Houteville vise ici nommément Bayle et Toland
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DE RAYLE A VOLTAIRE
le comprendre prouve justement son infinité et les limites de notre Taison. Le fait sensible des miracles faisait accepter le mystère inintelligible.
Cette résistance de la raison au fait était si bien le fort des rationalistes qu'Houteville a senti le besoin d'y revenir dans une Dissertation finale « sur les faux principes des incrédules ». Il s'adresse aux esprits les plus rebelles de tous, aux métaphysiciens spéculatifs qui « prétendent soumettre la religion à l'évidence des idées » (1).
L'esprit, disent-ils, ne doit juger que de ce qu'il est capable de connaître. — Je l'admets ; ne déclarez donc pas absurdes les mystères. — Ne les déclarez pas non plus vrais ; abstenons-nous les uns et les autres de faire aucun usage de la raison à leur égard. — Pardon, nous avons une idée générale des mystères, et d'autre part nous avons la preuve certaine qu'ils nous sont enseignés par Dieu. Il ne faut pas confondre « ce que l'incrédule aff'ecte de ne pas distinguer, l'évidence des dogmes en eux-mêmes et l'évidence des motifs qui pressent de se soumettre aux dogmes » (2). — Soit, mais — ici intervient un argument nouveau — ces motifs sont des faits surnaturels, non susceptibles de preuve ni de certitude. « Toute règle de critique observée, on ne doutera pas que César « n'ait fait de grandes conquêtes, parce qu'au fond cet événement « n'a rien que d'humain... Mais qu'fen tel temps Lazare ait été « ressuscité c'est ce que nulle loi de critique ne peut rendre (f incontestable. Or J.-C. n'a prétendu certifier son témoignage « que par des faits surnaturels et nous n*avons aucun moyen pour « en discerner le vrai ni le faux. Il nous a donc laissés sans preuft ves de la vérité de sa doctrine » (3).
— La seule diff'érence entre le fait de César et le fait de Lazare est que nous connaissons le comment du premier, pas du second, mais les mêmes règles de critique établissent l'existence des deux. L'autorité du plus grand nombre vous prouve que le fait de* Lazare est acceptable. Ne dites pas que, malgré votre bonne volonté, vous n'arrivez pas à vous convaincre : la maxime selon laquelle la bonne foi rend l'erreur innocente aurait pour conséquence horrible d'excuser l'idolâtre et l'athée (4). .
4. A la prétention de réduire la religion à la morale, Houteville oppose la fécondité morale de l'humilité intellectuelle. Il y a là une idée qu'un esprit plus vigoureux aurait magnifiquement approfondie. A l'idée que la religion est une invention des politiques, il répond qu'elle gêne les princes autant qjie le peuple. — Si l'on conteste la possibilité d'un lien entre notre bassesse et l'infinité de Dieu, il dit qu'il est inadmissible que Dieu abandonne sa créature
Houteville réduit lui-même son œuvre à trois points : 1" les miracles de l'évangile ont les caractères de faits historiques, — 2" J.-C. accomplit les prophéties, — 3 Me christianisme détruit ce qu'on élève contre lui.
Elle est fort instructive et par ses mérites et par ses lacunes.
L'auteur fait rentrer le miracle dans la nature, il universalise le salut, il repousse toute rigueur contre les incrédules (1), et propose les difficultés dans leur force avec une conscience rare en tout temps.
Son style même trahit un effort d'adaptation au goût du jour. Il évite l'appareil du pédantisme: les renvois ; celui de l'autorité : les citations de l'Ecriture. Déjà trop long pour des lecteurs frivoles, il les soulage par un index, vise à l'effet, au trait, avec une tendance à la déclamation. Le Journal de Trévoux relèvera dans son Essai sur la Providence, des « oraisons jaculatoires » qui font déjà songer à Rousseau (2).
Mais chez lui comme chez Abbadie on surprend les méfaits du raisonnement carré, dont l'habitude est devenue une seconde nature. L'éducation scolastique avec l'entraînement dialectique qu'elle comportait, l'obligation où elle tenait les esprits de décomposer continuellement la pensée en propositions, qui, sous forme d'arguments numérotés rentreront dans la composition de syllogismes, réduisait l'art de penser à je ne sais quel métier d'assembleur de cubes. Le cartésianisme ami des idées claires, les mathématiques d'avant Leibniz n'étaient pas faits non plus pour donner à nos Français intellectualistes le sens du devenir, du mouvant, de l'inachevé. Les voilà donc qui abordent avec leur esprit cloisonné l'étude du phénomène vivant le plus fuyant, le plus complexe, la naissance d'une religion, en Orient, à une époque confuse de fermentation morale et sociale, dans l'antiquité. Aussitôt la pensée emporte-pièce entre en action, découpe des notions bien
après avoir jugé bon de la faire. — Le fait que la révélation n'a pas été universelle n'infirme pas la bonté divine. Dieu est le Sauveur de tous (1 Tim. 4, 10) ; il jugera chacun selon sa connaissance.
