‹ De Pascal à Chateaubriand; les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 281 sur 397 · III. — Berruyer · texte numérisé non relu

III. — Berruyer

L'indisci- En même temps que les ennemis du dehors se déchaînent, l'in-

pline et discipline et l'hérésie déchirent le sein de l'Eglise avec Ber-

rhérésie kuyer. En ITôS, année deux fois néfaste, le jésuite publie la

dans Troisième partie de l'Histoire du peuple de Dieu ou Paraphrase

l'Eglise littérale des Epîtres des apôtres (3). Au moment même où l'église

se ressaisit, c'en était trop. Benoit XIV la condamne par un bref

du 17 février. Clément XIII dans ses lettres apostoliques du 2

décembre ordonne des prières à la Trinité en réparation des

outrages qu'elle a subis.

Les hérésies de Berruyer sont presque toutes inspirées par le souci apologétique d'atténuer le scandale des mystères. Il ébranle d'abord les deux fondements de la foi, l'Ecriture et la Tradition. Il ruine ensuite la dogmatique orthodoxe, étant sabellien et nes-

1. p. 235. Aprôs cela on peut se dispenser d'c'ludicr dans la Suile de l'Oracle « l'aulhencité de l'A, T. prouvée par les faits ». Gufion fut vertement repiMs dans Le Sentiment d'un inconnu sur l'Oracle... attribué à Chaumeix, Villcfranclic 1760, 12. Grinim écrit en août 1760 : « Cet ouvrage (l'Oracle), d'une ]>latitude à faire trembler, a cependant eu tant de succès parmi les sots que le libraire en a déjà vendu plusieurs éditions ». IV, 270.

2. Cet oipusculc saugrenu est, d'après Quérard, l'œuvre de Marie Antoinette ^Valpurç|is de Bavière, ])rincesse de Pologne. En sous-titre > Mémoires de Mme D"* et ses discours à M. de Voltaire sur son inipiélé, sa mauvaise conduite et sa folie, Bouillon 1760. 8" ; rééd. 1701. Voici le portrait do Voltaire :' « Son visage maigre et décharné, son tempérament sec, sa bile ba-ûlée, ses « yeux étincelants et mauvais, tout annonce en lui la malice d'un singe, la « finesse du renard et le caractère traître du cliat ». 118. Un abbé de St-Ai(inan démontre que le dogme du péché originel n'est pas monstrueux puisqu'on admet le bannissement des parents de Damiens.

.3. Sous la rubrique de La Haye, 2 v. 1" et 5 v. 12. La /'" pantie, parue en 1728, fut condanmée en 1731 par Colbcrt, évè(iue de Montiiollier. Les supérieurs avaient annoncé une 2<' édition corrigée (Trév. fév. 172^ qui vit le jour en 1733 et fut censurée par Rome. La 2" partie, parue en 1753, fut condanmée par une assemblée d'évêques à Conflans (3 et 13 déc. 1753), par l'archevêque de Paris (Mandement du 23 déc. 175.')) et par la Faculté. Berruyer fit un acte de soumission en 175L Les PP. Tournemine et Rerthier, de son ordre, l'avaient combattu. Cité par le Parlement, il envoya une rétractation et promit de supprimer la .T partie de son Histoire. Il fut cependant condamné sdir le réquisitoire de ,Jolii de Flcurtj, 9 avr. 1756. (V. les papiers de ce magistrat n" 1683, f. 219. 252, 257). Le pape le censura de nouveau l'année suivante.

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torien (1) sur la Trinité et l'Incarnation, socinien sur la rédemption.

Comme le P. Hardoiiin (2) dont on ne le séparera guère, il dégrade les originaux de VEcriture par une hypothèse saugrenue. La Vulgate est seule inspirée et de la première antiquité. L'Ancien Testament fut traduit d'abord en latin ; c'est selon cette version que le citaient Jésus et les apôtres. Quant au Nouveau Testament, l'original est la Vulgate, que l'Eglise dès le début déclare seule authentique ; elle s'est conservée sans la moindre altération (3).

L'Ecriture n'est pas règle de foi parce qu'elle ne prouve pas les dogmes. J.-C. n'a pas voulu les enseigner. Il ne les aurait révélés qu'après sa résurrection, à un petit cénacle ; les apôtres euxmêmes les transmettaient ésotériquement. Les écrits des Pères sont supposés ; Pierre n'est pas allé à Rome ; — et tout cela obscurcit la Tradition.

