Montesquieu rimpie
Sur ce problème des montagnes, les arguments des deux auteurs portent à faux comme des coups d'aveugles, parce qu'ils ne soupçonnent pas les convulsions et les plissements de l'écorce terrestre. Buffon rapporte les failles au dessèchement du sol. Mais pendant qu'il s'exténue à expliquer les hauteurs par l'usure des siècles, Lignac les construit lestement à coups de miracles ; et, par le même procédé, il assemble et fait disparaître les eaux diluviennes.
Bien plus que les apologies théologiques, une telle défense de la Genèse mettait à nu la faiblesse du christianisme traditionnel, au moins sur des questions où l'autorité n'a que faire et où ses docteurs s'obstinaient à dogmatiser.
Le progrès de l'irréligion ouvrit les yeux sur des impiétés jadis inaperçues. Montesquieu et Baijle excitèrent chez certains ecclésiastiques des colères d'autant plus véhémentes qu'elles étaient plus tardives. L'abbé J.-B. Gaultier constate avec douleur que les Lettres persanes n'ont été flétries par personne : « je ne puis « l'attribuer qu'aux circonstances du temps où elles ont été puce bliées. Alors, on ne pensait qu'à la bulle Unigenitus. A la faveur « des troubles qui nous agitaient, les impies ont écrit et on les a (< négligés. On sent aujourd'hui combien on leur a laissé prendre « de terrain et l'on commence à en être alarmé » (1).
Pour le cas où l'on voudrait censurer ces dangereuses Lettres, Gaultier en extrait le venin. Sa critique ressemble au rapport d'un censeur chargé de relever des propositions téméraires. Il a un œil de lynx pour les discerner, là même où nous n'en verrions pas. Il essaie de les réfuter, mais c'est en opposant une affirmation à une autre. Les attributs de Dieu ne se concilient pas. — Si, mais nous ignorons comment. — Le monde a vraisemblablement plus de 6.000 ans. — La Bible ne le dit pas. — Les modernes ont mieux débrouillé que Moïse la formation du monde, par la mécanique.
Le fiât est bien plus noble. — Le célibat religieux nuit à la
population. — « A de tels discours, que répondre ? rien du tout : avec des pourceaux on se tait » (2).
Dans son excellente Instruction pastorale de 1753(3), si vive, claire et concentrée, Belsunce s'en prend très particulièrement à
du xviiie siècle sur un rocher de la vallée de Gavarnie, un peu en amont du
pont Napoléon.
1. Les Lettres persanes convaincues d'impiété s. 1. pet. in-12, 1751, p. II.
3. Instruction pastorale de Mgr Vévêque de Marseille sur l'incrédulité, Marseille 12.
DES LETTRES PHILOSOPHIQUES A L'eNCYCLOPÉDIE
Montesquieu dont il cite les livres à côté d'œuvres matérialistes comme « l'Histoire naturelle de l'homme ». C'est que quelquesunes de ses thèses sont aussi redoutables que l'apologie des passions ou la négation de la loi morale, particulièrement celle de la relativité des religions à l'égard du climat. Comme si le christianisme n'avait pas fleuri aux lieux où Mahomet règne I L'évêque fait aussi bonne justice de la naïve légende des sauvages heureux, sur laquelle ont vécu nos philosophes et leur descendance. Il en excepte au moins les femmes des Indiens qu'on brûle sur le bûcher de leurs époux.
thèse de Pillusion
Un autre Gautier, prêtre de la congrégation de St-Sauveur, 8. — Miraqui devint professeur de mathématiques et d'histoire des Cadets baud et la de Stanislas, dénonça un manuscrit qu'il appelle le Celse moderne et qui circulait au moins depuis 1740 sous le titre de : Existence de la foi chrétienne, ou Motifs pressants pour exciter la foi des chrétiens et pour leur en faire fréquemment produire les actes. M. Lanson l'a identifié avec les Opuscules de Mirabaud, publiés par Naigeon en 1769 : « Opinions des anciens sur les Juifs, Réflexions impartiales sur l'évangile » (1). Cet ouvrage est une critique très fouillée de tous les points faibles des évangiles. C'est, à notre connaissance, le relevé le plus complet qu'on en eût encore fait à l'usage de notre public. Gautier ne se méprend pas sur les mérites de l'auteur. « Il a, dit-il, plus de finesse que « Collins, plus de profondeur que Woolston, plus de méthode que « Tyndal » (2). Il infirme d'abord la valeur historique du N. T. en exploitant Mill et Dodwell(3), il passe à l'examen du fait, douteux pour toutes les raisons qu'il énumère(4), à l'examen du dogme qui tombe avec le fait ; la morale de J.-C. n'est pas nouvelle, ses prédictions sont rédigées après l'événement, ses raisonnements sont faux ou captieux.
