Paris
DES LETTRES PHILOSOPHIQUES A l'eNCYCLOPÉDIE
La contagion de Tesprit nouveau est telle qu'il pénètre certains chrétiens.
Avant tous les auteurs que nous nommons, une protestante, Marie Huber{\) de Genève, avait rétabli l'homme en sa dignité, en glorifiant non ses passions mais sa conscience et sa raison qui suffisent à le conduire. Elle aussi conçoit la vertu comme indépendante du dogme. Elle aussi diminue la gravité du péché en déduisant de la bonté de Dieu toute sa théologie.
Un catholique, Tabbé de Prades(2), admet chez Phomme primitif un état de nature qui est la négation de la chute ; il fait rentrer le miracle dans Tordre et voit dans la révélation un simple développement de la religion naturelle.
L'un et l'autre font bon marché de l'Ecriture au moment même ou Astruc l'affaiblit.
Des « mécréants subalternes » poursuivent la double entreprise de grandir l'homme et d'abaisser le Dieu chrétien en suspectant le contenant et le contenu de sa révélation prétendue (3).
1- ^e monde fou préféré mu monde sage. Amst. 1731, 2 v. 12. V. infra 323 2. Thèse soutenue en Sorbonne le 18 nov 1751. V infra 333
de 1*73^0**^ 17?0 ^T^'^T"'" T"^^^' dangereux pour la foi chrétienne publiés arrêtons f " "''''''*' ^^ P'*^°^'" ^^"^ auxquelles nous nous
Pariement'*l/S"Hr'i7r'f'ï'" "^^ ^" "^''^"' philosophique, condamné par le Parlement le 31 dec. 1734, Andrinople (Paris) 8°, rééd. 1744 ; - 1735 une réédition non tronquée de la Vie de Spinoza, Hambourg 8» ; abLé dl^a^^^Liuru' « Dialogues critiques et philosophiques », éd. augm, Lond. 12. Ce sont des^a' logues satiriques entre Nepimi.^ et St Antoine deXdoue prêchanTa^XT^iss^s" su rief ^ré'; r '" ^'^' -r l'infaillibilité et la tradition, "Utre Moïse et'^tPaui
7 BWl^fr f o^ l^r" ^r.Vo"'* '^^^'" ^' *^«"^^^ ^accomplissement etc! CV. Bibl fr. t. 23 p. 57). - 1736, Recueil de divers écrits, p. p. Sa^int Hyacinthe où l'on trouve notamment : Agathon ou de la Volupté par Rémondlegre^Be
rTs C.^M^rl ^%^'''" '"r'^"'" ^^'^ '" ^-'i'^^^les plus intéressais " Rot 8o. Ce déiste hostile aux égUses e* aux prêtres, mais nullement à J -C est
?7V^Mr°^''"'^ précurseurs de Voltaire dans l'emploi du masque orientar; - 1738, dArgens : « Lettres juives », !La Haye 6 v. 8o, rééd. 1742, 54 66 77 sur lesquelles^u&er^ de la Chenaye des Bois renchérit sous prétexte de les JéfuteT dans sa Correspondance hist., pMlos. et critique entre Ari^te et Lisandre^ Haye 3 v «o ; rfe Mandeville, rééd. des Pensées libres sur la reZigfon d^^ 7^ 1" traduction française parut en 1722 à la Haye 2 v. 12 ; — 1739 d'Araens -
lal^::: """"'T''. ^'^X^'"'' ^r.m- 1741, Examen sur la religion tn^g^L rai dont on cherche de bonne foi l'éclaircissement, rééd. 1745, 1761. V Lanson R.h.l., avr. 1912.-1748, Nouvelles libertés de penser, Amst k recueTi d'^us" cules parmi lesquels « le Philosophe >> de Naigeon, une Lettre sur Vargumenf «Lf ,, r '/ ^' ^' ^^'^' d'argument du pari) les Sentiments des philoso-
?912 n^ft"«^"T 'x'^'i'^'^^^'^ "^''^'^ P^"* P*°^^^>- V. Lanson, R. h l. avr. 1912, p 306. Un colporte^ur de cet ouvrage fut mis à la Bastille, ib. • — 1744
Mussard : « Conformité des cérémonies modernes avec les anciennes » rééd* r.T l \l^ ' ~ ^^^^' ^"^ '''''^'^ religion démontrée par l'Ecriture sainte, éd. augm. de 1 Examen de la religion (V. ci-dessus 1741). La Mettrie : « Hist. naturelle de lame «, La Haye 8» et 1747 Oxford 12 ; - 1746, d'Argent : « La Phi^ losophie du bon sens ou réflexions philos, sur VincertUude des connaissances humaines », La Haye 21 v. 12, rééd. 1747, 55 ; — 1748. Montesquieu : « L'Esprit
On comprend dès lors que V Anti-Pascal de Voltaire ne soit pas une escarmouche isolée. Il répond aux besoins profonds d'un temps où la personne humaine, de plus en plus consciente de sa dignité et de ses droits, s*estime hautement et aime avec ardeur la vie terrestre. Tous les apologistes de la nature en veulent à celui qui Ta si superbement déprisée. Voltaire, — leur coryphée bientôt, — traduit leur commune protestation. Si le conflit n'était qu'un drame de théâtre, non une lutte historique pour la vie intellectuelle et morale, nous dirions que la rencontre des deux grands antagonistes était la scène inévitable, la scène à faire.
