V numéro mars-mai
3. .' Eludes sur la littérature contemporaine , Calmann, 1889, t. IX, 191. Art. sur la religion de Pascal.
orthodoxes de Bayle, qui abondait dans le lidéisnic de Jurieu pour mieux faire éclater l'absurdité des dogmes, blessaient Jurieu (omme autant d'insultes personnelles. Presque toute la dialectique antireligieuse du philosophe était jjour un calviniste rigide une dialectique ad hoinincm. Aussi le fougueux théologien aperçoit-il du premier coup les points stratégiques de l'attaque et y porte-t-il son effort.
Ces controverses sont connues (1), nous n'en retiendrons que ce qui intéresse la religion en général et pas seulement le calvinisme.
Le Commentaire, qui nous paraît ne pas toucher au fond du christianisme jniistiu'il dénonce un contresens fait par certains chrétiens sur une parole d'amour changée en ordre de haine, le visait cependant par la thèse partout latente : aucune religion ne détient la vérité. Jurieu, encore lié avec Bayle qui reniait d'ailleurs la paternité de l'ouvrage, répondit par le traité Des droits des deux souverains (1G87) qui « se propose de détruire le dogme de l'indifTérence des religions et de la tolérance universelle ». Le conflit entre la morale théologique et la morale indépendante y éclate avec netteté, car les deux adversaires sont des intelligences vigoureuses et il n'y a point de malentendu entre eux. Pour le disciple de Calvin, la rectitude morale est liée à l'orthodoxie, non à la bonne volonté ; la vertu est l'obéissance aux volontés de Dieu, non aux suggestions du sens intime. Les deux se confondent en général, i)as toujours cependant, car Dieu est maître souverain même du bien et du mal. Quand les Israélites volèrent aux Egyptiens leurs vases d'or, « l'autorité de Dieu, dit Calvin, les disculpa « du crime de vol et de mauvaise foi. Prendre ou reprendre « quelque chose sur l'ordre de Dieu n'est contraire au droit pour V aucun des mortels, non seulement parce que l'empire de Dieu « est au-dessus de toutes les lois, mais i)arce que sa volonté « jjarfaite est la norme de toutes les lois » (2). Pour Bayle l'intention pure fait l'acte moral, Jurieu y ajoute la pensée correcte. La « justice » dépend de la connaissance, j)as seulement de la volonté. C'est la jjure doctrine de Louis de Montalte : « dites « plutôt avec Saint Augustin et les anciens Pères (ju'il est impos- « sible (ju'on ne pèche pas cpiand on ne eonnait \)i\s la justice... « Tous les méchants ignorent ce (|u'ils doivent faire et ce qu'ils
1. V. noliiiiiincnl .1. Denis : >■ lîaylc cl ,Iiii-ica •• (Mi'-in. Acad. ck' Cacii, 1886 et Deluulvé. \1X,].
2. Coninicnlariiiiii in E.vodiuiii, Opcia, 21, l.'il et 21, lit, c. p. V. Mimod {o. c, p. !.'{) qui reconnaît que des allirnialions aussi radicales sont rares chez l'auteur de « l'Institution «.
« doivent fuir, et c'est cela même qui les rend méchants et « vicieux » (1).
Cette doctrine est dure et nous choque, mais Jurieu la défendait par des arguments offensifs qui ne laissèrent pas d'embarrasser le philosophe. D'où la conscience de chacun tire-t-elle sa valeur absolue ? l'autonomie que Bayle lui confère aura pour conséquence horrible l'indifférence des religions, — le philosophe n'en a cure, — mais aussi l'anarchie morale, si ma conscience me prescrit des crimes, l'intolérance par exemple (2). Cette critique est assez forte à ce moment-là contre Bayle, car, comme l'a montré M. Delvolvé, « il détache la valeur morale de la vérité de la « croyance religieuse sans la rattacher à aucune réalité posi- « tive » (3). Mais Jurieu était secrètement gêné dans le maniement d'une arme à deux tranchants : c'est celle dont les catholiques se servaient constamment contre les saints et les martyrs qui eurent, hors de l'église, belle vie ou noble mort. Les vertus des païens et des hérétiques ne sont pas véritables, ne sortant pas de la vraie foi, et le martyr se définit : celui qui meurt pour la vérité. L'avenir se chargeait d'ailleurs de justifier Bayle et de donner à l'intention, compromise par les casuistes, la place qui lui revient en morale. Le siècle tournait le dos au rigorisme de Calvin et de Jansénius.
L'Avis aux réfugiés allait donner à Jurieu l'occasion de relever des doctrines plus nettement irréligieuses que celle des droits de la conscience errante. Parmi les réponses faites à cet ouvrage, il faut retenir sa Courte revue des maximes de morale où il signalait la négation de la Providence, conclusion tacite des « Pensées sur la Comète » et l'affirmation de l'indépendance de la croyance et des mœurs. Aux deux thèses il n'opposa que des réponses émoussées. La Providence est attestée par le consentement universel, l'Eglise, l'Ecriture et l'histoire. Bayle a assimilé le i^remier au préjugé ; l'autorité de l'Eglise ou de l'Ecriture n'est pas un argument rationnel; l'histoire des hommes, — depuis la Critique du P. Maimbourg, nous savons de quelle certitude elle est capable. — Soutenir le divorce de la croyance et des mœurs conduit à l'indifférence doctrinale et à proclamer l'indépendance de la puissance civile à l'égard de la religion. Ce dernier argument pouvait encore faire impression sur certains esprits, mais pas pour longtemps.
Le Dictionnaire vint préciser et aggraver toutes les attaques