‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 277 sur 390 · Avignon 1756, 5 v. 12 ; 2« part. c · texte numérisé non relu

Avignon 1756, 5 v. 12 ; 2« part. c

« lui obéissons assez dès que nous savons jouir « de la vie. Nos « désirs sont les interprètes de ses volontés et nos sens ses ins- ( truments » (1). L'indécence des arts grandit, le divorce, la stérilité, l'adultère. Mais pourquoi craindre un Dieu vengeur ? <c Nos frayeurs feraient injure à sa bénigne clémence » (2). « Si « le chrétien se trompe, il faut dire que le mensonge est la source « des vertus et la vérité celle des vices » (3). Jugeons l'arbre à ses fruits, poursuit l'abbé Pichon (4). La doctrine des philosophes est fausse puisque leur morale est antisociale, le christianisme est vrai puisqu'il a fait la force des peuples chrétiens en les liant par le grand lien social : l'amour.

On combat sa morale au nom de la nature et du bien de la société, parce que cette morale proscrit la polygamie, lie les époux indissolublement, interdit le mariage entre proches, prescrit la chasteté. Dans un excellent chapitre sur « la dignité du christianisme dans l'ordre de la nature », Pichon serre le débat et, pour la première fois à notre connaissance, montre la haute valeur sociale de ces lois si gênantes pour l'individu.

La polygamie, qu'on vante de confiance, fait l'infériorité des peuples asiatiques. Les peuples supérieurs, comme les Romains, se sont élevés à la monogamie pour en déchoir au temps de leur décadence. Elle ne remédie pas à l'adultère car le voluptueux est comme l'avare. On ne pense pas à l'avilissement de l'homme par l'injustice habituelle qui résulte de l'inégalité des sexes, à l'avilissement des femmes esclaves, aux jalousies, aux fureurs de

1. Pensées philosophiques d'un citoyen de Montmartre (an.). La Haye 1756, 12. C'est un original petit livre, mordant : « Le public connaisseur est révolté de voir un académicien parler esprit pendant demi heure sans dire un petit mot du bon Dieu, ne fût-ce que pour rire » (c. 56). Il singe les procédés de la critique : « Il est faux que les impiétés de Théophile [Voltaire] l'aient fait « enfermer 2 ans à la Conciergerie et enfin condamner au bannissement. 1^ les « auteurs qui le rapportent étaient des gens crédules et prévenus... 2» aucun « historien danois ni moscovite n'en parle... 7« en 1800 ce sera 10 degrés au « dessous de la probabilité » (c. 74). Le P. Sennemaud, jésuite, né à Limoges en 1699. enseigna les humanités et la philosophie et fut 7 ans supérieur. — « La montagne de Montmartre s'appelle la Cité des ânes à cause du grand nombre de moulins à vent qui s'y trouvent ». C'est bien là que devait se placer « ce redoutable athlète à longues oreilles ». Grimm III, 208.

4. « La raison triomphante des nouveautés, ou Essai sur les mœurs et l'incrédulité, par M. l'abbé P*** D. en T., Paris 1756, 12. C'est le 1« ouvrage de cet auteur, né au Majis en 1731 mort en 1812, chanoine supérieur des communautés de filles du diocèse du Mans, historiographe de Monsieur. Il refusa en 1791 l'évêché constitutionnel de sa ville natale. Cet essai ,€st ^supérieur à ses autres écrits apologétiques : Cartel aux philosophes à 4 pattes 17 &3 ; Les arguments de la raison en faveur de la religion et du sacerdoce, ou Examen de l'Homme, d'Helvétius. 1776. « C'est une chose bien malheureuse pour la religion d'avoir de pareils défenseurs », dit Grimm, ce bon apôtre. III, 224.

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Taniour non satisfait. Enfin la polygamie, contrairement à l'opinion de ces messieurs, ne favorise pas la fécondité de l'homme (1). Le sérail d'un roi de Maroc donna 182 enfants de 1.400 femmes. Contre le divorce Pichon dresse les enfants. Sur la chasteté il tient un langage peut-être mal intelligible à ses adversaires : là où il y a plus de force d'âme, « il y a par une suite ordinaire « plus de bonne foi, plus d'humanité, plus de vrais et d'honnêc tes citoyens », car développer la vertu personnelle, c'est donner une nouvelle force aux vertus sociales.

