DE PARIS A PERTH
Après notre installation à l'hôtel, nous partons en bande pour reconnaître le pays. Il fait une de ces chaleurs intenses comme on n'en trouve que sous les tropiques ; aussi la marche est-elle tellement fatigante qu'on l'évite avec le plus grand soin. Les pousse-pousse sont le moyen de locomotion le plus usité et c'est à lui que nous recourons pour nous rendre de l'hôtel à la ville indigène. L'aspect du pays est réellement des plus curieux. Les rues principales sont de véritables sousbois bordés d'arbres en fleurs, à teintes multicolores, qui font le plus charmant effet. Nos porteurs, je devrais dire nos Iraîneurs, sont tout le temps au petit trot, sans même s'arrêter pour reprendre haleine; la sueur coule sur leur peau de cuivre rouge, sans qu'ils paraissent incommodés de la chaleur humide que nous supportons avec peine alors que nous ne bougeons pas. Des bandes d'enfants, fort jolis malgré leur couleur, nous suivent en courant. Vêtus d'une façon plus que sommaire, les uns nous offrent des fleurs; les autres, n'ayant rien à nous donner, nous montrent la croix qu'ils portent pendue au cou, pour nous faire voir qu'ils sont chrétiens. Tous sont à la chasse des pièces de monnaie que nous finissons par leur donner de guerre lasse pour nous débarrasser de leurs importunités. L'eau se rencontre partout en abondance ; de tous côtés des bassins, véritables petits lacs en miniature, des ruisseaux où coule une onde claire qui pourrait donner de la fraîcheur • dans toute autre région que sous les tropiques. Comme conséquence de la chaleur et de l'humidité combinées, la végétation a ici une ampleur et une intensité dont on ne peut se faire une idée sans l'avoir vue. Les verts que montrent les feuilles épuiseraient la palette d'un peintre. Les bambous atteignent des dimensions colossales, les ficus elastica, dont nous n'avons que des exemplaires
rabougris dans nos salons et dans dos serres, sont ici des arbres aussi grands que nos cbênes; il est presque impossible de dire le luxe de formes etde couleurs dont la nature fait étalage dans ce pays. C'est un continuel ébiouissement pour les ^eus.
Dans les grandes voies et dans les rues circule une
Vue générale de Colombo (Ceylan).
foule où l'on trouve les représentauts de toutes les classes qui vivent à Ceylan. Le costume européen pa~ raît n'être que l'apanage des étrangers; et de fait, on est bien vile amené à envier les vêtements ultra-légers qui habillent à peine les indigènes.
De l'hôtel à la ville indigène qui est en même temps la ville commerçante, nous avons pris au plus long, par le chemin des écoliers. Nous pouvons de la sorte apercevoir au milieu de la verdure toute une série de cottages des formes les plus variées et quelquefois aussi les plus étranges, où demeurent les membres de la co-
DE PARIS A PHRTII. ai
ionie anglaise, les officiers, les fonctionnaires, etc. A ne les regarder que du dehors, on voit que la chaleur est ici l'ennemi contre lequel on. a le plus à lutter; tout montre les efforts d'ingéniosité que l'on a faits pour arriver à avoir de la fraîcheur, et encore, nous dit-on, on n'y réussit que d'une manière très imparfaite.
Plongeurs indigènes à Colombo.
La ville indigène est curieuse, mais passablement sale; de certains quartiers notamment se dégagent des parfums que nous avons peine à supporter; aussi abrégeons-nous cette partie de notre excursion et, après avoir fait quelques achats, nous dirigeons-nous vers la mer. Nous rencontrons au passage les casernes, champs de manœuvres, parcs, etc., des troupes anglaises. Nous constatons avec quel soin on a pourvu au bien-être des hommes et même de quel confort on les entoure. Les Anglais, nous devons l'avouer, sont bien nos maîtres pour tout ce qui touche les organisations coloniales;
on voit qu'ils en ont une longue expérience et qu'ils en ont profité. Leurs soldats sont bien vêtus et bien nourris; leurs casernes sont de véritables palais et tout y est entendu de manière à soustraire autant que possible les hommes aux influences nocives d'un climat comme celui de Colombo.
