‹ De Pascal à Chateaubriand; les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 4 sur 397 · VUE D ENSEMBLE. — LES PRECURSEURS · texte numérisé non relu

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ques. Leur cause est ici commune. Les points sur lesquels les orthodoxes des deux camps s'accordent sont en somme les points fondamentaux du christianisme traditionnel. Il arrive qu'une apologie catholique du christianisme soit suivie d'une apologie de l'église romaine à l'adresse des protestants. Nous laissons de côté cette controverse entre sectes qui n'entre pas dans notre plan. Plus généralement les meilleurs écrivains des deux églises se prêtent un mutuel appui et se citent avec estime. Les écrivains du Refuge forment une plus grande France constamment tournée vers l'ancienne patrie, où leurs livres s'écoulent et pour laquelle ils sont écrits. Si Pascal, Huet, Mandait leur fournissent des faits ou des arguments, en revanche le Traité de la vérité de la religion chrétienne du réfugié Abbadie sera, jusqu'à la fin du xviir siècle, le livre de chevet des apologistes catholiques. Et comment exclure de l'apologétique française les ouvrages issus de la Suisse romande, où, à côté des réfugiés et dans le voisinage de Voltaire, des professeurs de Genève ou de Lausanne participent à la vie intellectuelle de la France, suivent de tout près le mouvement de nos idées, et bataillent contre nos penseurs '?

La France, le Refuge, la Suisse romande entrent donc dans le plan de notre étude sur l'apologétique française de Pascal à Chateaubriand. Leibniz lui-même y figurera un instant, comme un des principaux adversaires de Ravie, par son livre français de la Théodicée.

L'intérêt de la bataille entre croj'ants et incrédules ne saurait Intérêt de être exagéré. Des deux côtés on est convaincu que l'existence la lutte même du christianisme est en jeu.

Devant les progrès foudroyants de la propagande philosophique, le ton des apologistes change : à la confiance hautaine des premiers succèdent vers 1730 l'inquiétude et l'indignation, vers 1750 l'amertume. Dans le dernier tiers du siècle les blasphèmes ne révoltent plus et c'est la lassitude des soirs de défaite : on lutte encore par devoir, pour l'honneur, sans illusion. Mais, à toutes les époques, la douleur vivifie plusieurs de ces défenses, où, sous les arguments scolastiques, on sent le frémissement du cœur blessé. La flèche dont l'auteur voulait préserver ses frères, il n'a pas toujours in\ l'arracher de son âme, d'où la foi goutte à goutte commence peut-être à fuir.

Mais l'intérêt psychologique de certaines œuvres disparaît de- Les faits vaut celui du résultat. Depuis les Pères et St-Thomas, chez lesquels nouveaux les apologistes vont chercher leurs armes, une série de faits nouveaux se sont produits qui obligent à réviser le procès du

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christianisme ou celui de rincrcdulité. La question que les chrétiens pouvaient croire résolue par la réfutation victorieuse de Cclsc et surtout par le triomphe de leur foi, se pose encore. Ils s'aperçoivent avec angoisse que pour un nombre croissant d'esprits elle est restée entière. Comment vont-ils adapter leur démonstration aux besoins nouveaux ? L'apologétique traditionnelle s'appuie sur les prophéties et les miracles. Comment faire accepter de telles preuves à la génération mathématicienne formée par Descartes, pour qui le critère du vrai est l'évidence ; puis à la génération de la fin du xvii' siècle, que les découvertes de physique inclinent au déterminisme ; aux premières générations newtoniennes éblouies par la loi la plus générale que l'Univers ait révélée à l'homme ; aux lecteurs de Biiff'on, qui jjrouve l'antiquité du monde et qui entrevoit nettement l'évolution de la matière organisée sinon celle de la matière inerte ?

D'autant plus que la critique historique est née. Les érudits orthodoxes comme Mabillon et Blondel ont donné l'exemple de la recherche indépendante ; ceux à tendances rationalistes comme Richard Simon et Leclerc en ont posé les principes. Tous ont fait brèche dans la tradition sur des points de détail. Et comme le sens historique est encore à naître, il semble que ces hommes accumulent des ruines et que le vide se fasse où ils ont passé.

D'autre part, l'influence de la philosophie anglaise contribue à rendre les français réfractaires au dogmatisme, au surnaturel, à Va priori. Locke, idole de nos écrivains, leur inculque l'empirisme. A son exemple, ils chassent avec joie de leur esprit les derniers fantômes des entités et des notions innées ; et l'on sait l)ar quelle curieuse déformation l'apologiste du christianisme raisonnable devient entre les mains de nos gens un adversaire dangereux du spiritualisme même.

L'éveil de la critique politique favorise puissamment rémanci-T^^-. pation de l'esprit public. Les fruits amers du despotisme de Louis XIV sont de plus en plus évidents (1). Et quand, avec Louis XV, les méfaits de l'absolutisme ne sont plus compensés par la prospérité intérieure ou par la gloire militaire, l'impatience va grandissant. Or, par toutes les avenues, la critique du régime aboutit à l'Eglise. Qu'on attaque les privilèges, le système fiscal ou la tyrannie administrative, le clergé reçoit directement sa part de coups. La tyrannie intellectuelle du gouvernement est pres-

1. M. I.diisoii a .ndinir.nblcincnt montré le rôle «lu senlimcnt civique dans la Tormation de l'osprit rationaliste : Le Rôle de l'expérience dans la formation de la philosophie du xviii" siècle en France. — Rev. du Mois, 10 janv.-lO avr. 1910. — V. aussi son cours de 1908. Rev. des cours et loiiférences, 27 fcvr. et 12 mars 1908.

