‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 173 sur 390 · V. — L'Apologétique psychologique · texte numérisé non relu

V. — L'Apologétique psychologique

Bien plus intéressants sont les apologistes qui font appel à la preuve interne (1), suivant la voie ouverte par Pascal. Ils ne se contentent pas, comme les intellectualistes, de lui emprunter rargument du pari et les réflexions sur l'obscurité des mystères qui rend la foi méritoire, ni, comme Ph. de Varennes (2), de constater du dehors que le christianisme explique la misère humaine et y remédie, mais, rendant la religion plus intérieure et la considérant de plus en plus comme une source de vie spirituelle autant que comme un catalogue de propositions auxquelles l'esprit doit adhérer, ils croient la justifier en montrant la vie qu'elle éveille dans l'âme et le bonheur dont elle la remplit.

Cette tendance est naturellement plus sensible chez les protes- Plus tants. Nous avons dit pourquoi. Leur individualisme religieux, le fréquente principe du libre examen, celui du témoignage intérieur du chez les St-Esprit, étaient, même aux temps scolastiques, autant de portes protestants ouvertes à l'expérience mystique. La preuve de la divinité de la Bible par son contenu leur était toujours familière (3). Le vieux fJochart avait excellemment décrit ces eff-ets de « la Parole ».

« Ce n'est pas que nous nous vantions d'avoir des révélations particuliè- « res par lesquelles l'Esprit nous re'vèle que tel livre est de rEcriture et que

fois^ ifon^Tn,^*^"* ^,''' ^^' ^'' ^"*'"" ^" ^""'^ ^«"S différents, précisons une fois pour toutes celui que nous lui donnons. Preuve interne signifie pour certains: preuve intrinsègue par le contenu de la révélation; ce SntenuTsï SI excellen qu'il apparaît divin. Pour d'autres, c'est la preuve par les^ets que la religion produât dans l'âme, par ce que les théologiens ^appellenf^es « fruits spirituels » de la foi. Dans le 1er cas la preuve 7st nrise de l'LS rieur de la doctrine, si l'on peut ainsi parler. daSf "r 2^ de'^nntérieur d" 1 homme, de son expérience intime. C'est pourquoi nous parions plus souv^t de preuve psychologique ou de preuve pragmatique. - A vrai dire les 2 leTs

parTff'eràu'en: l" "'^'"^ -t/insèque de la doctrine ne nous es^cÔnnue qu^ par 1 effet quelle a sur nous, tout au moins par sa conformité plus ou moins

nou" di^onl r u'^T'' ^^ ""*^^ conscience .t de notre sensibilité ^^nd nous disons le christianisme supérieur au mahométisme, c'est en comparant un et l'autre non à un étalon hors de nous, mais à un idéal que nous portons en nous savoir essentiellement nos besoins moraux et religieux que feUe religion satisfait plus ou moins. En définitive, c'est donc à VharmonU avec nos besoins spirituels que se réduit la preuve interne *^^^onie avec

2. Un des nombreux imitateurs de La Bruyère. Il publia en 1712 un recueil anonyme d'observations morales. Les Hommes, qui fut réimprimé en 1727 L'ouvrage se termine, comme les « Caractères >.,%ar un ^ft? de îa vérit'é de la religion, en 20 pages, où l'auteur s'inspire de Pascal ^.« i.'l * supposant que Dieu ail voulu se i^éler et donner aux hommes « L S//«m' P't^P'^^"'^'''t.ce pas ainsi qu'il devait parler? >. MaX : « La Ste Bible >>. Amst. 1707. 2 fol. Préf. de VA. T., p. 188. V. dans le Traité

mêmes" Ti 'TP v" "'" •' î^^^^ ^ ' " ''' '' '^ tém'oignagrdes ZTs

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« tel livre n'en est pas, ni que si on prend une ligne ou un passage a part

l nous nous vantions de pouvoir toujours discerner si c'est la parole de D.eu

« ou des hommes. Seulement nous disons que tout fidèle versé en la lecture.