Les Anglais, qui transportent toujours avec eux une bonne partie des habitudes de leur mère patrie, ont construit au bord de la mer, sur une longueur de 2''"' à S"^'", une large voie avec trottoirs et allée pour cavaliers. C'est pour Colombo l'équivalent de notre allée du Bois; c'est là que la société se donne rendez-vous chaque soir pour se reposer des fatigues de la journée et jouir de la fraîcheur que peut apporter la brise de mer. Tout à l'extrémité, un hôtel avec un café où les altérés peuvent trouver tous les rafraîchissements qu'ils désirent. Après une journée chaude comme celle que nous venions de passer, la promenade en pousse-pousse le long de cette avenue est une véritable jouissance, et nous nous y oublions jusqu'au moment où l'un de nous nous rappelle que la nature a des droits imprescriptibles et qu'il est grand temps de rentrer pour dîner. Notre retour s'effectue par des voies différentes de celles qui nous ont amenés et nous en profitons pour voir encore quelques coins intéressants de cette curieuse ville où la vie et les habitudes de l'Inde sont si singulièrement mêlées avec celles de l'Occident.
Pour les voyageurs qui descendent à l'hôtel à Colombo, il est une plaie à laquelle ils peuvent difficilement se soustraire ; c'est la nuée de marchands de toutes sortes qui viennent les assaillir de leurs offres, je devrais mieux dire de leurs importunités. Ceylan produit une certaine quantité de pierres fines; on en importe aussi une assez grande quantité du Siam; en sorte que
DE PARIS A PERTH. 2,'i
Colombo est pour ainsi dire un marché des gemmes des pays environnants. Les rez-de-chaussée de la plupart de ces hôtels sont loués, sous forme de boutiques, à des commerçants de toutes sortes parmi lesquels dominent les vendeurs de bijoux et de pierres fines. Ce sont ces gens ou leurs agents qui s^accrochent à vous avec une ténacité dont on ne peut se faire une idée que quand on l'a expérimentée. On ne peut s'imaginer la somme de diplomatie, de patience et d'astuce que tout ce monde déploie et il faut une très forte dose de résistance pour ne pas céder de guerre lasse à leurs sollicitations et ne pas se laisser entortiller en faisant quelques achats inconsidérés, que l'on regrette aussitôt qu'on les a conclus. Les amateurs de curiosités peuvent néanmoins se passer quelques fantaisies, surtout en objets de filigrane et en bijoux d'argent, qui présentent souvent un caractère artistique assez remarquable. Les collectionneurs de timbres-poste peuvent également faire quelques bonnes trouvailles, principalement en timbres de l'Extrême-Orient. Mais il faut se livrer à un marchandage insensé, les prix qu'on vous demande étant généralement plus que doubles de ceux auxquels vous finissez par conclure. Les seules distractions de Colombo après dîner sont des cafés-concerts, au-dessous de tout ce qu'on peut imaginer, et les spectacles de danses soi-disant indigènes. L'Exposition de 1889 nous a blasés sur ce genre de spectacles. Il convient cependant de faire une exception pour les prestidigitateurs dont quelques-uns sont réellement très forts. Le tour de la graine de mangue enfouie devant nous dans un petit tas de sable aride et qui donne naissance d'abord à une simple pousse, puis à un petit arbre dont le nombre de feuilles augmente progressivemeut, est un des plus jolis et des mieux réussis qu'on puisse voir.
Nous devoQS repartir le lendemain vers dix heures du matin ; nous aurons néanmoins le temps, avant de cous embarquer, d'aller voir le Jardin public, le Cinnamon Garden, dont on nous dit des merveilles.
Dès le matin, nous frétons à nouveau nos poussepousse et en route pour le Jardin. Cette excursion nous
Plongeurs indigènes à Colombo.
