‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 176 sur 390 · V. La Placette · texte numérisé non relu

V. La Placette

accepter une histoire d'où se dégage un enseignement utile mais non définitif (1).

Quoi qu'il en soit, cette apologétique psychologique avait moins de prise encore sur les esprits entre 1700 et 1730 que l'apologétique par les preuves externes. Déjà Leclerc, en 1696, signalait parmi les « mauvaises raisons qui indisposent les incrédules » l'idée que le St-Esprit rend un témoignage intérieur de la divinité de l'évangile (2). Cela n'empêche pas Lacroze de reprendre « les « preuves de sentiment dont il y a aujourd'hui tant de gens qui « se moquent parce qu'ils n'en ont point d'idée, et qu'ils croient « qu'on ne les peut soumettre à la rigueur des raisonnements « ordinaires » (3). Mais Denyse démontre la vérité de la religion par ordre géométrique, justement parce que les « preuves de sen- (( timent, les convenances de la religion chrétienne avec la nature « de l'homme ne sont point du goût des athées modernes ; i7s « prétendent que Vimagination y a plus de part que la rai-

« son » (4).

Il n'en faut pas être surpris. Nous entrons dans un siècle où la vie intérieure appauvrie, même chez les chrétiens, rend exceptionnelles les expériences religieuses de ce genre. Elles sont naturellement inintelligibles à l'honnête homme selon le monde, qui règle de plus en plus sa conduite par des principes de morale sociale, mais qui ignore la culture personnelle, les péripéties de la lutte intime, l'effort vers la perfection, l'inquiétude inséparable du sentiment du péché. Peu d'âges ont joui d'une allégresse aussi pleine, de la sérénité que donnent la foi dans la nature humaine, la certitude optimiste du progrès, l'oubli du tourment métaphysique et l'orgueil de la vie.

Les fils de Pascal en ce siècle sont venus trop tard ou trop tôt. Ce siècle dit leur maître fou : il donne ainsi sa mesure. Quand la vie morale et le sens religieux auront été puissamment réveillés par Rousseau, il perdra de sa magnifique assurance.

1. A vrai dire, la principale objection restera celle de la première heure, mais approfondie et modernisée. On appliquera par exemple à l'expérience religieuse de ceux qui prétendent « goûter Dieu » ce que Delacroix dit de l'expérience spirite : l'hypothèse des Esprits « s'impose au médium comme une suggestion qui lui vient du milieu qui l'entoure, et son expérience lui paraît vérifier cette hypothèse précisément parce que... cette théorie en devenant traditionnelle a pris la valeur contraignante d'une tradition, la forme d'une expérience qui n'est exactement l'expérience de personne mais qui, éiant l'expérience de tous, peut devenir celle de chacun ». — R. métaph. 1905, p. 278, art. sur Myers.

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