1. Préf. 2" éd., p. XI. Il faut avoir lu les productions cléricales du temps pour comprendre la valeur de cet effort de tolérance.
2. Dans cet Essai philosophique sur la Providence, Paris 1728, 12 (an.), l'auteur défendait Ja Providence contre Bayle par le système de Leibniz, en anéantissant la liberté. Le journal de Trévoux en critiqua les idées et le style (août 1728, p. 1524). — Houteville écrivain était très discuté. Les partisans du goût antique disaient que « toute son éloquence consistait à allier des expressions qui n'étaient pas faites l'une pour l'autre et qui, se trouvant ainsi bizarrement assemblées, présentaient à ses lecteurs les idées les plus monstrueuses «. Bibl. fr. 172,3, t. II, 54. Un anonyme, l'abbé de Grécourt, envoya à la Bibliothèque française une lettre plaisante, mosaïque de néologismes tirés de « la Religion prouvée par les faits » [61] ib. p. 163-67.
DE BAYLE A VOLTAIRE
nettes, que le mosaïste incrédule ou le mosaïste croyant groupent en syllogismes symétriques.
De là l'impuissance des uns et des autres à poser le vrai problème historique : les évangiles sont-ils des auteurs dits et du temps prétendu ? S'ils n'en sont pas, comment sont-ils nés ? comment doser la créance qu'ils méritent ? Bien loin d'imaginer ces confluents de sources qu'on devine aujourd'hui, ce ruisseau de la tradition grossi de matériaux qu'il emprunte à ses bords jusqu'au jour tardif où il se fige, déistes et chrétiens ne conçoivent que l'historiographe à la moderne, conscient, rassis, critique, et bataillent avec fureur autour de la notion carrée de l'imposture.
Il fallait que les sciences du vivant fussent nées, la biologie, l'histoire, la psychologie, la sociologie, pour que cette vision statique des choses fît place à une conception dynamique, pour que le « sens de la différence » s'éveillât, et le sens de « l'évolution par saltation », et celui de l'activité inconsciente et créatrice de l'esprit, et la notion d'une âme collective (1).
Pour notre auteur, en présence des miracles de l'évangile trois hypothèses sont possibles : ou Dieu se joue des hommes, ou les miracles sont vrais, ou ils sont inventés (2).
Ce filet d'idées claires que le raisonneur de collège jette sur la réalité historique la laisse échapper par toutes ses mailles. L'historien moderne, qui devine sous les récits évangéliques un germe merveilleux développé par la . ferveur et l'illusion sincère des consciences croyantes, enclôt malaisément son esprit dans ces cadres rigides. Il sait que toute pensée n'est pas accompagnée d'une pleine conscience. Les fils de Descartes l'ignoraient. Houteville raisonne ainsi : l'on viendrait nous dire aujourd'hui qu'un faiseur de miracles a paru, nous ne le croirions pas. Il faut donc qu'il y ait eu des preuves bien fortes pour que les juifs admissent les miracles de Jésus. — C'est ignorer que les anciens vivaient entourés de surnaturel. — Comment Luc ose-t-il, dans les Actes, raconter les miracles des apôtres à Jérusalem et dire que 5.000 personnes en un jour adhérèrent au Christ, sans crainte d'être démenti par les habitants ?
Le peuple juif, les païens même, rationalistes éprouvés, doués d'un esprit critique en éveil, tous aux aguets pour examiner et
1. Quand les savants dignes de ce nom consentiront à étudier les forces psychiques encore suspectes et mal connues et à « désocculter l'occulte » (D"" Grasset), alors, nous semble-t-il, nos descendants auront des origines chrétiennes une notion approchée, auprès de laquelle la nôtre paraîtra à son tour singulièrement insufïlsante. Plusieurs de nos idées sur le caractère légendaire du miraculeux seront peut-être à réviser,