‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 293 sur 390 · Préservatif, p · texte numérisé non relu

Préservatif, p

3. L'auteur d'une Analyse des principes de M. J.-J. Rousseau (attribuée à Puget de St-Pierre) La Hay<e 1763, 16 soutient qu'il est possible d'enseigner Dieu à l'enfant sans anthropomorphisme. L'enfant met une diiférence entre lui et la pierre ; il a ainsi l'idée de son âme. De cette idée d'âme invisible il passe facilement à l'idée d'un Dieu invisible. Gerdil, dans ses Réflexions sur la théorie et la pratique de l'éducation contre les principes de M. Rousseau, Turin 1763, 8o, fait comprendre l'immatérialité par des comparaisons tirées de la pensée, du désir. Il reproche à l'auteur d'Emile de méconnaître l'utilité de VHistoire sainte pour l'éducation : « Jamais l'homme ne fut peint avec plus de vérité » p. 135. Rousseau disait que de tous les ouvrages écrits contre lui, celui de Gerdil lui paraissait le seul digne d'être méditlé. Il ne porte maUieureusèment que sur le 1" livre d'Emile. \. Grimm [73] V, 456.

4. Né à Limoux (Aude) en 1717. curé de Vaux près d'Auxerre, et protégé de Caylus, écrivit aussi contre d'Holbach et Naigeon (V. Ribliogr. 1769, 1775). Emprisonné deux ans sous la Révolution, il mourut à l'hospice en 1796.

Ui'

comme aux autres. La victoire sur les passions et la paix intérieure sont des signes qui ne trompent pas. Les sentiments de joie et de force qu'éprouvent les chrétiens de tous les siècles, ne sont nas le fruit de l'enthousiasme ou d'une imagination échauffée, car, étrange délire que celui qui rétablit l'ordre dans l'âme au lieu de le troubler.

« Comment pourraient-ils douter après cela que la religion qui les guide ne « fût p™ véritable?... On leur dit de prier par J.-C .s le font et .Is se l sentent forts. On leur dit que s'ils négligent la prière ils seront faibles ; ns cessent de prier et ils sont faibles. On leur apprend que 1 amour de J -C rempm l^me d'une sainte joie ; ils cherchent à lui plaire et ils se « t;ou;ent"oncièrement contents. On leur dit qu'il y a plus de pla.s.r dans « îes"Irmes de la pénitence que dans les joies des théâtres, .Is font pen.tence « et ils éprouvent la douceur de ces larmes » (1).

Les mystères, ils les croient, à cause de leur union avec la doctrine qu'on leur prêche, « et ils sont justement persuadés qu'une (. religion si bienfaisante ne va pas se trouver en défaut de la « moitié ; parce qu'il leur paraît impossible que Dieu qui est « l'auteur de la vérité, ait permis une union si bizarre ou plutôt

« si insensée » (2). ^

Reinaud ne prend pas garde que, sauf en ces dernières lignes, il abonde dans le sens de Rousseau. C'est bien le témoignage intérieur, immédiat et universel, qui garantit l'évangile au Vicaire et aux simples, et non l'histoire ou la philologie.

Mais, au sens de Rousseau, ce témoignage intérieur ne saurait garantir les miracles et les dogmes inintelligibles. Ce départ dans le contenu d'un livre déclaré divin est en scandale aux apologistes, qui se désolent ou s'impatientent comme le faisait de Beaumont, ç.

Caraccioli formule nettement leur opinion commune : « 5^i « l'évangile est l'ouvrage de Dieu en ce qui concerne la morale, il « doit l'être également dans ce qu'il nous dit des mystères. C'est « le même oracle qui nous déclare que J.-C. ne fait qu'un avec « son père et qui nous prêche l'amour des ennemis » (3). Depuis

