‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 174 sur 390 · Paris · texte numérisé non relu

Paris

2. Amst. 12, rééd. 1711, 1716. Bénédict Pictet (1655-1724), pasteur et professeur de théologie à Genève, lié avec tout ce que le protestantisme français, anglais et hollandais comptait de distingué, refusa de remplacer F. Spanheim à l'Université de Leyde (1701). Orthodoxe, il lutta sans succès pour maintenir l'obligation où étaient les ministres de Genève de souscrire aux canons du synode de Dordrecht. Mais son orthodoxie était douce et ciiaritable. Membre correspondant de la société anglaise pour la propagation de la foi (1706) et associé étranger de l'Acadénuie des sciences de Berlin (1714), Pictet fut un pasteur excellent. Il se ruina pour venir en aide aux réfugiés français. Sa mort fut déplorée dans tous les pays protestants. Le principal de ses nombreux ouvrages est sa Theologia christiana, Genève 1696, qu'il traduisit en français en 1701 et 1708, 3 v. 4».

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0 rassure contre toutes les frayeurs que peuvent nous causer la « considération de nos péchés, la pensée de la mort et d'un juge- « ment à venir, et qui nous remplit d'une paix et d'une joie qu'on « ne peut ni exprimer ni concevoir ; — un livre dont la doctrine « remplit tous les besoins de Vâme, satisfait à tous ses désirs, car « on ne saurait douter qu*un livre où notre âme, dont les désirs « sont infinis, trouve de quoi se satisfaire pleinement, ne soit la « production d'un Dieu qui pouvant lui seul connaître ce que « nous souhaitons, peut aussi nous contenter lui seul ; — un livre « dont la doctrine produit de si grands effets que dès qu'elle est « une fois reçue dans nos cœurs rien n'est capable d'ébranler « notre constance et notre foi, non pas ' même les plus cruels « supplices » (1).

Dans un sermon sur « V examen des religions du monde », c'est encore cette exacte proportion avec « tous les véritables besoins de l'âme » que le professeur de Genève invoque en preuve de la religion chrétienne : « elle nous éclaire, elle nous sanctifie, elle nous console, elle nous fortifie, elle nous réjouit » (2).

C'est à peu près le même langage que tient Basnage dans les Discours qui précèdent son Histoire du Vieux et du Nouveau Testament (S).

Mais l'idée s'approfondit chez ceux qui modifient plus consciemment la notion intellectualiste de la foi. La Placette, dans son Traité de la foi divine (4) estime la foi impossible sans la piété, ft Episcopius (5) dit qu'on peut connaître Dieu sans l'aimer et

2. 8 Sermons sur l'Examen des religions, Genève 1698. Serm. 2, p. 104. Rééd, 1701, 1716. V. iV. r. L, nov. 1702, p, 508. La même idée est reprise dans la l""* de ses dissertations sur l'excellence de la religion chrétienne. Disserfatiouum theologicarum de rel. christ, prœstantia ac divinitcute decas. Genève 1719, S». Fabricius qualifie cet ouvrage de « solidum ac praeclarum scriptum » (Delectus argumentorum, [14] c. 49). V. Nouv. lit., t. X, p. 32.

3. Amst. 1704, fol. La foi sera « inébranlable quand elle trouvera dans l'Eîvangile des preiïves de sa vérité par la lecture et par l'examen qu'on en fera » (ip. 69). Ces preuves sont bien supérieures à « toutes les preuves étrangères », car elles sont sensibles au cœur. « Dieu seul peut remplir tous les désirs de l'âme et nous rendre éternellement heureux comme lui. On trouve dans l'Ecriture ce Dieu qui pardonne au pécheur après sa rébellion et son crime, qui dissipe les remords et les agitations de la conscience, qui adoucit les frayeurs de la mort par une douce espérance d'un bonheur éternel ». 101.

4. Amst. 1697, 1717. « Il est assez difficile de dire si cette incompatibilité de la foi et du vice vient de l'efficace de la foi qui détruit 1q vice dans ceux qu'elle éclaire, ou de l'obstacle que le vice met à la production de la foi ». p. 258.

5. Episcopius (Biscop) 1585-1643, professeur au collège arminien d'Amsterdam, fut le plus célèbre représentant de Varminianisme, réaction contre la prédestination calviniste au nom de la liberté humaine. Il ne faut jpas le juger sur ce fragment de citation. Il considérait, lui aussi, le christianisme « moins comme un ensemble de doctrines que comme un nouveau principe de vie, et la foi comme une* puissance essentiellement morale », — EncycL Lichtenberger, [30] art. Episcopius, t. IV, 449.