fonrnill'occasion de traverser des quartiers absolument indigènes, d'une couleur locale toute particulière, que nous n'avons pas visités la veille et qui permettent de se faire une idée encore bien plus nette de la manière de vivre et des mœurs des Cingalais. Un soleil merveilleux donne à tout un relief incroyable. Après une course de trois quarts d'heure au'trol de nos porteurs, nous arrivons au Jardin. On ne nous a certainement pas trompés, La Hore des tropiques y déploie tontes les richesses de son écrin; plantes, arbrisseaux, arbres, tout est couvert de fleurs des formes et des couleurs
DE PAllIS A PERTII. 25
les plus diverses et souvent les plus étranges. C'est un enchantement pour les yeux, une jouissance pour l'odorat, car il sort de tout cela une infinie variété de parfums qui se fondent les uns dans les autres et vous laissent une impression qu'on n'oublie pas de sitôt. Nous nous complairions bien longtemps dans la
contemplation de toutes ces merveilles végélales, mais le temps de notre embarquement approche et nous sommes obligés de regagner le MassiUa. Le long de ses flancs sont rangés les balcaux qui apportent des provisions fraîches et de l'eau douce pour continuer noire voyage. En arrivant, nous trouvons le pont encombré de tous les marchands qui nous ont poursuivis toute la journée précédente et qui s'accrochent après nous avec d'autant plus de ténacité et d'acharnement que leurs moments sont comptés. On n'a pas idée des efforts que font tous ces trafiquants pour arriver à placer leur mar-
chandise. Les rabais vraiment insensés qu^Is consentent nous donnent une juste appréciation de la manière dont ils nous ont enrossés dans les marchés que nous avons pu traiter avec eus. à terre. C'est une expérience qu'il faut payer une première fois el qu'on est souvent exposé à payer à nouveau.
Le premier coup de cloche du départ invite tout ce monde à quitter le pont, mais le négoce ne s'interrompt pas pour cela; des barques où ils ont été obligés de se réfugier, ils tendent à bout de bras les objets qu'ils supposent susceptibles de tenter telle ou telle personne, et l'on peut dire réellement que les marchés se continuent jusqu'au moment où le bâtiment se mettant en marche coupe toute relation entre les passagers et ces intrépides mercantis.
Nous sommes bientôt hors de lai rade de Colombo; la digue et le phare diminuent progressivement et finissent par disparaître. Après quelques heures nous ne voyons plus que l'eau autour de nous, et nous en avons pour neuf jours à rester dans cette situation avant de prendre connaissance de l'Australie. Quelques nouveaux compagnons de voyage sont venus à Colombo combler les vides que les débarquements d'Aden et de Ceylan ont faits dans nos rangs. Dans d'autres conditions, nous aurions pu jouir de leur société; mais n'oublions pas que nous sommes toujours entre les tropiques, que nous approchons du mois de juin et que nous retrouvons cette maudite chaleur humide qui a déjà fait notre désespoir. Le coarage nous manque pour esquisser de nouvelles connaissances et nous nous contentons de ces politesses banales qui sont la monnaie courante de la vie à bord.
Six jours se sont passés; l'océan Indien nous a quelque peu secoués et ceux qui n'ont pas le cœur
DE PARIS A PERTII. Jt;
solide ont dû refaire des sacrifices à Amphitrite. Le temps est redevenu beau et en même temps la température s'est abaissée. Nous commençons à ressentir rinfluence du continent antarctique et de la saison. Au moment où l'été va commencer en France, nous allons nous trouver au début de l'hiver de l'Australie.
Bien que nous soyons au calme^le plus complet, nous constatons que la houle augmente chaque jour d'ampleur au fur et à mesure que nous nous avançons plus vers le Sud. Nos compagnons, qui ont déjà fait le voyage, nous disent que c'est le signe caractéristique qui annonce l'approche de l'Australie. Ils ont raison, car, vers la fin du huitième jour après notre départ de Colombo, nous distinguons une masse confuse d'abord et dont les contours se précisent de plus en plus; c'est le cap Leeuwin, le point le plus avancé de la partie Sud-Ouest de l'Australie ; les massifs voisins deviennent successivement de plus en plus nets et bientôt tonte la côte Sud se déroule devant nos veux. Puis le soleil se couche et un quart d'heure après tout a disparu dans l'ombre.
Dès le lendemain, tout le monde est sur le pont à la première heure. Les uns vont débarquer (nous sommes du nombre), les autres vont simplement passer quelques heures à terre en attendant que vienne leur tour de quitter la maison flottante qui nous a servi de home pendant près d'un mois. A dix heures, nous avons franchi ia passe du King George Sound et Je Massilia a stoppé au milieu de la baie intérieure qui constitue le port d'Albany. La ville de ce nom se déroule devant nous aux flancs d'une colline qui descend en pente douce vers la mer. Le soleil qui l'éclairé lui donne un aspect riant qui impressionne favorablement. L'Australie a pris sa figure des beaux jours pour nous accueillir.
Bateaux-citernes apportant l'eau douce. Un petit remorqueur à vapeur est venu se ranger aux
Vue générale d'Albany.
E 1>A11IS A PBItTII.