« en i'ouïe S en la méditation de la parole de Dieu... sent que cette parole a

« toute une autre vertu que celle des hommes, et que. comme dit le psa -

m"ste « la loi de l'Eternel est le restaurant de l'âme ... «u'elie réjouit le

Zur au-elle fait que les yeux voient, qu'elle apaise les troubles de la

l eons^ieUparle sentiment de la rémission des péchés et rassurancede la

arâcede Dieu, quelle le pique au-dedans d-aiguillons secrets, et reoeille en

Ml-amourdê Dieu et du prochain qui porte son image qu-elle dompte ses

l affections rebelles... pour rendre l'homme de Dieu par f ai eme,xt inslrurle

« accompJ.- en toutes bonnes œuvres. C'est ce qui le fait ecr.er : voix de D.eu

« et non point d'homme. » (1).

Çà et là un prêtre tient quelques propos analogues. Ainsi Jean Claude Sommier, prédicateur de Léopold I", duc de Lorraine, remarque dans le Pentateuque « un caractère qui doit le faire recevoir comme parole de Dieu ». Après mille précautions pour bien établir que la foi est fondée sur Tautorité de TEglise et sur cette autorité seule, il ajoute : « Ce que nous disons n'empêche « pourtant pas d'avouer que certaines personnes ne puissent par « leur étude et leurs méditations particulières trouver dans l'Ecri- « ture un certain caractère extraordinaire et divin... qui peut « naturellement contribuer à en faire reconnaître la vérité et la « faire respecter plus que tous les autres livres du monde » (2).

Mais en général la conception catholique de la foi répugnait a la preuve interne (3). — Beaucoup d'apologistes catholiques présentant Jésus comme un législateur et son message comme une loi nouvelle, il était naturel qu'ils cherchassent plus volontiers des

1. sermon de la divinité, nécessité et certitude de l'Ecriture sainte t. I, 8o. Les sermons de Bochart furent tardivement publiés en 1705-11 (Amst. 3 v. 12) et 1714. Ils n'avaient point vieilli. Voici la conclusion du Vf-^^^e f'i î J'estime qu'il est malaisé qu'un homme, quel qu'il puisse être Use les « derniers discours de J.-C. à ses apôtres ou le cantique de Moïse en sa « mort, ou l'épître de S. Paul aux Ephésiens. «" ï^^ discours qii'il tient «ux « anciens de l'église de Jérusalem dans le 10« chapitre des Ades ou 2 ou « 3 pages des psaumes à l'ouverture, qu'il ne sente quelque chose de ce que

« nous disons ». Ib. , i.^,.j«„,w^

2. Histoire dogmatique de la religion, ou la religion prouvée par l ^"^orité divine et humaine et par les lumières de la raison. Champs et Pans 1708-Jl. 3 V 4« t. III, 34. Sommier est jansénistp. Il n?est pas au courant des controverses modernes avec les incrédules et puise son érudition dans Hue/.

3. Dans cette conception Vidée tient la première place. Dans « Le Dogme source d'unité et de sainiteté dans l'Eglise ». le P. de Poulpiquet expose que la révélation consiste avant tout dans l'imposiUon à l'humanité de ventes de l'ordre intellectuel. Aux pages 13. 52, 72. 74. il parle de ventes qui n ont beso'n de se justifier ni au regard de la logique ni au regard de la conscience et qu'on ne peut connaître que parce que l'autorité nous les ^nseigne. L Maisonneuve écrit : « La foi est avant tout assentiment de l'^^P»-»*- ^ jl y « ""f relation nécessaire et une harmonie désirable entre penser jus^ et bien vivre, ceci dépend de cela ». Dict. de théol. cath. Vacant ei Mangeoiol, art. Apologe^ tique (Méthodes nouvelles), [32] p. 1578.

DE BAYLE A VOLTAIRE

preuves rationnelles et historiques de l'authenticité de cette loi. Ils se préoccupent de l'objet de la foi, plutôt que de l'acte de foi, l'attitude nouvelle de l'âme, qui fait qu'elle croit. Cette « nouvelle naissance » suit l'acceptation de la vérité. Les protestants, gagnés jadis à l'intellectualisme, songent maintenant à présenter aussi la foi par son côté psychologique et subjectif. Ils disaient avec les catholiques : ceci est vrai, et ils déduisaient les bienfaits qui doivent en découler. Ils commencent à dire : j'ai éprouvé, tous les vrais chrétiens éprouvent de tels bienfaits, donc la religion est divine, et l'on voit un archevêque anglais (1) prononcer un sermon apologétique « of the inward peace and pleasure which attends religion », sur la paix intérieure et la joie que procure la religion. Cette tendance encore timide s'était fortifiée dans les controverses. Sous la pression de Nicole et de Bossuet les réformés ont entrevu qu'ils devaient renoncer aux autorités extérieures. Ils se réclamaient des apôtres, mais il n'y a pas de tradition visible jusqu'à eux. Ils ont dans les synodes un magistère dogmatique, mais de quel droit ? le principe de l'examen coupe à sa racine toute autorité. Ils invoquent comme règle de leur foi l'Ecriture interprétée avec l'aide du St-Esprit, mais leurs divergences d'interprétation ressemblent furieusement à la variété des opinions humaines. L'idée point que chacun interprète avec sa raison.