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qu'entièrement son œuvre. L'intolérance et les prétentions ultramontaines ont leur principe dans le grand rêve catholique d'unité.

Mais le clergé c'est l'église, l'église c'est le christianisme, il ne faut pas perdre de vue en pays catholique la rigueur de cette identité ; si bien que toute attaque contre Rome ou contre les prêtres sera précisément dans l'esprit des agresseurs et des victimes une tentative antichrétienne, une atteinte à la Religion.

Parmi les faits nouveaux qui remettent en question les vérités acquises, en élargissant le débat, les voyages lointains ont leur importance (1). D'une part, ils font mieux connaître des peuples très anciens, tels que les Chinois, d'autre part, ils révèlent ailleurs que dans le monde judéo-chrétien des vertus et une saine métaphysique. L'horizon recule du côté de l'antiquité : l'univers des grecs et des romains n'a pas contenu tout le paganisme. La relativité de la Bible apparaît, elle n'est plus ou pas encore la Bible de l'humanité.

Enfin les mystiques, mieux connus, minent à leur façon le christianisme des églises. Ils apportent aux incrédules une aide inattendue en faisant bon marché des dogmes, du culte et des prêtres ; ils déconcertent les défenseurs officiels de la religion en déprisant leur laborieux échaffaudage d'arguments rationnels, déclarés incapables de procurer la foi. Spectateur du conflit entre Mme Guyon et l'Eglise, le public ne deviendra certes pas quiétiste, mais il sera peut-être un peu moins orthodoxe et ici encore Bossuet est le vrai vaincu. L'on sait aussi quel parti Voltaire tirera des Quakers pour jeter le discrédit sur les églises constituées.

De tous ces champs nouveaux vont surgir de nouvelles objections contre le christianisme. Le déterminisme niera les miracles, la physique et l'histoire naturelle contrediront la Genèse, la critique biblique exténuera l'inspiration, l'histoire mieux informée reculera l'antiquité des peuples bien au delà des Hébreux, l'antiquité du monde bien au delà d'Adam ; elle réduira la merveille de la propagation du christianisme ; la connaissance des philosophies et des religions, encore élémentaire, comblera partiellement l'abîme jusqu'alors creusé entre l'excellence de la morale chrétienne et la médiocrité des morales païennes.

Nous constaterons bien chez quelques apologistes un effort d'adaptation, mais il n'aboutira qu'à énerver les arguments classiques sans faire appel à de nouveaux moyens de persuasion. Dans l'ensemble, l'apologétique officielle, intellectualiste et dialectique, ne se renouvelle pas.

1. Bernicr, Ri-^is et les ji'suitcs. In Hontan, Vont connaitic l'Inde, la Chine, les Hurons.

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Pascal Et cependant, Pascal avait posé les fondements d'une apologéti-

que nouvelle tirée de l'expérience et du témoignage intérieui'. L'apologétique moderne est sortie du germe enveloppé dans les Pensées, mais les chrétiens du xviir siècle n'ont pas su l'apercevoir. Esprits abstraits et secs dans la note du temps, ils alignent sans se lasser les preuves exploitées par les premiers apologètes, et ne cherchent parmi les matériaux de l'œuvre de Pascal que ces arguments équarris qu'on numérote et catalogue. Peut-être sen- Icnt-ils que leur génération rationaliste, étrangère à la vie intérieure et aux réalités du cœur, demande des idées logiques, des raisonnements et des faits. Leur propre foi, d'ailleurs, est peu sentimentale.

L'n jjetit nondjre cependant a compris les « Pensées « : quelques protestants et, dans le catholicisme, quelques mystiques. Nous suivrons avec le plus grand soin à travers tout le siècle cette postérité spirituelle du grand chrétien. C'est un courant, par moments invisible, qui porte l'avenir. Il jaillira avec force après la Révolution avec Schleicnuacber, et pendant le xix*" siècle ne cessera de s'élargir (1).

Ces novateurs n'éveilleront au xviii" siècle pas plus d'écho que les apologètes scolastiques. Et cependant le i)lus grand apologiste du siècle, le seul qui trouvera le chemin des consciences, qui rendra aux esprits le respect de l'évangile et qui fera jaillir de l'aridité des âmes le sentiment religieux, liousseau, est imbu de leur pensée. Le Vicaire savoyard clôt le siècle encyclopédiste, j)arce qu'il annonce un Dieu raisonnable sans doute, mais avant tout sensible au cœur. Jj^Emile ne portera pas ses fruits tout de suite. On ne l'entend pas en un jour. Nous verrons après lui fleurir encore deux ou trois cents apologies classiques et le Réveil chrétien du xix"^ siècle se fera dans les cadres de la vieille orthodoxie, mais ce siècle de critique et de foi se rangera par degrés, après combien de révoltes et de luttes, au point de vue de Rousseau.

Ordonnance Nous ])ouvions adopter pour notre étude un ordre systématique

de cette ou l'ordre chronologicjue. Le premier aurait consisté par exemple

étude :• suivre séparément les destinées de l'apologétique scolastique,

celles de l'apologétique historicjue, dite « par les faits », celles

de l'apologétique psychologique, à la Pascal. Cette distinction,

1. P:irmi les rcprrscnlants dp l'apolof^i-liciuc nouvelle, il faul cik;r, — iioiir ne parler que des luorls, — dans le protestantisme Vinet et Auguste Sabalier. dans le catholicisme Neiinuun : Gi-animar of assent ; — Discours, édités par l'abbé Deferrirre iParis, Sagnier et Hrav, ISôOi. V. sui-tout le 9<^ : Discours d'Oxford.

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