I. — Les premiers adversaires JuRiEU. — Leclerc. — Jaquelot
Les premiers adversaires de Bayle furent des protestants. La plupart des apologistes catholiques paraissent s'être aveuglés d'abord sur le danger que son œuvre faisait courir à la religion. Une fois de plus la passion fut un admirable instrument à crever agréablement les yeux des hommes. Bayle avait écrit avec Laroque « l'Avis aux Réfugiés » (KiOO), lequel justifiait le bannissement des dissidents religieux et montrait l'inconséquence des protestants, qui repoussent le principe d'autorité en matière de foi pour en garder les ajjplications : l'orthodoxie intolérante. Il les obligeait à prendre pleinement conscience du principe de libre examen qui conduit à la libre-croyance, c'est-à-dire à cette anarchie religieuse que Bossuet avait dénoncée dans l'Histoire des Variations (5).
1. V. Victor Monofl : « Le Prol)l(iiio de Dieu et la théologie chrétienne depuis la Réforme. » — Foyier solidai istc, 1010, p. 43, 9!) scj. Les idées de Bayle ont été préparées par les théoloj^icns (|iii, connue Aimjraut et Courccllcs, ont miné le dognK- de la souveraineté divine. ('.. .">, p. 90 sci.
2. " Nous avons aussi des dévols <jui nvurmurent, écrit liasnaijc de licaiival a l'abbé Dubos, « mais leur voix est étoulTéc par celle de tous les gens desprit et de bon govi't » .31 janv. 1G97. /{. h. l., oct.-déc. 1912, p. 92.3.
.3. ('.. p. Marion : « Leçons de morale », fi"^ éd. Colin, 1890, p. ;i9.'i.
1. C. p. Aitbertin : « L'Esprit puLlic au xvin" siècle «, p. 38.
5. V. au sujet de cette controverse la Vie de Bayle par Des Maizeaux,
dans la 5' éd. du Dictionnaire (1710).
L'ouvrage plut aux catholiques et leur fit oublier la sévérité avec laquelle ils étaient traités quatre ans plus tôt dans « Ce que c'est que la France toute catholique » (1).
Les controverses de notre auteur avec ses coreligionnaires pouvaient sembler à la rigueur ne pas sortir de la secte, et, quand il bataillait contre les outrances de l'orthodoxie réformée, les catholiques pouvaient croire avec un peu de bonne volonté qu'il minait le seul calvinisme, et compter froidement les coups. Nous avons pour les ennemis de nos ennemis des indulgences infinies. D'autant plus que par des ouvrages tels que les « Nouvelles de la République des lettres « (2). Bayle s'était rendu sympathique à tout le public cultivé. Condé, Lamoignon, Montausier, Pélisson, Omer Talon, l'abbé Dubos, Benserade, Lafontaine le goûtaient fort, les uns pour son érudition, les autres pour son esprit ou pour son style.
Enfin sa tactique même, qui consistait à humilier en apparence Iv raison devant la foi, ne devait pas déplaire aux fidèles peu philosophes. L'exemple de Huet prouve qu'au siècle des grands chrétiens intellectualistes quelques apologistes catholiques ne craignaient pas, selon une formule de Scherer, d'outrer « l'incertitude de la connaissance humaine afin d'atténuer dans le doute général les difficultés particulières de la religion et de pousser à la foi comme à un refuge les esprits aff"amés de repos » (3).
Pour toutes ces raisons sans doute, les défenseurs romains du christianisme laissèrent la parole aux réformés. ^
Il y avait à ce moment dans le protestantisme du Refuge un Jurieu gardien de l'orthodoxie, aussi vigilant que Bossuet pouvait l'être l'orthodoxe dans son église, et, comme lui, de moins en moins suivi par l'esprit public. C'était Jurieu. Sa clairvoyance terrible lui permit de percer le premier l'impie déguisé, jusqu'au fond. Il l'attaqua avec la violence intolérante qui lui venait de son tempérament, de sa fidélité à une cause jugée sainte, de l'amitié déçue, de l'indignation. Les ruses de Bayle, pour lesquelles les amis de l'homme et les amis de sa pensée ont eu et ont une large indulgence, devaient scandaliser un adversaire sans pitié. Un raisonneur constamment abrité derrière des principes qu'il déteste, irrite quand il n'amuse pas. Or les maximes frauduleusement