Nous allons suivre la défense opposée aux divers assaillants que nous avons nommés, puis les défenses générales. Bien que les deux premiers volumes de V Encyclopédie paraissent en 1751 nous n'arrêterons cette étude qu'en 1754, date de la première réfutation du célèbre dictionnaire.
1. — Les Les Lettres philosophiques (1) étaient la première attaque fran-
Lettres çaise dirigée contre le christianisme à visage découvert. Le Parphilosophi- lement s'émut enfin de l'audace croissante des incrédules et fit ques brûler l'ouvrage, le 10 juin 1734, « comme scandaleux, comme contraire à la religion, aux bonnes mœurs et au respect dû aux puissances » (2). Le premier et le dernier griefs paraissent à vrai dire les plus forts. Le scandale de l'irrespect fit plus pour et contre le livre que la notoriété de l'auteur, l'agrément du style et la hardiesse des idées. Le premier venu, un poète, traitait sur un ton icavalier et de plain-pied les sujets les plus respectés, en s'arrogeant même la supériorité de l'ironie. Passe encore un Persan, mais un sujet du roi très chrétien... L'impertinence était intolérable, tous les bons esprits en furent offusqués.
Les bons chrétiens s'aheurtèrent surtout aux hérésies suivantes:
des lois » ; La Beaumelle : « L'Asiatique tolérant », Paris (Amst.) 12 ; — 1749, Lettres à Sophie contenant un examen des) fondements de la religion chrétienne et diverses objections contre l'immortalité de Vâme, Lond. 8<» ; — 1750, Deslan-, des : « Traité sur les différents degrés de la certitude morale », Paris S®. L'auteur soutient que la certitude d'une tradition décroît matbématiquiemeçt à mesure que le temps s*écoule. — 1751, Mirabaud : « Le Monde, son origine et son antiquité ». — « De l'Ame ef de son immortalité ». Lond. 8«. Ces 2 traités avaient été déjà publiés en 1740 par /. Fr.[ Bernard, dans ses Dissertations mêlées 2 v. 12. V. Lanson, R. h. 1. avr.-juin 1912,
1. L'édition anglaise avait paru en 1733. Les 2 premières éditions françaises portent les titres suivants : Lettres philosophiques par M. de Voltaire, Amsterdam (Rouen) 1734 ; — Lettres écrites de Londres sur les Anglais, Basle (Londres) 1734. V. l'édition critique de Lanson, Soc. des Textes français modernes 1909, 2 V. 16.
2. V. sur cette condamnation, Desnoireierres : « Voltaire et la société nu xviiie siècle » t. II, 37. Lanson : R. de Paris 1 mal 1904, Caussy : R. bleue 4 et 11 juil. 1908.
DES LETTRES PHILOSOPHIQUES A L'ENCYCLOPÉDIE
les 5 premières lettres sur les quakers tournent en dérision Eglise, sacrements et prêtres, la 6« vante la tolérance et la multitude des sectes, la T le socinianisme, la 25» attaque Pascal et développe une idée déjà lancée dans le public:
« Il enseigne aux humains à se haïr eux-mêmes, Je voudrais malgré lui leur apprendre à s'aimer » (1). L'homme n'est pas tragiquement malheureux, il n'est pas une énigme, ses passions ne sont pas coupables (2), « il est ce qu'il doit être » (3). Voltaire nie la théorie d'Huet (4), le double sens des prophéties (5) ; il constate que certaines ne sont pas accomplies, par exemple celle touchant le retour du Christ (6), qu'il traite de juif circoncis (7).
Mais l'utilisation des idées de Locke pour une fin antichrétienne La matière eut un retentissement plus grand encore que l'anti-Pascal et fut pensante considérée comme la nouveauté la plus dangereuse.
On s'est étonné du sort fait par Voltaire et par son siècle à un philosophe médiocre et sans rigueur. Sans insister sur le fait que Voltaire était alors tout plein de ses entretiens avec Bolingbroke, et sans invoquer sa propre médiocrité philosophique ou celle de ses admirateurs, constatons que Locke répondait merveiHeusement au besoin des esprits après les excès dogmatiques du xvir siècle. Il réduit la connaissance à l'humain et s'en contente.
Pour Spinoza, Malebranche, Leibniz, la pensée vraie est la pensée de Dieu en nous. L'intelligibilité des choses n'existe que du point de vue de la connaissance totale. L'effort philosophique consiste à remettre la pensée finie dans la pensée divine. — Locke se place au point de vue de l'entendement humain. Or cet entendement est borné (8) ; la Providence nous l'a donné réduit, suffisant pour vivre. Notre premier devoir est de faire l'inventaire de nos ressources, de déterminer la portée de nos facultés pour éliminer les problèmes insolubles. Cette analyse du donné aboutit à tracer une démarcation entre le connaissable et l'inconnais- ' sable. La religion nous renseigne sur les grands problèmes métaphysiques, notre esprit limité, point. Ainsi les autres philosophes partent de la définition de la substance, Locke refuse de se donner