Principale rue d'Albany.
flancs du MassUia; nos bagages y sont chargés, nous-
Le pays enlrv Albany el Perlli.
3o CHAPITRE 1.
mêmes y prenons place et quelques instants après nous sommes sur la terre australienne.
Premier ennui, la douane. La colonie de l'Australie de rOuest, qui a besoin de revenus, est protectionniste enragée et frappe de dro^s à peu près tout ce qui peut être importé chez elle. Comme conséquence, tous nos bagages sont fouillés à fond. Bien que la loi exempte, paraît-il, de tout droit les objets d'usage personnel, nos armes, nos appareils sont regardés à tort ou à raison comme objets imposables et taxés; quoi qu'on fasse, il faut payer. On nous dit bien que nous pourrons réclamer en haut lieu, si nous le jugeons convenable; nous savons trop ce que cela veut dire pour songer à perdre notre temps à des démarches aussi longues et, disons-le, aussi vaines.
Notre tribut payé, nous nous rendons à la gare. Seconde déception ; nous ne pourrons partir que le lendemain.
Nous arrivons ici un samedi et, dans les colonies anglaises comme en Angleterre, le service des trains du dimanche est réduit à sa plus simple expression pour respecter le jour du Sabbalh. On nous offre bien un train qui partira vers le soir, mais on nous prévient en même temps qu'il nous déposera à moitié chemin d'Albany à Perth, lieu de notre première destination, et que ce point d'arrêt intermédiaire manque du confort le plus élémentaire, pour ne pas dire autre chose. Il nous faut donc attendre jusqu'au lendemain dimanche à cinq heures du soir. Nous en serons dédom- ' mages, nous dit-on, car nous aurons des sleeping-cars qui circulent seulement depuis très peu de temps. Nos compagnons commencent par grogner et être de mauvaise humeur, puis ils font ce par quoi ils auraient dû commencer, c'est-à-dire contre mauvaise fortune bon
DE PARIS A PERTII. il
cœur et, comme nous, se rendent au Freemason^s Hôtel pour y retenir des chambres.
Albany est non seulement le point d'accostage de tous les paquebots et bâtiments de commerce qui viennent d'Europe, mais c'est aussi une station balnéaire aux mois de décembre, janvier, février, c'està-dire au cœur de Tété, quand la chaleur est devenue tellement intense que tous ceux qui peuvent le faire la fuient avec empressement et viennent dans le Sud chercher une température plus supportable. Il en résulte que les hôtels de la ville sont mieux installés et présentent beaucoup plus de confort que ceux de bien des villes plus importantes de l'intérieur. Et puis, il faut bien le dire, quand on a été emprisonné pendant viûgt-huit jours dans un steamer, si bon qu'il soit, on lui préfère instinctivement une installation sur le plancher des vaches, si primitive et si peu confortable qu'elle puisse être. Aussi bien le temps est superbe, le ciel sans nuages, la température charmante, surtout après celle de Tocéan Indien; aussi éprouvons-nous une vraie jouissance à errer dans Albany et ses environs. Ce n'est pas qu'ils soient bien pittoresques, loin (le là ; mais on y a en même temps de la verdure, la vue de la mer et un air d'une pureté sans pareille. Que peut-on raisonnablement demander de plus?
Dans ces conditions, le temps passe presque sans que nous nous en apercevions et le moment du départ arrive sans un instant d'ennui.
Les fameux sleeping-cars qu'on nous avait promis et vantés ont tout simplement pour lits les banquettes avec un oreiller et tme couverture; cela nous paraît maigre aujourd'hui, mais plus tard, quand nous aurons circulé sur les autres lignes, nous en viendrons à les regretter. S'ils ne ressemblent pas à nos wagons-lils du continent
(sur lesquels, du reste, il y a bien à redire), ils permettent de dormir allongé, et ceci a bien son mérite.
Le pays que nous traversons est d'une monotonie désespérante ; une maigre végétation, à peine de distance en distance un arbre digne de ce nom; c'est sans aucun regret que nous voyons venir la nuit et que nous partons pour le pays des rêves.
Le lendemain, à huit heures du matin, nous sommes à Perth ; c^est de ce point que nous allons rayonner dans l'intérieur de ce pays de l'or qui a nom l'Australie de rOuest ou la Westralie, comme on commence aussi à l'appeler.