La doctrine de Bayle sur la conscience juge souverain de l'Ecriture, en attendant qu'elle amène les chrétiens modernes à repousser ouvertement ce qui dans la Bible est inassimilable à leur morale, conduit plus d'un protestant du xviir siècle à reconnaître que si l'Ecriture leur paraît divine c'est qu'elle est généralement en merveilleux accord avec la conscience. Au moment où Martin soutient que les textes sacrés se sont conservés sans altération, Crousaz est forcé par la critique de CoUins de chercher leur authenticité dans leur teneur même. Sommes-nous sûrs du Canon et des manuscrits ? Qu'importe, « ce ne sont pas les livres, ce ne sont pas les versets et les mots qui fondent notre foi, ce sont les choses que ces livres nous apprennent » (2).

On sait combien Locke, dans son moralisme étroit, exaltait cet accord. La conscience, qu'aucun système de philosophie ne satisfait, a enfin trouvé la morale parfaite dans le Nouveau Testament; c'est à bon droit qu'elle le proclame inspiré (3).

1. Tillotson (1630-94). archev. de Cantorbéry. dont les sermons furent traduits en français par Barbeyrac. Amst. 1706-44, 17 v. 12. Serm. 12.

2. Examen du Traité de la liberté de penser, Amst. 1718, 8*>, p. 82.

3. « Il s'en faut de beaucoup que les règles des philosophes conUennent une morale aussi parfaite que celle qui a été proposée par J.-C. et enseignée par ses apôtres, gens ignorants pour la plupart et simples pêcheurs, mais pêcheurs

i il

Il était impossible que des esprits ouverts comme en comptait le Refuge, vivant dans des pays où la liberté de penser existait en fait au milieu du choc des idées, au contact d'un parti déiste agissant, ne fussent pas inquiétés par l'ébranlement de l'ancienne apologétique. Leurs croyances dogmatiques sont peut-être atteintes, la foi dont vit leur âme ne l'est pas. De là leur tendance à diminuer la part des preuves externes dans lesquelles leur esprit n'a plus qu'une confiance chancelante et à tirer argument de la vie même de la conscience et du cœur que le christianisme nourrit en eux. L'autorité se maintient à leurs yeux en devenant plus morale, en prenant son point d'appui toujours plus dans l'homme

même.

Cette tendance comporte naturellement mille degrés : à peine naissante chez certains, plus raisonnée chez d'autres, jamais exclusive, elle se manifeste à côté de l'apologétique traditionnelle qui garde le premier rôle. Nous lui faisons une place un peu plus grande que ne l'exigerait le nombre assez restreint de ses représentants. C'est pour suivre des yeux le courant pascalien qui porte l'avenir ; or il grossit après Bayle.

En 1688 un jésuite, le P. Dozenne, donnait comme conclusion à son traité de la « Divinité de J.-C. par ses œuvres » (1) un Discours sur le bonheur des hommes de trouver en J,-C. tous les vrais biens. Il y invoquait son expérience personnelle et celle des

martyrs.

En 1692 Pictet écrivant Contre V indifférence des religions (2) donne à cette preuve toute son ampleur. Il s'étend sur les affinités de la parole de Dieu avec notre âme : elle nous révèle à nousmêmes et nous révèle notre fin. C'est ainsi que les écrivains si distants qui l'ont rédigée ont pu avoir un esprit commun. Et surtout, c'est « un livre qui apaise tous les troubles de Vâme, ce que « tous les livres du monde n'auraient jamais pu faire, qui nous

inspirés de Dieu ». — Que la religion chrétienne est très raisonnable, Amst.

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