Bruxelles
DES LETTRES PHILOSOPHIQUES A l'eNCYCLOPÉDIE 291
La Peyrère et Spinoza ; la clé de la composition du Pentateuque était trouvée. La découverte d'Astruc est la plus considérable du siècle, en son genre ; l'auteur pouvait écrire en tête de son livre « Avia Pieridum peragro loca, nullius ante trita solo ». La doctrine de l'inspiration directe de Moïse et des auteurs sacrés en général allait s'en trouver modifiée.
Au même temps, les 3 premiers volumes de l'Histoire naturelle de Biiffon (1) modifiaient les idées traditionnelles sur la formation de la Terre. Pas plus que le livre de la Genèse elle n'était sortie toute faite d'un acte créateur ; elle s'était constituée par une lente superposition de couches géologiques bouleversées par endroits. Le naturaliste, d'autre part, faisait, à sa façon, rentrer l'homme dans la nature.
Mais les ouvrages qui gardent encore le plus de prise sur les Réhabilitaesprits sont les livres de polémique philosophique. Bayle, dont tion de les catholiques découvrent enfin le venin, figure dans 288 biblio- l'homme thèques sur les 50Û dont D, Mornet a dépouillé le catalogue (2). De nouveaux champions se lèvent. Or tous concourent à réhabiliter la nature et particulièrement la nature humaine. L'entreprise datait de loin certes, et, sans remonter à la Renaissance, Hobbes avec sa luorale de l'amour de soi, les déistes anglais avec leur optimisme avaient travaillé dans ce sens.|^Iais la glorification ^e l'homme semble être l'œuvre propre de l'âge où nous entrons.)
La conception jusque-là dominante était celle d'une nature «échue, en lutte contre elle-même, dans un continuel déséquilibre, ne se suffisant pas à soi-même et explicable seulement par rapport à Dieu. La dépendance intellectuelle de l'homme se manifeste par les idées innées, sa dépendance morale par la responsabilité du péché. Or Spinoza fonde métaphysiquement l'idée que la nature est bonne puisqu'elle est ce qu'elle doit être, tout ce qu'elle peut être. Cette vue fortifie la tradition païenne de la dignité des passions, dont sont très pénétrés les hommes de passions vives. Bayle tire de leur expérience la conviction que la nature est la plus forte et que l'idée ne saurait la régler. Leibniz ])ar son déterminisme atténue notre responsabilité, et par son optimisme la gravité du mal. De cet amalgame se dégage maintenant l'idée de la bonté de l'homme, qui n'est pas une boutade de Diderot ou un paradoxe de Jean-Jacques, mais la foi profonde et la plus fervente du siècle, avec la croyance au progrès qui en découle.
1. Paris 1749, 4". L'édition fut épuisée en 0 semaines ; les deux suivantes parurent en avril 1750.
2. R. h. l. juil.-sept. 1910. C'est le livre le plus répandu, La Ilenrittde ne flgure que 181 fois, la Soiwelle Uélaïse 105.
Elle surgit avec puissance entre 1730 et 1750 chez des écrivains très divers. Ils mettent la cognée à l'arbre chrétien plus bas qu'elle n'avait jamais frappé, à la doctrine du péché. Il ne s'agit plus seulement de la Trinité, des prophéties, des miracles ; c'est l'idée vitale de la religion Judéo-chrétienne qui est sapée. Cette notion ne semble-t-elle pas dresser encore un mur irréductible entre les deux moitiés de l'humanité morale ?(1).
Pour nous en tenir aux plus illustres, Pope dit dans VEssai sur l'homme (2) que tout est dans l'ordre et l'homme heureux par le jeu des lois, générales. Les lecteurs français virent là une négation de la misère morale tant déplorée par les chrétiens (3). Voltaire, dans VEpitre à Uranie (1733) s'élève, à la suite de Bayle, contre un Dieu tyran qui créerait l'homme pour le punir. Dans les '< Lettres philosophiques » il dégage avec un zèle malicieux le germe de matérialisme que contient le sensualisme de Locke, il redevient sérieux pour défendre l'homme contre Pascal, nier sa tragique infortune et le mystère de sa nature, pour réhabiliter les passions source d'action et jaillissement normal de la vie, en un mot pour contester le péché. Diderot lui aussi exalte la nature, soit que dans les Pensées philosophiques (1740) il nie formellement la possibilité du miracle, repousse un Dieu cruel, plaide pour les passions (4), soit que, dans la Lettre sur les aveugles {5), i! soutienne que rien n'existe en dehors de la nature organisée par le hasard.
11 n'est pas jusqu'aux livres de morale qui ne se mettent, avec Toussaint, à parler favorablement des passions. Son traité des Mœurs (1748) respire une calme confiance en la nature humaine et fonde sans fracas une morale indépendante.
1. Il se fonda au début du xx"' siècle, à Paris, une Uiùoit^ de libres penseurs et de libres croyaiils pour la culture morale. Ce^ honirries étaient possédés d'un même amour pour les « choses invisibles », la justice, la paix, la pureilé. Une seule notion élevait entre eux un nuage qu'aucune bonne volonté ne pai-venait a dissiper : la notion du péché.