L AUSTRALIE DE l'OUEST. — PERTH. 33
Penh est la capitale de la Westralie. C'est une des premières, sinon la première des villes qu^ont foridées les Anglais sur la côte ouest du grand continent australien. Elle date du 12 août 1829. Constituée en municipalité en septembre i856, elle est devenue cité {city) par acte du Conseil en septembre 1880. Son développement a été des plus lents pendant une longue suite d'années. Ainsi, au recensement du 5 avril 1891, avec ses faubourgs et quelques petits hameaux extérieurs, elle ne comptait qu'environ 9600 habitants. Les découvertes successives de l'or à Southern Cross, à Coolgardie, à Hannan et dans toutes les régions voisines, ont amené en Australie un afflux d'immigration dont Perth a largement profité. En 1895, on estimait déjà sa population à plus de 20000 âmes; ce chiffre est certainement bien dépassé à l'heure présente.
Il convient de dire ici que la situation de Perth a été des plus heureusement choisies. Bâtie sur une colline à pente douce, sur la rive droite de Ja rivière Swan, elle n'est qu'à une vingtaine de kilomètres de Freemantle,.le principal port de la colonie, et par suite de l'océan Indien. Dans un pays où l'eau est généralement une rareté, comme nous aurons l'occasion de le C. 3
faire constater plus d'une fols, elle a la bonne fortune d'avoir à ses pieds la Swan, qui s'étale et s'élargit de manière à former une sorte de lac. Les brises de mer s'y font journellement sentir sans que rien vienne les arrêter. Aussi, quand surviennent les chaleurs parfois si intenses de l'été, quand l'intérieur est transformé en une vraie fournaise où Ton ne respire plus, j'allais dire où l'on ne vit plus, la température est presque toujours supportable à Perth. Ces avantages physiques, joints à son titre officiel de capitale de la Westralie, en font la ville de beaucoup la plus importante de la colonie. Parmi ses monuments publics, le palais du Gouverneur, les bâtiments du Gouvernement, le Post-Office, le Town- Hall ne dépareraient aucune des plus grandes villes des autres colonies de l'Est. Toutes les rues, qui se développent parallèlement et normalement à la rivière Swan , sont suffisamment larges et bien percées. Le jour, prochain, nousassure-t-on, où la municipalité aura complété son œuvre par la construction d'un système d'égouts (dont le besoin se fait bien sentir, au moins pendant six mois de l'année) et par la réfection et la mise à un entretien rationnel de ses voies de communication, Penh n'aura plus rien à envier à ses sœurs des autres provinces.
Perth a deux cathédrales, l'une catholique, l'Immaculée-Conceplion , l'autre protestante, Saint-George. Cette dernière est une remarquable construction de style gothique, qui peut tenir plus de 2000 personnes, ll^existe en outre un certain nombre de chapelles que fréquentent les diverses sectes de l'Église réformée.
Les constructions privées méritent peu de fixer l'attention. Les maisons récentes de l'intérieur de la ville sont en brique et pierre; celles qui ont quelques prétentions à l'élégance ou au style sont conçues
dans le genre pseiido-golhîqiie si cher aux Anglo- Saxons. Le palais du Gouverneur, situé au milieu d'un admirable jardin, en esl un des spécimens les mieux réussis.
Dans d'autres, au contraire, l'architecte a suivi l'inspiration de sa fantaisie ; c'est alors un mélange de toutes sortes de décorations qui jureraient entre elles, mais qui passent ici au milieu de la médiocrité générale. Comme le terrain n*est pas très cher en dehors des principales rues commerçantes, un grand nombre d'habitations privées sont entourées de leur petit jardin. Chacune d'elles, en général, n'est habitée que par une seule famille.
On retrouve encore quelques curieuses habitations en bois qui datent de la fondation et qui donnent l'idée de ce que l'on faisait alors. Ce genre de construction a du reste complètement disparu de la colonie et maintenant c'est la tôle galvanisée ondulée qui remplace le bois d'une manière exclusive. C'est certainement plus laid, plus intolérable par les fortes chaleurs de l'été, mais c'est plus économique et plus tôt prêt, et cela suffit aux habitants essentiellement pratiques des possessions anglaises.
A l'époque de notre arrivée et jusqu*au moment de notre départ six mois après, les hôtels de Perlh ne brillaient ni par leur nombre, ni par leur confort, fis avaient suffi à la vilje quand elle n'avait qu'une dizaine de mille habitants ; ils ne se sont plus trouvés à la hauteur quand la découverte de l'or a amené le grand rush de gens de toute catégorie qui sont venus s'installer temporairement ou définitivement dans la colonie. 11 paraît que cette situation s'est grandement améliorée depuis notre départ; tant mieux, il en était grand besoin.