A ceux qui objecteraient qu'il y a beaucoup d'incrédules honnêtes, Tricalet répond qu'on est beaucoup moins exigeant pour la vertu des incrédules que pour celle des croyants. On se contente avec eux de l'honnêteté la plus banale, on ne s'attend pas qu'ils soignent les malades ou visitent les prisonniers (2).

Après l'immoralité, l'afFaiblissement du patriotisme. Les philosophes ravalent nos plus grands princes, Charlemagne, Louis X/V (3). « Nous ne sommes plus citoyens. Un misérable « intérêt personnel a saisi la plupart des esprits et a totalement « éteint cet amour patriotique qui mérita jadis à nos pères le « précieux titre de Conservateurs, de Restaurateurs et de Héros. « Quand on secoue le joug de la religion, on secoue insensiblei< ment tout autre joug » (4).

Si l'incrédulité relâche le sentiment moral et national, elle livre les libertins aux frayeurs de la mort. Certains écrivains agitent ce spectre. L'un évoque la félicité trompeuse d'Ariste qui, saisi de colique dans un festin, devient infirme et se convertit (5), l'autre nous convie au lit de mort d'un philosophe (6). Un appel à la

1. Sans doute, mais les apologistes soutenaient que Dieu l'avait permise aux patriarches pour peupler la terre.

2. Les motifs de crédibilité, Paris 1763, 2 v. 12, t. I, 4* part. Tricalet (1696- 1761) fut directeur et professeur dans la communauté de St-Nicolas du Chardonnet.

3. Le Prévôt d'Exmes : « Réflexions sur le système des nouveaux philosophes », Francfort 1761, 16. « Si ce militaire ne fait pas mieux la guerre aux ennemis du roi qu'aux philosophes, il est à craindre qu'il ne soit jamais maréchal de France ». Gritmm IV, 470.

4. Caraccioli : « Le langage de la raison », Paris 1763, 12 p, 180. C'est un recueil de réflexions morales d'un conservateur brave homme, naïvement intolérant, injurieux, dont le bon sens se manifeste çà et là par quelques cousps de boutoir bien donnés,: que les philosophes cessent de prêcher, ou de fronder les missionnaires qui ne font pas autre chose qu'eux.

5. Jolicart : « Le faux heureux détrompé, ou l'impie fortuné devenu analheureux » (an.). Bruxelles (Besançon) 1758, 12.

6. Gros de Besplas : « Le rituel des esprits forts, ou le voyage d'outre monde en forme de dialogue », Paris 1759, 12'; rééd. 1762 avec le sous titre : « ou le tableau des incrédules modernes au lit de la mort ». L'auteur, prêtre de la communauté de St-Sulpice, voyait beaucoup mourir, car il assistait les suppliciés. Il obtint, par un sermon pathétique prêché devant Louis XV, la suppres-

DE l'encyclopédie A l'ÉMILE

peur, c'est à quoi se réduit pour ces apologistes médiocres la preuve psychologique, l'appui qu'apporte l'expérience à une foi qui seconde la nature, aide l'homme à remplir sa destinée et à gagner la sagesse suprême où aboutissent toutes les religions et toutes les philosophies : accepter.

Ce genre de réfutation devait tourner insensiblement à la satire personnelle. On s'en est aperçu, la lutte prend fréquemment ce caractère, mais aucun défenseur de l'autel ne pourra disputer à Voltaire la maîtrise de l'injure et de l'ironie.

