‹ De Pascal à Chateaubriand; les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 311 sur 397 · IL BURIGNY · texte numérisé non relu

IL BURIGNY

La critique Dans VExamen critique des apolof/istes de la reli{/ion chrétienne, la plus par M. Frcret(-i), Levksquh ni-: Burigny avait, en 170(5, développé solide sérieusement et avec force les critiques que Voltaire présentait du siècle dans le style suspect de la polémique. Il prenait les arguments classiques, — sauf celui des prophéties (5), — dans les meilleurs apologistes, Abhadie et Iloutevillc, et donnait à leur réfutation une base aussi scientifique que possible. Sans être très nouveau, son livre est une mise au point précise et lumineuse de l'eirort critique accompli depuis Spinoza, une des œuvres capitales du rationalisme antichrétien, si l'on considère la valeur intrinsèque et non la renommée.

Fréret-Burigny fait justice de la conception carrée des origines chrétiennes, sans se dégager encore tout à fait de la vieille notion d'imposture. Les arguments que l'on tirait de la publicité des faits

1. « Xos juifs sîivants, comme l'on voit, sont iiolis, mais cette politesse et « ces cj;artls n'empêchent jias (pi'ils ne ])rennent très souvent le Ion d'un maitre « qui sent la supériorité qu'il a sur ceux (jui se mêlent de i)arlcr de matières « qu'ils n'ont pas assez étudiées ». [41] 1769, t. CV p. 293.

2. 1769 p. 172. V. Hachaumont [70]. 16 janv. 1773 ; 30 et 31 mai 1777 ; 12 nov. 1781 ; Grimm [73] VIII, 324 ; IX, 120.

3. « Il n'y a point d'emportement ilans tout ce <]uc nous avons extrait de cet excellent ouvrage «. « Ces lettres sont autant de chefs d'œuvrc de critique, mais d'une critiriue sage, honnête, sans ])artialité, sans fiel ». Trév. 1772, p. 33 et 6.

4. S. /. [Paris] 8". L'attribution à l'réret est un subterfuge. linrigiuj. né à Reims en 1692 mort à Paris en 178.'), avait étudié la théologie en Hollande (1718- 20). De là sans doute la qualité solide de son érudition biblique. Il était de l'Académie des Inscriptions depuis 17r)(i.

."). Et celui de la concordance générale des épitres de l'uul avec les évangiles, une des plus fortes preuves iVAbbadie.

DU DICTf^ PHILOSOPHIQUE AU SYSTÈME DE LA NATURE 441

de l'évangile, dûment pesés et critiqués, du supplice des apôtres, témoins qui se font égorger, de l'aveu des miracles par les juifs et les païens, semblent définitivement condamnés. Et l'avenir commence à poindre : Burigny oblige les chrétiens à adopter nettement le point de vue évolutif pour expliquer les taches de l'A, T. Puis il reprend avec vigueur la critique baylienne qui détruit l'un par l'autre catholicisme et protestantisme et les oblige à renoncer à toute autorité autre que la raison et la conscience. Il ruine enfin la conception de l'histoire universelle s'ordonnant autour du Messie et de son église.

La réponse de Bergier, la Certitude des preuves du christianisme (1), méthodique et soignée, laisse une impression de défaite. Pas un moment ce défenseur de la foi ne fait appel à la psychologie ; or sur le terrain critique il est d'avance battu.

Burigny soutenait que l'histoire des faux évangiles et de tous les ouvrages supposés dans les premiers siècles infirme l'authenticité de nos évangiles. Bergier dissipe une équivoque : « C'est un « sophisme continuel de M. Fréret de confondre les évangiles « vrais avec les évangiles authentiques et les histoires dont on ne « connaît pas les auteurs avec les histoires fausses » (2). — Il est difficile, disent les chrétiens, de supposer des livres qui obligent au martyre. — C'est, répond Burigny, ne pas connaître l'esprit du monde qui, avisé dans les choses temporelles, se conduit dans les spirituelles par prévention et séduction. — Et Bergier de répliquer : y a-t-il risque plus temporel que celui de perdre la vie ?(3). — Mais le christianisme ne fut longtemps embrassé que par le peuple, enthousiaste et crédule. — Plus attaché aussi à ses coutumes que les gens cultivés.

Au total, le principal fruit de la discussion modérée de Burigny comme des charges enragées de Voltaire est de réduire les apologistes à recourir à la notion d'un développement historique de la révélation, c'est-à-dire à contaminer l'absolu par l'humain et le relatif. Cela même est une abdication ; car ils avaient posé la thèse de la Parole de Dieu, parfaite ])ar définition, que les philosophes retournent maintenant contre eux (4).

1. « ou Réfiiluition de l'Examen critique »... Paris 1767, 12 ; rééd. 17G8, 70, 73.

3. C. 2 <> Il faut convenir, écrit Griinin, que M. l'abbé Bergier est un homme « très supérieur aux gens de son métier... Il a de l'érudition et même de la cri- « tique. C'est dommage que sa bonne foi lui fasse exposer les objections de ses « adversaires dans toute leur force et que les réponses qu'il leur oppose ne « soient pas aussi victorieuses qu'il se l'imagine ».-VII, 295.

•1. Dans cette période, pauvre en ouvrages Irnnçais de critique biblique, le dominicain Fabricy, docteur théologien de Casanate, écrivit : Des iitres primitifs de la révélation ou considérations critiques sur la pureté et l'intégrité du

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Dans ses Conseils raisonnables à M. Bergier (î), Voltaire lui reconinianda de ne pas avancer de faussetés, notamment que Jésus se soit dit fils d'une vierge, et surtout de ne pas faire valoir l'argument des martyrs, après les effroyables hécatombes de l'Eglise. Berç/ier répondit que les moutons avaient commencé (2).