On peut en dire autant pour les appartements privés meublés que les nouveaux arrivants comme nous cherchent à louer en ville. A proprement parler, cela n'existait pour ainsi dire pas. On pouvait bien trouver des chambres, mais à la condition de les partager avec
Hay Sireet-Town-Hall (Hôtel de Ville).
deux OH trois autres pensionnaires. Nous avons eu toutes les peines du monde à découvrir (et encore bien loin du centre de la ville) des chambres convenables pour en faire noire quartier général pendant la durée de notre séjour en Weslralie. Ceci s'explique facilement; la population a augmenté infiniment plus vite
L'AUSTRALIE DE l'ouest- — PERTH.
Palais du Gou Terne ur.
que les ressources matérielles qu'offre !a ville et, bien
Cathédrale de rimmacatée-Conception, i Pertb.
qu'on construise beaucoup et dans tous les quartiers, les habitations sont encore insuffisantes pour le nombre de personnes à y loger. La situation s'améliore de jour en jour, mais pas assez vile pour satisfaire tout le monde. Ici, comme dans tous les pays anglais, chacun a sa maison, le plus souvent à un seul étage, avec une véranda pour pouvoir être dehors malgré le soleil. J'ai réussi, après de longues recherches, à trouver une chambre à coucher et une pièce à l'usage de bureau (sludy). On estime que j'ai été très heureux; je le crois aussi, si j'en juge par tout ce qui se dit autour de moi.
Maintenant x[ue j'ai un home, je peux respirer et prendre le temps de visiter Perth un peu plus en détail avant de partir pour les champs d'or. L'un de mes aimables compagnons de voyage, M. R.-G. Casey, m'a présenté au Weld Club, qui est le mieux fréquenté de la ville; j'y fais des connaissances utiles pour mes voyages ultérieurs et j'y trouve une table, servie par des Chinois en costume national, qui ne me fait pas regretter la cuisine des hôtels, même des plus renommés. Des vérandas qui l'entourent, on a une vue charmante sur la ville et surtout sur la Swan et le pays de la rive gauche. La conversation, par exemple, n'y est pas variée; la fièvre de l'or et de la spéculation a si bien gagné tout le monde, qu'il n'y est question que des mines, du prix des actions, des trouvailles plus ou moins fantastiques qui ont été faites dans tel ou tel endroit. Les questions locales y sont bien agitées de temps en temps; mais elles s'effacent devant le dieu tout-puissant, l'or.
Une de mes premières visites est pour le Musée géologique. Primitivement établi à Freemantle, il a été transporté à Perth vers 1890. 11 renferme les collections
l'aUSTRALIB de l'ouest. — PERTH. 39
anciennes de MM. Gregory frères, Capitaine Roe, H.- Y.-L. Brown, E.-T. Hardman, G.-T. Simpson, et ce qui y a été ajouté plus récemment par M. Harry Page Woodward, géologue de la colonie au moment de mon arrivée. On y trouve une très intéressante réunion de tous les types de roches du pays et de superbes spécimens provenant des champs d^or. Dans les sous-sols sont les laboratoires métallurgiques, qui sont munis de tout ce qui est nécessaire pour faire des essais par la voie sèche et la voie humide. On peut aussi y fondre l'or et le raffiner. Le tout est sous la direction du curaleur du Musée, qui est en même temps l'analyste du Gouvernement.
Les collections, en ce qui regarde les roches, nous ontj>aru laisser à désirer au point de vue de la précision des déterminations. Celles-ci ont été faites par des gens ayant incontestablement une grande pratique ; l'emploi des méthodes pétrologiques modernes, et en particulier l'usage du microscope et des coupes minces, amènerait très probablement à classer sous d'autres noms un certain nombre de spécimens.
Perth a aussi un jardin public, fort bien entretenu, situé près du bord de la Swan et où l'on a réuni les spécimens de la plus grande partie des arbres, arbrisseaux, et plantes qui poussent en Westralie. Dans les heures chaudes de la journée, on y trouve une température relativement agréable à l'ombre jle fort beaux arbres.
En face, un immense terrain, en partie conquis sur la Swan, sert de lieu de rendez-vous et de champ clos pour les matchs de toute nature, foot-ball, cricket, etc.