De fades allusions et de grossières accusations d'improbité ne parviennent pas à rendre plaidante la comédie de Palissot, à laquelle le public bien pensant fit un succès après la tourmente de 1759 (1). Cydalise, mère philosophe, veut faire épouser à sa fille Rosalie non Damis qu'elle aime et que son père lui promit avant de mourir, mais le philosophe Valère, flatteur intéressé. Mépris de l'autorité paternelle, apologie de l'intérêt personnel (2) amour égoïste du genre humain (3), hypocrisie des philosophes!

sion de cachots infects où pourrissaient les prisonniers. - La démonstration du « Rituel » repose sur une équivoque. Ce n'est pas de sa doctrine qu'on représente le mourant inqmet mais de ses péchés. Il faudrait représenter un incrédule vertueux tourmenté cependant par sa mauvaise doctrine. Tout ce qu'on peut conclure d'un tel ouvrage, c'est qu'il faut bien vivre. - « J'observai, dit Fréron que quelques réponses aux objections des prétendus esprits forts étaient trop faibles ». An. ht. [53] 1762, t. IV. « L'auteur n'est pas un esprit mais un esprit plat ». Grimm V, 13. -. Cf. Touron : « Parallèle de l'incrédule et du vrai fidèle, ou l impie en contraste avec le juste pendant la vie ei à la mort ». Paris 1758, 12. « Comme on ne connaît point de fidèle qui veuille se ranger parmi les « impies à la mori, il n'est point aussi de libertin, s'il n'est dans le délire, qui « ne voulût alors avoir vécu en chrétien et pouvoir mourir en vrai fidèle ». 47.

1. Les Philosophes, comédie en 3 actes, en vers, Avignon 1760. 8«. Pompignan avait flétri les philosophes le 10 mars à l'Académie ; le 2 mai Palissot les ridiculisa sur la scène. La « personnalité » la plus forte visait Rousseau, à quatre pattes. La cour encouragea les représentations et Fréron déclara l'ouvrage : « d'un homme de beaucoup d'esprit et d'un bon citoyen ». An. lit 6 mai 1760 t. III, 216. Collé constate que la pièce « fait beaucoup d'impression sur la plupart des gens qui la voient ». elle est approuvée par les pères de famille, la noblesse de robe. « beaucoup de gens du monde qui sans être dévots sont croyants et que les Encyclopédistes dans leurs ouvrages ont confondus avec les sots... Le vulgaire des hommes fortifie encore le parti de ces derniers et pense que l'on défend celui de la vertu en attaquant les nouveaux philosophes ». Journal [72] , mai 1760 t. II, 240 sq. Grimm exprima son dégoût, IV, 238.

2. « L'homme est toujours conduit .par l'attrait du bonheur C'est dans ses passions qu'il en trouve la source ».

Aussitôt le philosophe Carondas fouille la poche de Valère.

3. « Je ne m'attendris plus que sur l'humanité », dit Cydalise. A quoi Damis riposte : ...« ma foi je les soupçonne

D'aimer le genre humain, mais pour n'aimer personne ».26. L'abbé Coyer blâma Palissot dans son « Discours sur la satire ». 1760. Lfcs Petites lettres sur de grands philosophes de Palissot, Paris 1757, 12, accusent les philosophes de vanité et combattent l'idée de progrès, maisi sont d'un intérêt bien mince. « L'auteur est un bon diable, malgré tout ce qu'il fait pour être méchant ». Grimm III, 447.

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tels sont les thèmes que l'auteur croit développer à la honte d*Helvétius et de Diderot.

Lignac, dans son Examen sérieux et comique, caricature Helvétius, président des lettrés de France : il devient fou quand un singe parlant lui saute sur les épaules, car il ne peut pas raisonnablement admettre que les animaux parlent. Caraccioli leur interdit de blâmer le célibat des moines : « Nos déclamateurs « contre le célibat seraient-ils bien aises qu'on les contraignît de « prendre une femme, eux qui, pour l'ordinaire, n'en veulent « connaître que d'une manière illégitime ? » et, poursuivant sur le ton d'un prolétaire malthusien moderne, le colonel marquis ajoute : « il faudra apparemment peupler l'Univers pour leur « fournir de jolies maîtresses et pour offrir des victimes aux « conquérants qui se plaisent à détruire l'espèce humaine » (1).