Les temps sont mûrs pour une autre apologétique. L'ancienne est à bout de souffle.

IIL — Marmontel : Bklisaire

Cependant un ouvrage de la force de « l'Examen )> causa moins d'esclandre qu'un chapitre du Bélisaire, de Mahmontel (1767), auquel la Sorbonne et les philosophes firent un succès imprévu (3). Dans cette atmosphère de bataille tout était prétexte à conflit.

Le 15^ chapitre de ce fade roman moral et politique est une IjAle réplique du Vicaire savoyard {-i), un « vrai Petit carême », disait Grimm : la révélation et la foi en J.-C. déclarées superflues, car « la révélation n'est que le supplément de la conscience », la tolérance réclamée, le sentiment naturel comparé aux lumières

iexie original des livres saints de l'A, T., dans lesquelles on montre les avantages que la religion et tes lettres peuvent retirer d'une nouvelle édition projetée de ce texte comparé avec les mss hébreux et les anciennes versions grecques, latines et orientales. Rome 1772, 2 v. 8". II s'agit du projet de Kennicott. L'ouvrage de Fabricy marque un léger progrès sur la conception traditionnelle. Il ne parle plus d'une conservation miraculeuse par une providence particulière, il admet les variantes, mais il affirme que la vraie leçon n'a pu disparaître de tous les manuscrits. 11 marque assez exactement ce qui a subsisté de Simon après la brutale réaction de Rossuet. On réclame une édition scientifique, mais on Pst jiersuadé (]u'elle mettra en lumière l'intégrité essentit^llc du texte. Dans un éloge équivoque, le Journal cncgclopédiquc dit que l'ouvrage de Vabricg est " le recueil « de ce que l'iiistoirc ecclésiastique peut opposer df plus victorieux aux incré- « dules sur l'authenticité et l'intégrité des titres primitifs de la révélation ». [66] juin 177.1, p. 395.

1. « pour la défense du christianisme, par une société de bacheliers en théologie », 1768.

2. Cela est prouvé par un jeu de métaphores équivoques : « l'évangile sanguinaire de la réforme ■>, — « Calvin sonnait le itocsin contre les catholi(|ues dans son Institution chrétienne ». Réponse aux Conseils raisonnables. Paris 12. 1769, 71. Nous citons l'édition de Migne [9] : Œuv. compl. 1855 t. VIII, 203. Le Journal de Trévoux estime que l'auteur de cette réponse « imite, surpasse même la modération de ses adversaires » juil. 1769 p. 189.

3. Il se répandit assez peu d'exemplaires de VEramen, fort chers dans Paris, tandis qu'on achetait en 15 jours plus de 2.000 liélisaire. V. (irimm VII, 260, 289.

4. fyomme le montra l'abbé Coger par des citations parallèles : E.ramcn du liélisaire de M. yfurmontel (an.) Paris 1767, 8". V. aussi ^îasson [166] III. 116 sq. Marmontel répondit par une Apologie adressée à M. liiballier. l'approbateur de « l'Examen • , et Voltaire ridiculisa Riballier. « Quand on pense, dit (irimm. à « cette troupe redoutable et jojxusc qui a pris la cause de Dieu en main depuis « quelque temps, leurs arguments et leurs plaisanteries font en elTct trembler, « mais ce n'est pas pour les philosophes ». VII, 294.

divines, telles sont les erreurs que relève la Censure (1), Collé prétend que la Sorbonne était excitée par la cour, que choquait la partie politique de l'ouvrage (2), mais le clergé s'émut tout seul. L'archevêque lança un mandement, Voltaire entra dans la mêlée et submergea sous le ridicule ceux qui ne voulaient pas que les l^aïens vertueux fussent sauvés. C'est en effet cette « hérésie fluette y (3) qu'ils reprochaient le plus à Marmontel.

« N'a-t-il pas dû savoir qu'il causait du scandale Quand malgré la Sorbonne il faisait aimer Dieu ? »

dit une épigramme anonyme (4). Et Voltaire de renchérir : « Vous « êtes une troupe de coquins... qui poussez la méchanceté jusqu'à « vouloir que Dieu soit bon » (5). Il n'y a qu' « une âme atroce et abominable » pour vouloir que ceux qui n'ont pas « demeuré dans le quartier de la Sorbonne » ne soient pas damnés sans miséricorde (6).

Un « déiste converti », tout plein de fiel ecclésiastique, répondit que la bonté de Dieu dans « l'Incarnation » était bien supérieure à cette mansuétude universelle que réclament les philosophes (7). Un défenseur de l'intolérance la justifia par le fait que les bonnes mœurs sont liées aux bonnes croyances (8). De Legge étala les vices des païens. Aristide était pédéraste et Trajan ivrogne ; il ne suffit pas, pour être juste, d'avoir fait le bonheur de l'humanité. Le sentiment intérieur a inspiré le mensonge aux Spartiates, le parricide aux Massagètes. — L'état de l'Orient non chrétien prouve que la félicité publique n'est pas indépendante de la révélation. Et De Legge conclut par le plus cynique aveu de scepticisme touchant la force du vrai : la flamme des bûchers éclaire mieux les esprits que celle de la vérité. Ces réfutateurs pensent bassement et tournent le dos à leur siècle.

Un seul, le jésuite de Feller (9), cède aux exigences de la

1. Censure de la Faculté de théologie de Paris contre le livre qui a pour titre Bélisaire, Paris 1767 12. Le P. Bonhomme l'avait rédigée. Voir sur cette effervescence : Grimm VH, 293, .341, 439, 501.

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