Après quelques jours de repos consacrés à l'exploration de Perth et de ses environs, il nous faut son-
Bureaux de la Marine et École catholique, ger à préparer noire départ pour les champs d'or, et
Maison habitée par l'auteur.
c'est une opération qui demande tine certaine attention.
Saint- George Terra ce.
4^ chapitre: u.
Comme nous le verrons en parlant des chemins de fer de la colonie, les moyens de communicalion sont des plus restreints, eu égard à l'énorme étendue du pays, en ne tenant même compte que de la partie que l'on connaît et dans laquelle se sont répandus les prospecleurs. A part quelques centres où l'on peut trouver à se loger et à manger, il ne faut, paraît-il, compter que sur soi-même et par suite emporter tout ce qu'il faut pour se loger et se nourrir; d'où la nécessité de se munir non seulement de tous les objets indispensables pour un campement, mais encore des moyens de les transporter.
Le seul système pratique consiste à avoir chevaux et voiture. Grâce à M. C.-C. Maklyne, l'aimable directeur du Venture Syndicale dont nous allons visiter les mines, nous sommes bienlôt muni de l'un et de l'autre. Le buggy, qui est la voiture par excellence pour la Westralie, est un véhicule à quatre grandes roues qui supportent, sans l'intermédiaire d'aucun ressort, une plate-forme à galerie. A l'avant sont disposés deux coffres où nous entasserons nos provisions de toutes sortes, notre vaisselle rudimentaire en tôle émaillée, les quelques outils, cordes et pièces de rechange dont nous pourrons avoir besoin. Au-dessus du premier essieu, un siège supporté par des ress^orts de voiture, pour amortir l'effet des chocs, hélas trop fréquents, que nous aurons à subir en route. Il résulte de cette disposition du siège que si le corps évile en grande partie les effets du cabotage, les pieds qui s'appuient sur la plate-forme les ressentent tous, et il faut un certain temps pour s'habituer à la trépidation incessante à laquelle est soumise la partie inférieure du corps alors que la partie supérieure n'y participe pas. Au premier abord, cela cause une sensation essentiellement
désa'gréable, puis on s'y fait comme à toutes choses. Les buggies sont construits en bois d'hickory; c'est un bois léger, souple, résistant, qui convient admirablement au rude travail qu'on demande aux voitures dans le bush.
On trouve facilement à Perth tout ce qui est nécessaire pour le campement; on voit que c'est une nécessité du pays. En peu de temps nous avons réuni tout ce qui nous ^era indispensable, tente, lit de camp pliant, table démontable, etc. L'article couverture mérite une mention spéciale. Les nuits sont souvent très fraîches dans la saison hivernale; de plus, on est quelquefois réduit à coucher à la belle étoile ou dans des grottes naturelles. On est donc obligé de prendre des précautions toutes spéciales. Le pays fournit heureusement tout ce qu'il faut. On trouve à peu près partout des couvertures faites de peaux d'opossum, résistantes, légères et surtout très chaudes en même temps que peu perméables à l'humidité. C'est Taccessoire indispensable de tout mineur, prospecteur ou voyageur en Weslralie. Cela sert non seulement dans le bush, mais bien souvent dans les soi-disant hôtels qu'on peut rencontrer dans les localités éloignées des principaux centres. L'eau est une rareté dans la plupart des champs d'or; elle y coûte souvent fort cher. Rien d'étonnant si, dans ces conditions, le blanchissage laisse beaucoup à désirer. Aussi vous donne-t-on souvent des lits dans lesquels bien des inconnus ont couché avant vous, sans que les draps aient été changés. On a alors la ressource de dormir non dans le lit, mais sur le lit, en s'enroulant dans sa couverture de peau, et l'on y dort fort bien.
Pour la nourriture, nous devrons nous contenter le plus souvent de ce que nous aurons emporté, c'est-
Jardin publie de Perlb.
L AUSTRALIE DE L Ol
Maison des Sœurs catholiques de Perth.
à-dire de conserves. En y adjoignant de la farine el la
Fitz Gerald Street, i Perth.
baking powdery nous pourrons avoir chaque jour du pain. Le lout est arrîmé dans les coffres du buggr ou sur la plate-forme. Chevaux et voilure sont envoyés au chemin de fer; nous partons pour l'intérieur du pays, •pour le nouvel El Do'rado Westralien.