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cr sans observer ses commandements... St-Jean ne se contente pas « de dire que celui qui viole les commandements de Dieu ne le « connaît point... Il dit qu'un tel homme serait un menteur si <( n'observant point les commandements de Dieu, il se vantait de « le connaître (1). N'est-ce pas dire formellement non que cette « connaissance séparée de la sanctification est inutile, mais qu'i7 « est impossible de l'en séparer ? » (2).

Cest donc la vertu sanctifiante du christianisme éprouvée par Vâme docile qui fait naître la persuasion. Celui qui veut faire connaît ; la croyance jaillit de l'obéissance confiante. Dès lors la foi repose sur l'évidence intrinsèque et, si l'on peut dire, expérimentale de la religion. Il n'est même pas besoin de l'Ecriture pour croire ; les illettrés, les peuples exotiques évangélisés par les missionnaires ne l'ont pas (3). Cette évidence ressort particulièrement des expériences de joie et de force que fait le fidèle : « la religion « remplit nos vides et pourvoit à toutes nos nécessités » (4). Elle chasse la peur de la mort et du châtiment, console des souffrances, enseigne le devoir et donne la force de l'accomplir. « On dira « que tout cela serait beau pourvu qu'il fût véritable. Et moi je « dis qu'i7 paraît qu'il est véritable de cela même qu'il est si « beau » (5).

On ne sera pas surpris de trouver la preuve interne dans les Lettres du mystique Fénelon (6), car là plus qu'ailleurs il réduit la religion à l'amour. C'est toujours à un état d'amour que l'état de foi se ramène. La preuve essentielle à ses yeux du christianisme, c'est qu'il remplit la fin de l'homme : « Dieu nous a faits pour vivre de lui et de son amour ». « L'amour persuade, console, anime, possède toute l'âme ». « Ne raisonnez point, croyez votre propre cœur à qui Dieu, si longtemps oublié, se fait sentir amoureusement » (7).

1. Jean 8, 55. V. aussi 7, 17. « Si quelqu'un veut ^aire la volonté de Dieu, il connaîtra si ma doctrine est de Dieu ». On sait comment Pascal tire d» cette vérité psychologique la méthode qui a scandalisé : pliez la machine, faites dire des messes. Nous avons avec La Placette une application plus « spirituelle » de cette loi. Il s'agit de changer non ses pratiques mais ses actes.

3. Ceci satisfait à la forte objection que les catholiques adressaient aux protestants : le christianisme existait avant le Nouveau Testament.

6. V. Lettres sur divers sujets concernant la religion et la métaphysique, Paris 1718, 8», Lettres spirituelles, pp. de Sacy, Paris 1856, 3 in-16.

7. Let. spir., I, 168 (Ed. Hachette, Œuv. choisies, t, IV, p, 113), — On publia en 1720, à Genève, 3 vol. de Sermons du pasteur vaudois 'Antoine Léger, mort en 1661. L'apologétique s'y réduit à l'exposition des effets de « l'Esprit » : la régénération, la nouvelle vie. Jl est à noter qu'ils furent

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Que l'esprit de Pascal continue à travailler dans le christianisme, c'est ce que prouvent des ouvrages tels que le Traité du beau (1) de Crousaz. Dans un chapitre sur la beauté de la religion, le mathématicien montre le christianisme établissant l'ordre dans le monde de la pensée et dans celui de l'action : lumière qui éclaire l'esprit et résoud les antinomies, force et espérance qui rendent capable de vertu, donnent la paix et réconcilient la vertu et le bonheur.

Il est incontestable que la disposition harmonieuse que prennent brusquement toutes choses dans l'hypothèse chrétienne, saisit l'esprit d'admiration, comme le ferait un plan de génie. « Toutes « ces parties différentes se trouvent également proportionnées « aux grandeurs de Dieu et aux besoins de l'homme » (2).

Mais le chef-d'œuvre de l'apologétique par les preuves morales Vessière et de sentiment a été écrit par Vessière de la Croze (3). Ce béné- de la Croze dictin orientaliste, converti au protestantisme, qui avait voyagé en Amérique, qui connaissait bien des formes du christianisme puisqu'il fît l'histoire de celui des Indes et de celui d'Ethiopie, et qui mourut professeur de philosophie à Berlin, avait saisi sous les dogmes et les rites variables le fond, essentiel de la foi. Dans ses Entretiens sur divers sujets d'histoire, de littérature, de religion et de critique (4), où, tout en s'attachant à convertir un juif, il dit leurs vérités aux diverses sectes chrétiennes, se trouve une dissertation sur l'athéisme. Plus nettement encore que La Placette il y fonde la « religion intérieure » sur l'expérience personnelle. Ceux qui traitent inconsidérément les déistes d'athées, n'ont souvent de Dieu, à en croire Buddeus, « qu'une connaissance spécula- « tive qui n'est rien en comparaison des preuves de goût et de

