‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 251 sur 390 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

De TEncyclopédie à l'Emile

et au Dictionnaire philosophique

a Une ruine prochaine menace Tempire de J.-C. dans ce royaume ».

Fumel, évêque de Lodève.

(Mandement, 1759 p. 4).

Voici le cœur du siècle. En ces dix années capitales, la philosophie porte ses fruits dans le domaine de la pensée avant de les porter dans celui de l'action (1). Après 1764 les idées neuves se répètent ou s'exagèrent ; les « capucins athées » nous donnent le spectacle des violences d'Holbach, de la démence de Cloots, mais la décade qui a produit l'Encyclopédie, VEsprit, Emile, le Contrat social et le Dictionnaire philosophique a vu l'apogée de la philosophie française au xviii* siècle.

C'est le moment où les deux courants de pensée issus de Bayle aboutissent à des œuvres décisives : le rationalisme des âmes religieuses trouve sa formule dans le Vicaire savoyard, que nous avons vu lentement sortir de la pensée protestante influencée par le critique de Rotterdam. Le rationalisme de beaucoup d'esprits irréligieux achève son évolution logique, et, dépassant le déisme, conduit au positivisme déterministe que l'on confond avec le matérialisme athée.

Laissons pour le moment Rousseau, qui, singulier, doit être

étudié à part.

Les Cette décade marque, aux yeux des chrétiens, le déchaînement

tendances ^^ m^érialisme. C'est l'aboutissement de l'empirisme de Locke

positivistes devenu le sensualisme de Condillac (2), — du fatalisme de Spi-

1. Réhabilitation de Calas 1765, Réformes de Turgot 1774-76, Abolition de la question préparatoire 1780, Edit de tolérance 1787, Déclaration des droits 1789 etc..

2. Le phénoménisme de Hume est encore peu connu en France. Le premier ouvrage de Hume traduit en français fut l'Histoire naturelle de la religion, en

DE l'encyclopédie A L'ÉMILE

noza, qui a sourdement cheminé dans les esprits puisqu'à nouveau sa réfutation s'impose, mais qui s'est défornlé en panthéisme du hasard : le seul Diderot, s'il avait approfondi par la réflexion, l'étude et l'expérience ses intuitions de génie, pouvait jeter un pont entre le spinozisme et le monisme moderne. Mais le positivisme de Bayle seconde manière a la plus grande part dans l'orientation des pensers. Négliger la métaphysique inaccessible, donner à la philosophie et aux sciences des fins pratiques, fonder la morale sur les tendances essentielles de la nature humaine et les besoins des hommes vivant en société, telles sont les préoccupations désormais dominantes, et c'est Bayle chez nous qui les eut le premier.

Si le déisme perd du terrain, c'est qu'il paraît aussi indémontrable que le dogme. Il comporte un dépassement de l'expérience des hypothèses invérifiables, soit : des actes de foi. Or, encouragés par les gains positifs des méthodes d'observation dans les sciences de la nature, beaucoup d'esprits ne croient plus qu'à l'expérience et aux sens. Les deux seules parties intéressantes de « la philosophie » sont la physique et la morale, qui permettent d'a^zr sur le monde et les hommes pour le bien de l'humanité. Améliorer la condition physique et morale de notre espèce est désormais le soin de nos penseurs. Helvétius « qui a dit le secret de tout le monde » (1) jette les premiers fondements d'une morale positive.

Voltaire suit le mouvement général des esprits. Il n'est pas juste de l'opposer, lui déiste, aux matérialistes de l'Encyclopédie, ou de ropposer à lui-même. En deçà du déisme et du matérialisme, où vont les préférences des uns ou de l'autre, ils sont tous essentiellement positivistes et de plus en plus. Font-ils de la métaphysique, — c'est une nécessité de la lutte contre un passé qui adosse au surnaturel son édifice inhabitable. Sous leur dogmatisme de combat, qui oserait chercher une conviction arrêtée touchant les causes et les fins ? Il n'est pas évident qu'Helvétius soit matérialiste et le Dieu de Voltaire est parfois d'un fatalisme inquiétant. Mais l'aversion croissante de Voltaire pour la métaphysique la découverte qu'il fait de l'eff-royable mal du monde (2), son refus d'en tirer une conclusion ferme sur les choses en soi (3), ses

1759. Condillac maintient sans doute avec force la distinction des 2 substances mais II part de la sensation. On vit surtout en lui l'adversaire de la métaphy-

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