'émieltait silencieusement. Une
fine poussière d'un blond pâle en ruisselait, et en ruisselait sans relâche, faisant resplendir un pan de la brume de son impalpable cascade. Et cette poussière tombait dans le courant; et le courant d'or pâle, à son tour, reluisait entre ses rives noires; on eût dit que c'était la lune ellemême, liquéfiée, qui descendait à travers les champs du ciel et venait à nous, roulant avecun sombre éclat par le lit du fleuve. Les bords plats, noyés dans les ténèbres, laissaient tout de suite la place aux perspectives infinies ouvertes sur les espaces vaguement lumineux; le silence était extraordinaire; ma maladie m'était douce et il me semblait qu'il aurait été bon de mourir pour se dissoudre au sein de ce spectacle et se mêler aux choses.
Nos deux rameurs tonkinois avaient les gestes lents des gens à qui il est indifférent d'être en un endroit plutôt qu'en Tautre; leurs avirons coupaient l'eau sans faire de bruit; le pilote, accroupi sur l'avant, immobile, interrogeait patiemment l'horizon du regard. Nous allâmes