goûtés, puisqu'on en vit paraître un 2e recueil en 1728 (Nouveaux Sermons. Genève, 8«). V. Bibl. anc. et mod., t. 14, p. 158. — Ostervald dans un sermon « de la divinité et de l'excellence de la religion chrétienne » trouve une preuve de cette excellence « dans cette vie douce et innocente et dans cette fin tranquille et heureuse à Ia(|uelle elle conduit ceux qui s'y attachent de cœur ». (12 Sermons sur divers textes, Genève, 8», 1723 et 1725, 2« sermon). — En 1725, un poème anonyme, la Religion, suivi d'un « discours pour disposer les déistes à l'examen de la vérité » (Paris, 8») développait aussi la preuve dfti christianisme « proportionné au cœur humain ». V. M. Trév., mai 1726.

1. Amst. 1723, 12, rééd. augmenté d'un chapitre sur la Beauté de la religion, ib. 1724, 2 V. 12.

2. P. 109. C'est en assimilant le beau à l'ordre et à l'harmonie que Crousaz peut y faire entrer assez artificiellement le bon.

3. Lacroze (1661-1739) fut aussi bibliothécaire de l'électeur de Brandebourg et précepteur de la princesse royale. Outre son Histoire du christianisme des Indes, La Haye, 2 v. 12, 1724 et 1758, et son Hist. du christianisme d'Ethiopte<, ib. 1739, 8», on a de lui un Lexicon œgyptiaco-latinum, Oxford, 1775, 8°.

4. Cologne (Amsterdam), 1711, 12, rééd. 1740, 12. Nous citons la 2« édition.

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. sentiment. Je ne crains pas même de dire que celui qui n a « jamais goûté Dieu et qui ne Ta pas senti dans son cœur est « lui-même un athée » (1). Ceux qui se moquent de ces preuves « de sentiment sont fort à plaindre. Je tâcherai de faire voir que « sans elles il est impossible de faire régner le christianisme et u fort difficile de le mettre véritablement en état de tenir tête aux « sophismes des libertins » (2).

Le meilleur moven de lutter contre l'athéisme est en effet de remplir les cœurs de piété et de charité. C'est ce que St-Evremond appelle « point de raison 1 ». L'Ecriture renferme bien des raisons, « mais nous avons des preuves intérieures encore plus « énergiques et plus persuasives, et plût à Dieu que ceux qui les « sentent eussent le don de pouvoir les rendre sensibles a ceux « qui n'en ont point de connaissance » (3). Malheureusement, — et Lacroze dévoile ici avec candeur le défaut de cette apologétique, elles sont peu communicables.

« Il est plus facile de dire qu'on sent les affections de son cœur entraînées « vers quelque objet que de dire pourquoi elles y sont entraînées. On peut « peindre aux autres. . ses réflexions et ses pensées, mais on ne saurait faire « connaître les mouvements de sa volonté qu'à ceux qui en «"t «enti de « semblables. // semble qu'il i, a dans l'homme pieux comme un 6^ sens qni « lui fournit des perceptions dont il ne peut donner une idée juste a ceux ;; qui ne sont pas disposés à les recevoir. 0"-»^"'-^-^^?" «" ^f.^/'J" ^^^^ a fera jamais comprendre à un aveugle de naissance quelle est cette modifi- « cation de la lumière qui produit en nous la sensation ^es couleurs... 7Z a « croirait sans doute impossible s'il n'était comme accable par le grand « nombre de témoins qui déposent pour elle... Il y a donc de la temei te a « nier ces sentiments sous prétexte qu'on n'en a jamais ete frappe. » (4) « Tel « qui ne les sent pas pourra les demander à Dieu et les obtenir, car c est « l'unique voie par laquelle on y parvient. » (5).

Quels sont ces sentiments ? c'est la béatitude du repos. Le cœur livré aux biens sensibles « ne peut s'élever jusqu'au vrai bien qui « seul peut fixer toutes ses inquiétudes et lui donner un avant- « goût de la félicité pour laquelle il a été créé. Ceux qui ont goûté « Dieu nous assurent que cela est véritable. Nous inscrirons-nous « en faux contre leur expérience ? Ne serait-il pas infiniment plus « raisonnable de suspendre son jugement sur ce qu'on ne connaît « point ?... C'est en vain qu'on objecte ici le fanatisme... A-t-on

1. P 265. Jean François Buddée (1607-1729) théologien luthérien professa à Halle et à léna, estimé pour sa piété et sa tolérance. Ses Thèses theologicœ de atheismo et superstitione, léna 1716, 8", furent traduites en français ep 1740. V. Bibliogr.

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