Et maintenant que reste-t-il de la doctrine, quand on nie que le Verbe soit égal au Père et individuellement distingué de lui ? N'admettre en Dieu ni paternité ni filiation éternelle, dire que le Verbe n'est devenu personne distincte que par l'incarnation, entendre par le St-Esprit, ou la vertu divine, ou de simples dons, ou un esprit créé, dire que l'Ecriture représente Jésus comme un homme-Dieu et non comme un Dieu-homme, qu'il eut une science humaine, que ses titres de Messie, Sauveur, Pontife, Roi, s'expliquent non par sa qualité de Verbe mais parce qu'il est le premier né et le Seigneur de tous les hommes, c'est anéantir la foi séculaire des chrétiens (4).

1. Sabellius (iir siècle) ne mettait d'autre différence entre les personnes de la Trinité que celle qui existe entre les opérations d'un même être. Dieu légifère en qualité de Père sous l'ancienne alliance, s'incarne en qualité de Fils sous la nouvelle, et illumine les apôtres en qualité de St Esprit. Nestorius i\"^ siècle) repoussait l'idée d'une fusion des 2 natures en J.-C, comme contraire à la distinction essentielle du divin et de l'humain. Il s'en tenait à l'idée d'une liaison étroite qui laisse subsister chacune d'elle en son intégrité et n'aboutit pas à une déification de la nature humaine. Il ne faut pas appeler Marie « mère de Dieu » ; elle n'a pas enfanté le Verbe mais le « vêtement » du Verbe.

2. V. son Commentarius in ^oviim Teslamentuu}, Amst. 1741. L'abbé de Villefroy, professeur d'hébreu au Collège royal, vulgarisa quelques-unes de ses hardiesses dans les Lettres de Af. l'abbé de *** à ses élèves pour servir d'introduction ù l'intellifience des Saintes Ecritures. Paris 1751, 2 v. 12. Les Nouvelles de la Hépublii/ue des lettres [63] avaient, dès le début, combattu son système sur les auteurs anciens. (1709 t. II, 294).

3. Cette caricature de la décision du concile de Trente « ut haec vuUjata editio pro authentica habeatur », était un bien vilain tour joué aux théologiens catholiques. Ils le ressentirent vivement.

4. Entr'autres 'hérésies accessoires, Berruyer essayait de justifier la prédication de l'imminence du « Royaume » en imaginant un ,1'' avènement du Christ, celui par lequel il avait éteint la Synagogue et fondé l'église des nations. V. Jugement de la l'acuité, !■■« part, sect. 3, p. 91.

Les réfutations s'amoncelaient (1). Elles reposent toutes sur des citations de l'Ecriture. C'est dire qu'elles étaient sans portée. Nulles pour le public sceptique, elles mettaient sous les yeux des croyants des textes rarement décisifs. Elles n'eurent aucun ellct sur Berruyer qui récidiva par ses HcfJcxions sur la foi (2) où il enlève tout caractère absolu à la foi dogmatique : l'Ecriture n'est pas un catéchisme ou un Symbole ; les décisions des Conciles sont une proscription de l'erreur, non une définition du dogme révélé. Il hiimctnisait J.-C, l'Eglise, l'édifice dogmatique construit après coup, la religion tout entière.

Ouvrages généraux

Décadence C'est surtout dans les ouvrages généraux que se marque la marquée décadence au moins momentanée de l'apologétique (3). Leur de l'apolo- l.analité tient en partie au fait qu'ils démontrent le spiritualisme gétique ^.t que cette démonstration est close depuis Descartes. Si l'apologie philosophique est épuisée, la démonstration par les faits n'a rien de neuf à dire jusqu'au jour où le progrès des sciences historiques et philologiques pourra la renouveler. Nos auteurs marquent le pas.

Il y a les rétrogrades, comme l'abbé Malcvillc qui repousse toutes les concessions déjà presqu'acquises aux yeux des chrétiens

1. Les plus importantes sont : de Caylns : « Observations théoUxjiques Cit morales sur le livre du P. Berruyer (2>' partie) » s. 1. 1755, 2 v. 12 ; Projet d'Instruction pastorale sur les erreurs du livre intitulé : Histoire du peuple de Dieu (2'' part.) s. 1. n. d. (1755) 12 ; Anonijmci : « Exposition de la doctrine du P. Berruyer sur la divinité de J.-C. et sur la nécessité de sa niéiliation «, Aiusl. 1755, 12 (cet ouvrasse publié après un niaiulcmeut de Caylus incite rarchcvcque (le Paris à sévir à son tour) f le P. Maille, de l'Oratoire : Le P. Berruyer, jésuite, convaincu d'arianisnie, de pélagianismc. de nestorianisme etc... La Haye

1755, 12 (réfutation éruditc d'un théologien) ; abbé Gaultier : « Lettres théoloijiques dans lesquelles l'Ecriture sainte, la tradition et la foi de l'Eqlise sont vengées contre le système impie et socinien des PP. Berruyer et Ilardouin i>

