II. — LKiiiMz. — La Théodicée
Le deuxième des cinq i)rincipes opjjosés par .Ta(iuelot aux <( notions communes » de Bayle était celui-ci : on ne doit pas juger du dessein de Dieu ni de la manifestation de tous ses attributs dans la création de l'Univers par la seule disi)ensation des choses de cette terre, qui est moins qu'un point dans l'univers (.'>).
Cette idée n'était pas nouvelle. Sans parler de Malebranchc cpii a particulièrement développé son optimisme dans les " lùitretiens sur la métaphysique » (1688) (6), Descartes lui-même (7) estimait
1. H(-|). aux Enlrcticns, c. 20. Saiidc confii'inc riil>:iiulon ci'oissant do ce dofçnic <lr'iniis lUnjle (Pic'facc de « la Souveraine i)e)rection »)• La réattiou contre le pscudo-nuinicliéisnic de lîayle a peut-être aussi contribué à chasser du in'olcstaiilisnic la croyance au diable.
2. M. Dcluolvc a admirahicnient montré les rapports des deux penseurs ; [135], 97, lOG et passini.
.■>. Ils en iK)rtent même le titre. V. Olivier Desmoiht : « Discours moraux ou sermons sur divers textes de l'Ecriture sainte. » La Haye, 1771, 12. 1. lÀ-laircissemenls. Dict.. t. V, 712. r>. Rép. aux Entretiens, c. 8.
G. Entretiens 8, !), 11, 12.
7. Dcscarics ennemi de roi)liniisnu' : Dieu n'a pas fait les choses ainsi
qu'il ne faut pas « considérer une seule créature séparément lors- (' qu'on recherche si les ouvrages de Dieu sont parfaits, mais « généralement toutes les créatures ensemble ; car la même chose « qui pourrait peut-être avec quelque sorte de raison sembler fort « imparfaite, si elle était seule dans le monde, ne laisse pas d'être « parfaite étant considérée comme faisant partie de cet uni- « vers ». Bossiiet, ennemi de l'optimisme de Malebranche (1), écrit de son côté : « A regarder le total, rien n'est plus grand ni « plus petit qu'il ne faut ; ce qui semble défectueux d'un côté « sert à un ordre supérieur et plus caché que Dieu sait. )> (2).
C'est à cette idée que Leibniz allait donner une base ample et magnifique : toute sa philosophie.
Il intitule sa réfutation de Bayle : Essais de Théodicée (3), c'est-à-dire jugement ou justification de Dieu. Ce titre est un signe des temps. « La plus grande partie de cet ouvrage, dit l'auteur, « avait été faite par lambeaux quand je me trouvais chez la feue « reine de Prusse (Sophie Charlotte) où ces matières étaient souci vent agitées, à l'occasion du Dictionnaire et des autres ouvrages « de M. Bayle qu'on y lisait beaucoup... S. M. m'ordonnait assez « souvent de mettre mes répoijses par écrit... Après la mort de « cette grande princesse, j'ai rassemblé ces pièces... Comme j'ai « médité sur cette matière depuis ma jeunesse, je prétends de « l'avoir discutée à fond. « (4). Nous savons en effet que la préoccupation religieuse fut dominante dans la vie de Leibniz ; il aurait souhaité d'être un nouveau Pascal (5), et, dans le monument colossal qu'il rêva longtemps d'élever à la vérité du christianisme, la Théodicée aurait été une pierre des fondations, une partie de cette » théologie naturelle démonstrative « (6) d'où l'on s'élève à la religion.
La forme de ces essais sera populaire, car l'apologète philosophe a « pour but principal la connaissance de Dieu telle qu'il la
parce qu'cllos sont bonnes, mais les choses sont bonnes ainsi parce qu'il les a faites. (Réponses aux sixièmes objections, § 6 et 8).
1. On sait qu'il inspira à Fénelon sa « Réfutation du système du P. Malebranche )' .
2. C. p. Nourrisson : « Essai sur la philosophie de Bossuet », 1852, 8", p. 103.
?>. Le mot est de 1697. V; Guhrauer : « G.-W. Freiherr von Lcibnitz. Eine Biographie. » Brcslau, 1846, 2 v. 12 ; 2'- éd., t. II, 245 sq.
4. Gerhardl : « Die philosophischen Schriften von Leibniz », Berlin, 1875- 90, 7 V. 4" ; t. III, 321.
5. Ib., p. 195-96, Lettre à Th. Burnett, 11 fév. 1697, c. p. Daruzi : « Leibniz et l'organisation religieuse de la terre », Alcan, 1907, 8°. p. 222.
6. Dans la même lettre à Burnett, il insiste sur la nécessité d'établir certaines vérités préliminaires à l'apologétique : « J'appelle Etablissement lorsqu'on détermine et achève au moins certains jjoints et met certaines thèses hors de dispute pour gagner terrain et pour avoir des fondements sur lesquels on puisse bâtir. » Ib., p. 192.
faut pour exciter la piété et pour nourrir la vertu » (1). Le défenseur (le la « gloire de Dieu »> qui a montré ailleurs que comprendre cette gloire c'était l'augmenter en aimant Dieu (2), déclare ici: u j'ai tâché de tout rapporter à l'édification ».
L'éternel conciliateur que fut ce vaste génie se propose encore non seulement de concilier la raison et la foi, la toute puissance de Dieu et le bonheur de l'homme, le sentiment religieux et la conscience morale, mais aussi de réconcilier les diverses écoles l)rotestantes en apportant à quelques i)roblémes irritants de la théologie une solution acceptable pour tous (3).
Son idée centrale est bien connue : Dieu a fait pour le mieux. Jaquclol et Lcclci'c rendaient compte du nud moral, le plus grave, par la liberté, mais Dieu restait sous le coup de l'accusation : pourquoi créer la liberté et façonner un monde où il y ait place éventuelle pour le mal ? Dire : Dieu l'a fait le meilleur possible, il a été déterminé à le créer non par une nécessité géométrique et sjjinoziste certes, mais par une nécessité morale tirée de sa perfection, c'était innocenter l'Auteur des choses. Il n'aurait pu prévenir le péché qu'en péchant lui-même, en abandonnant le meilleur. Devait-il cesser d'être Dieu ?
Tous les mondes possibles étant i)résents à l'entendement divin, ils luttent entre eux (4) si l'on peut dire, i)()ur se réaliser, et chacun a autant de chances qu'il a de perfection. C'est ce principe de ro])timisme que Leibniz développe avec une courtoise abondance dans un livre sans chajjitres, à peine divisé en i)aragraphes inorganiques : le désordre de lîayle semble l'avoir gagné.
Dans une introduction édifiante le i)hilos()i)he montre (|ue ceux qui détruisent les perfections de Dieu détruisent la religion. Les sociniens qui nient sa ])rescience, les supralapsaires qui font de lui un (lesi)otc arbitraire ne sont pas qualifiés pour réfuter Bayle.
Le vestibule de l'ouvrage est un Discours de la conformité de 1(1 foi avec lu raison, où l'on justifie contre l'auteur du Dictionnaire l'attitude intellectuelle des croyants. Bayle mêle les notions comprendre et expli(iuer, prouver et répondre aux objections,