2 7b Bien entendu l'auteur n'admet la possibilité de cette ext)érience que chez les catholiques, et quand on lui dit : nous pouvons vilvre en saints sans croire à J.-C, il répond hardiment : essayez, je vous en defle (c. 23). De Law lahnier, évêque in partibus (1718-88) a développé la même idée dans ses Essais sur la religion chrétienne et sur le système des philosophes modernes, Pans 1/70. 12, qui sont une réfutation d'ailleurs banale du Vicaire savoyarde

3 Le cri de la vérité contre la séduction du siècle. Paris 176o, 8« p. 63. Let ouvrage, mieux composé et plus « actuel » que les autres productions du même auteur, qui écrivait trop, est iout vibrant de douleur et de pieté; J^ousse^ua longuement expliqué dans les Lettres de la Montagne qu'il ne considérait pas

J.-J. ROUSSEAU

quand l'imposture parlerait-elle le langage de la vérité ? Rousseau apporte une conception nouvelle du Christ, aussi étrangère aux philosophes qu'aux croyants, celle d'un prophète à la fois saint et thaumaturge, opérant des prestiges sans être imposteur. On voit, au déconcertement des deux partis, que les esprits ne sont pas mûrs pour cette idée, que cent ans de labeur allemand finiront par rendre admissible (1).

Mais sans s'attarder à gémir sur les contradictions, un curé de village, l'abbé Maleville, mit le doigt sur le point faible de la méthode : la preuve par le sentiment intérieur vaut aussi bien pour l'Alcoran. Il faut en revenir aux témoignages humains et à la critique historique (2). —

La plupart des réfutateurs abordent ce problème du critérium de la vérité religieuse par les miracles. , Un grand désarroi règne dans les esprits à ce sujet.

Depuis longtemps, les théologiens étaient divisés sur la question de savoir si le diable pouvait en faire ou s'ils étaient réservés à Dieu seul. Les protestants, les jésuites tenaient en général la première opinion, pour expliquer les prodiges dont se vantent les religions fausses. Les jansénistes défendaient le pouvoir exclusif de Dieu, non sans l'arrière pensée de conserver aux miracles de St-Médard leur valeur apologétique. Houteville avait affaibli cet argument traditionnel, Prades l'exténuait. C'est après ce travail de désagrégation et dans l'incertitude des esprits, que Rousseau établit avec une dialectique rigoureuse ces deux principes : 1** — le vrai miracle est indiscernable, 2** — le garantir par la doctrine, c'est lui ôter toute force de preuve. De l'extrême confusion des réponses qu'on lui oppose, se dégage en effet l'impression qu'une preuve qu'on doit prouver n'en est plus une.

Un prêtre, Hervieu de la Boissière (3), admet comme Beaumt>'nt que le miracle n'est pas un privilège de Dieu et de l'église. Un

Jésus comme un imposteur et que les incredibilia de l'évangile viennent peutêtre de ses disciples qui ont mal compris ou mal rapporté (t. X, 234 n.) ; mais personne n'a voulu l'entendre.

1. Voir un exemple de cette incompréhension radicale chez un homme intelligent, Claparède l'auteur des Remarques d'un ministre de l'évangile sur la 3* des Lettres écrites de la montagne^ s. 1. 1765, 8». C'est la rédaction de ncrtes prises pour préserver un catéchumène.

2. « L'un reconnaît l'esprit divin dans l'Alcoran, Fautre le reconnaît dans l'Evangile ». Examen approfondi des difficultés de M. Rousseau contre le christianisme catholique, Paris 1769 12, p. 165. L'auteur était curé à Domme, près de Sarlat. Il écrivait sous l'anonyme. V. supra p. 392.

3. Traité des miracles dans lequel on examine 1» leur nature et les moyens de les discerner d'avec les prodiges de l'enfer, 2» leurs fins, 3» leur usage. Paris 1763, 2 V. 12.

Désarroi

des esprits

sur

la question

des

miracles

■■tftiii nffuinaa—B— i^^y

examen est nécessaire pour le discerner : avant l'établissement de la doctrine, par ses circonstances et son but, après, par la doctrine elle-même. Ce dernier point seul, dit-il, le distingue des déistes qui, même après la révélation, soumettent les miracles au tribunal de la raison, — Mais les examiner à la lumière de la doctrine n'est-ce pas les soumettre au tribunal de la raison ? C'est l'objection d'un contradicteur (1) qui remarque : si la raison a pu connaître des premiers miracles, elle suffit toujours ; mais si le diable peut en faire, elle aura de la peine à discerner les vrais.

