Bibliothèque choisie, t. IX, 103, Amst
BAYLE
deux opinions : en faisant l'homme libre Dieu est bon. Dieu est cruel, s'affrontent sans issue. A chacun de choisir selon sa préférence. Si Bayle, conclut Leclerc, trouve dans la révélation des paroles qui lui paraissent contredire la raison, il doit tâcher de les concilier ou avouer qu'il ne les entend pas. C'est l'aveu de la défaite : la conciliation a été prouvée impossible, consentir à ne pas entendre c'est, pour la raison, abdiquer.
Leclerc appartenait à la gauche théologique, étant même suspect de socinianisme(l); Jaquelot, qui se rangeait parmi les arminiens, appartient au centre. Il fut, comme pasteur à La Haye hautement estimé (2). Il a composé contre Bayle 3 ouvrages qui sont les répliques successives d'une même conversation. Le premier sur la Conformité de la foi avec la raison ou Défense de la religion contre les principales difficultés répandues dans le Dictionnaire historique et critique de M. Bayle (3), a été très travaillé el renferme un des plus beaux développements que nous connaissions sur la noblesse de la liberté humaine. Il est méthodiquement compose, mérite rare quand on réfute l'auteur le plus dispersé qui fût jamais.
Il y a deux parts dans la religion révélée, l'une commune avec a religion naturelle s'accorde d'emblée avec la droite raison, 1 autre atteint des vérités qui dépassent la raison sans la contredire. Tel sera le plan, peu original mais bien suivi. Jaquelot voit que tout le conflit se réduit à la négation d'un Dieu personnel. Il établit son existence par des preuves classiques, sans prendre garde que sa démonstration s'écroule devant l'objection du mal Apres cela les preuves tirées de la révélation paraissent superflues el tournent en cercle (4). Touchant la nature de la religion, la révélation progressive n'a fait que confirmer ce qu'enseigne la raison. Si nous passons aux mystères, il n'y a rien d'irrationnel dans la voie que Dieu a choisie pour pardonner aux hommes leurs pèches : l'Incarnation n'est pas plus obscure que l'union de l'âme et du corps (5). La Trinité, à condition de ne pas donner au mot personnes le sens qu'il a dans les créatures, n'est pas plus obscure
Jaquelot
1688,' 40, pî^'ieL ^'^" ^''"'' nettement : « De la véritable religion », Paris,
de^Pru«P^ yr'^.^".-^n^of' "'°''* ^ ^"^"" ^" 17<*«' »l é*«it prédicateur du roi f'Exfstence d^' nT ^]^\ ^"^"^ " ^^"^** ^«"*^^ ««^l^' ^es ouvrages sur lerânoLisf., ?.'« ' , ' u'""'' .f l'I'^^PÎra^o" de la Bible le rangent parmt les apologistes les plus honorables du xviiie siècle commençant, o. Amst., l/0;i, 8**.
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que ridée d'une substance spirituelle, couramment admise malgré
son insuffisante clarté.
Dans une seconde partie Jaquelot répond aux difficultés qu'on forme contre la religion.
Aux difficultés tirées de la Genèse (1) il répond comme Spinoza: la révélation n'a d'autre but que la sanctification des hommes. Personne n'aurait cru le vrai système de la Nature qui détournerait l'attention de la seule leçon essentielle: l'obéissance (2). De même les cérémonies mosaïques, déclarées par les délicats indignes de Dieu et ^es hommes, étaient proportionnées à la faiblesse
des Israélites (3).
Aux difficultés que Bayle élève contre la liberté dans les articles Buridan et Hélène et qui sont des difficultés logiques, Jaquelot répond par l'expérience intime. Aux arguments tirés de l'observation du monde physique s'oppose l'argument tiré de l'observation du monde moral. Médée dit : video meliora, et elle est entraînée. Mais le fait qu'elle regrette et résiste et que parfois on surmonte la passion ne prouve-t-il pas la liberté ?
Arrivons à l'objection formidable, idée fixe de Bayle, cauchemar de ses adversaires : en faisant l'homme libre le Dieu chrétien a créé le mal. Le critique n'a pas senti un seul moment l'éminenté dignité d'un être libre. La liberté est l'endroit par lequel l'homme approche le plus de la divinité. « On ne saurait imaginer une « créature plus excellente qu'un être intelligent et libre, soit qu'on « le considère en lui-même, soit qu'on le regarde par rapport à la « gloire de Dieu, puisque religion, lois, vertu, sainteté, jugement, « peine, récompense, tout suppose nécessairement le libre arbitre a de l'homme. » (4). Dieu ne peut être dignement adoré que par un être libre, on n'attache de prix qu'à un amour de choix. La vertu est-elle une belle et noble chose ? sans doute. Or, qui dit vertu dit épreuve. Une mère, dit Bayle, n'enverra pas ses filles dans un bal où elle sait qu'elles perdront l'honneur. Mais si cette mère avait un dessein sublime et que la permission d'aller au bal contribuât à son dessein, serait-elle obligée de tenir ses filles enfermées, « principalement si elle les avait bien instruites de « leur devoir, et si elle avait fait tout ce qui dépendait d'elle et « qui était nécessaire pour les porter à la vertu ? » (5). Jaquelot
1. La petite lune appelée grand luminaire, 6 jours employés pour créer la Terre, un seul pour les millions d'astres, etc..