1756, 3 V. 12 ; Maran : « Les yrajideurs de J.-C. et la défense de sa divinité contre les PP. Ilardouin et Berruyer » en France 1750, 12 (an.) ; Duhamel : « La vérité catholique sur le mysdcre du Fils de Dieu incarné, ou Défense du projet d'Instruction pastorale « s. 1. 1756, 12 (an.), controverse purement théologique ; Fitzjames : «> Mandement et Ins.Iruction pastorale de Mgr l'évcque de Soissous », Paris 1700, 4» (c'est de beaucoup l'ouvrage le plus net et le mieux fait) ; Jugement doctrinal de la Faculté de théologie de Paris sur un livre qui a pour titre... s. 1. 1702, 3 v. 12, Anonyme : « Examen du nouvel ouvrage du P. Berruyer inditulé « liéflexions sur la foi » s. 1. 1762, 12.

2. « adressées à M. l'archevêque de Paris ». Trévoux 1760, 12 ; mises à l'index en 1704.

3. On est surpris de voir une brochure du R de Menoux, le jésuite ennemi de Voltaire à la cour de Stanislas, Défi général à l'incrédulité (1757) atteindre rapidement 8 éditions et obtenir de Fréron des éloges démesurés, car c'est la platitude même. (V. Pérennès qui la rapporte par erreur à 1738 ; [29] t. II, 479).

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éclairés (1), et ne veut pas qu'on tire argument de l'impression que fait l'Ecriture sur l'âme (2) ; Lefranc qui compile encore les prophéties (3) ; — le P. de Lamare S. J. qui restaure la vieille distinction du contenant et du contenu, établit le premier par la méthode d'Houteville et se noie dans le discernement des miracles (4).

Il y a les médiocres comme Chaumeix, Gaiichat, qui intercale dans ses Lettres critiques une étude sur la Certitude où pas une ligne n'est originale (5), Millot qui brandit l'évangile quand on attaque Rome (6), — Salchli, professeur à Lausanne (7) qui passe une revue assez intéressante des déistes anglais, combat Locke et s'égaie de ce que les incrédules à la d'Argens doutent de la conversion de Clovis pour accepter aveuglément la mythologie chinoise, mais qui ne dit rien de lui-même, — le bon roi Stanislas qui demande, si l'âme est une matière fine, comment elle ne s'évapore pas « au premier choc » (8).

D'autres sont plus ingénieux. Un jeune hongrois Telekij de Szek nie que le miracle soit une violation de l'ordre. Bien au contraire, Dieu n'en fait que pour rétablir l'ordre troublé par

1. La religion naturelle et la révélée établies sur les principes de la vraie l Iiilosophie et sur la divinité des Ecritures (an.) Paris 1736-58, 6 pet. in-12. Il nous ramène à l'inspiration verbale, nie l'action des eaux sur la surface terrestre, maintient le nombre des martyrs, repousse toute allégorie dans le récit de la Genèse : le serpent devait être « un de ces serpents brillants et ailés qui naissent en Arabie et en E^-pte ; ils sont d'une couleur jaune »... V. 332. Maleville n'est pas plus choquant que l'abbé Le Brun, précepteur des pages de la reine, qui monte un laborieux mécanisme de 3 océans pour expliquer aussi naturellement que possible le Déluge (7. eccL, [55] nov. et déc. 1762).

2. Guyon la fit valoir dans la Suite de l'oracle (1760), tout heureux de se rencontrer sur ce point avec Rousseau contre Diderot.

3. L'incrédulité convaincue par les prophéties, Paris 1759, 3 pet. 12. L'auteur copie Huet, Battus, Limborch et Warburton.

4. La foi justifiée de tout reproche de contradiction avec la raison et l'incrédulité convaincue d'être en contradiction avec la raison... Paris 1762, 12 ; souvent réimpr. comme ouvrage didactique, 1766, 69, 73, 1817 et dans Migne (Dém. év.) [9]. L'.\nnée littéraire traite l'auteur de « respectable athlète » et, par une métaphore hardie, trouve dans son « excellent ouvrage » des <i preuves rem,plies de profondeur et de solidité ». [53] 1762 t. I, p. 200, 193, 195. De Lumare (1700-70) était breton.

5. Let. 8S à lOS. Il réfute après Houteville l'anglais Craitj qui fixait la limite extrême de la probabilité des faits évangéliques à 3.550 ans. Il développa encore le sophisme : ces faits sont avoués puisqu'ils ne furent pas contestés.

6. C'est le jésuite qui remplaça Gresset à l'Académie en 1777. Discours sur les préjugés contre la religion Lyon et Paris 1759, 8°. V. /. encycf. [66] 1759 t. rV, 3« part. p. 3-20 et VI, p. 287-377. Cette équivoque annule beaucoup d'apologies ; elle consiste, quand l'adversaire dit : l'Eglise est riche, intolérante etc.. à répondre : calomnie ! Jésus était pauvre et doux.

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