1. Lond. 8«>. V. Lanson, R. h. 1. avr. 1912. On sait que Mirabaud (1675-1760) ancien militaire, ancien oratorien, fut précepteur des filles de la duc^iesse d'Orléans et secrétaire perpétuel de l'Académie (1742). D'Holbach publia sous son nom le Sgsitème de la nature.
2. Réfutation du Celse moderne, ou Objections contre le christianisme aveô des réponses, Lunéville et Paris 1752, 12 p. III, rééd. 1765, 8o. Cette réfutation^ trop faible, avait été interdite à Nancy (V. Quérard).
3. Le Nouveau Testament de Mill était précédé de Prolégomènes utiles pour l'histoire du Canon. — Henry Dodwell (1641-1711) théologien, quelques années professeur d'histoire à Oxford (1688-91) avait publié en 1681 une dissertation sur les fragments de) Sanohoniaton. et en 1682 des Disseriations sur S. Cyprien, où il plaçait la rédaction des évangiiles s'ous Trajan.
4. L'obscurité de J.-C, le ref.us des juifs de croire en lui, le silence inouï de Philon et de Josèphe, qui parle pourtant de Jean Baptiste, l'absurdité criante de l'histoire des mages etc..
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Gautier répond faiblement à Tobjection tirée des deux genealogies du Christ : les juifs, dit-il, ne se sont jamais prévalus de leur désaccord, il est donc imaginaire. Matthieu a sans doute omis des générations que ses contemporains connaissaient (1). En présence des doutes que fait naître la constitution tâtonnante du Canon, il affirme hardiment : le canon date du jour où Jean écrivit son évangile pour compléter les synoptiques connus depuis 30 ans (2). Quand Mirabaud reproche à Jésus d'avoir renversé les lois en soustrayant la femme adultère au châtiment prescrit, il repond que les pharisiens n'avaient pas le droit légal d'être ses juges. La critique et la réponse portent bien la date d'un temps étranger aux choses de Pâme (3). Pour prouver que Jésus était connu sous Claude à Rome, il invoque Suétone et Tacite qui le montrent connu
sous Néron (4). ,
Mais il se relève quand Mirabaud, préludant aux exagérations énormes mais plaisantes de Voltaire, s'exerce à ravaler les Juifs, la nation la plus méprisable, d'une imbécile crédulité (5). Il les montre austèrement prosternés devant le seul vrai Dieu au miheu de l'effroyable corruption des autres peuples. L'accusation de fanatisme, portée contre eux par des païens pleins eux-mêmes de superstitions, n'a aucune valeur.
Mirabaud faisait une large part à l'hypothèse de l'illusion : les miracles du Christ n'ont peut-être existé que dans l'imagination des disciples. A quoi Gautier répond : les dons de l'Esprit que Paul réglemente chez les Corinthiens (6) ne sont pas une illusion ; de même sa conversion et ses propres miracles qu'il invoque. Il voit le parti que l'on peut tirer des épîtres incontestées, qui renferment, dit-il, les mêmes dogmes et la même morale que les évangiles (7). L'adversaire connaît bien la voie d'eau de la barque chrétienne : l'intervalle qui sépare les faits évangéliques de la rédaction des évangiles, et il essaie de l'élargir. Gautier la bouche
aussitôt avec les épîtres. ,
Tout compte fait, l'ouvrage de Mirabaud marque un progrès de la critique : la thèse de l'illusion fait son chemin dans les esprits.
t Mirabaud est presque toujours sérieux et fort. Gautier ne le rappelle qu'une seule fois à l'exactitude. Jésu6 a refusé 2 fois de faire des niiybcles devant les pharisiens. « Cependant le Celse moderne assure que la den^nde des pharisiens y est plus de 10 fois. Il y a des gens qui ont, pour ainsi dire, une imagination à facettes ». 152.