Linguet stigmatise leur lâcheté. Un apôtre prêche avec une noble hardiesse. « Mais le philosophe ménage avec soin ses « expressions. Amoureux tout à la fois de son bien-être et de ses « opinions, il ne découvre les unes qu'autant qu'il le faut pour « les répandre sans exposer l'autre. Vil hypocrite, il se met à « genoux dans les temples du Dieu qu'il apprend à mépriser... « Il se vante même de ce lâche subterfuge » (2).

On le voit, nous sommes loin du temps où Bayle faisait illusion. Le mal éclate à tous les yeux. Il gagne la province par les jeunes gens retour de Paris (3). Les compagnies s'y divisent déjà en

1. L'Univers énigmatique, Avignon 1759 et 1761. 8°. Le titre s'explique ainsi : le mystère est partout dans le monde, pourquoi s'^onner qu'il soit dans la révé-

2. Le Fanatisme des philosophes, Londi-es et Abbeville 1764. 8° (V. Grîmm X VI, août 1764). C'est une diatribe, vraie parodie du « Discours sur les sciences et les arts ». qui impute à la philosophie tous les méfaits de la civilisation. — Malgré sa grossièreté, Linguet a malheureusement ici raison ; nos philosophes, Diderot mis à part, ont très exceptionnellement brillé par le courage. Bayle avait donné l'exemple de cette prudence, Toland l'avait conseillée dans son a Pantheisticon ». VoZ/aire présentant sa langue à l'hostie ou extorquant 1 absolution à un capucin {Desnoireterres V, 27 ; VII, 230), Heluètius rédigeant la plus affligeante palinodie que la peur ait dictée à un brave homme, ne faisaient guère honneur à la Pensée. Le dernier historien d'Helvétius s'est donne un mal infini pour améliorer la chose par les mots. Disons en bon français que son caractère n'était pas à la hauteur de son talent. Ce divorce est fréquent partout, en France, au xviiie siècle, chez les philosophes. Les ricanements de leurs ennemis, 1 embarras de leurs amis prouvent que les normes du jugement moral étaient, sur ce point particulier, assez sensiblement les mêmes que les nôtres. — // raz/air que la Chine fût évangélisiée, tel est le fond de la pensée chez ceux qui excusaient les dissimulations des missionnaires jésuites. Il fallait que la raison et l'humanité triomphassent de l'intolérance et de la superstition, tel est le sentiment qui nous rend indulgents aux défaillances d'hommes que nous aimons Soit, mais un malaise subsiste, à voir le mensonge au service de 1» venté.

3 V le P Valois : « Lettre d'un père à son fils sur l'incrédulité « s. 1. n .d. 1756* 16 et 1767. « Comme il n'a pas inventé la poudre, dit Grimm, ses coups

DE L ENCYCLOPEDIE A L EMILE

gétique

esprits forts et esprits faibles ; Homais y règne faute de savants, un Homais dans le goût du siècle, impertinent et libertin. A Paris « les Savoyards commencent à penser dans le grand et les Décroteurs parlent d'humanité » (1).

Aussi voit-on pour la première fois quelques apologistes marquer du découragement. Le P. Touron dit qu'il faut se borner à préserver les fidèles. Pour les autres « leur parti est pris » (2). Fumel, évêque de Lodève, l'auteur du mandement le mieux documenté (3), prescrit de s'informer au confessionnal si les fidèles ne lisent pas les productions des philosophes. Il montre la foi, les mœurs, le gouvernement (4) menacés. Les évêques imputent naturellement à la seule impiété la démoralisation publique aux multiples causes (5). Aussi des hommes, personnellement peu dévots, comme Mirabeau, estiment-ils qu'il faut une religion pour le peuple et pour ceux qui pensent comme le vulgaire (6).

Maintenant les prédicateurs s'émeuvent. Ils ont pu cons- La prédica-

tion apolo-

ne feront mal à personne ». III, 281. Pichon écrit : « Le crédule provincial commence aies recevoir (les incrédules) comme des diviiwtés subalternes y>. ~ La Raison triomphante, 23.

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