Formey, dans son monstrueux Emile chrétien (2), où il remplaçait sans façon la « Profession de foi » par une apologie de son crû, tourne résolument en cercle : Il faut premièrement, dit-il, « que ce qu'il y a d'extraordinaire dans la doctrine ne soit pas en « contradiction avec les vérités dont l'esprit a déjà une connais- « sance évidente, secondement que ce que la doctrine renferme « au-delà de ces vérités évidentes soit prouvé par des miracles. « En ce cas, les miracles tirent leur force de la doctrine et la « doctrine justifie les miracles » (3).

L'abbé Sigorgne distingue 3 cas (4). Si la doctrine est bonne, il n'est pas besoin de miracles ; mauvaise, les miracles qui l'appuient sont évidemment faux ; indifférente, les miracles la prouvent. — Soit, mais le miracle est tantôt juge, tantôt jugé ; nous ne sortons pas du cercle. Rulié, curé de St-Pierre de Caen, recule sur les lignes d'Houteville : même si le prodige est l'effet de lois inconnues, il reste que l'annoncer et le susciter au moment voulu est un miracle (5). De Keranflech, frappé de la justesse des critiques de

1. Lettres à l'auteur du Traité des miracles (an.). En France 1767, 12. Hervieu répliqua par une Défense du Traité des miracles, 1769. 12.

2. « consacré à Vutilité publique ». Berlin 1764. 2 v. S». Ce brigandage littéraire était, même au xviii» siècle, un trait d'effronterie. Formey a réfuté les principes d'éducation de Rousseau dans VAnti Emile, Berlin 1763. S», où il professe un monarchisme utilitaire et intolérant. La religion, même fausse, est bonne pour le peuple et pour soutenir le trône. V. sa lettre à Rousseau du 7 juil. 1/60, citée par Masson I, 281.

4. Lettres écrites de la plaine en réponse à celles de la Montagne (an.) Amst. 1765, 16. Sigorgne (1719-1809) professeur de philosophie au collège du Plessis, avait introduit le newtonisme dans l'enseignement de l'Université. Nommé doyen de la cathédrale de Mâcon et vicaire général, il écrivit des ouvrages de science, de philosophie, d'apologétique. Son « Philosophe chrétien » (1765 et 1776) est destiné à la jeunesse. Il fut nommé en 1803 correspondant de l'Institut — Un autre auteur, François Aubert, essaie de rendre au miracle son autorité de critère unique et absolu, en réduisant aux seules visions des faux prophètes les prodiges que la doctrine juge : Réfutation de pélisaire et de ses oracles, MM. J.-J. Rousseau, de Voltaire etc.. (an.) Basle et Paris 1768, 12.

5. La religion chrétienne prouvée par un seul fait, ou dissertation ou l on démontre que des catholiques à qui Huneric roi des Vandales fit couper la lan-

J.-J. ROUSSEAU

antisocial

Rousseau, se réfugie sous l'aile de Malebranche, asile des catholiques indépendants qui veulent maintenir le miracle sans renoncer aux volontés générales (1).

La cause est jugée ; l'incertitude des uns, l'abdication des autres marquent l'effondrement de la preuve classique, menacée de passer au rang d'argument secondaire et d'un maniement périlleux.

Mais le contempteur des miracles ébranlait à son tour la preuve Le christiala plus chère aux chrétiens de son siècle, celle qu'on pouvait tirer nisme des bienfaits sociaux de leur foi. Dans « Emile », il vantait encore ces bienfaits : « Nos gouvernements modernes doivent incontesta- « blement au christianisme leur plus solide autorité et leurs revoie lutions moins fréquentes » (2). Mais le chapitre 8 du Contrat social faisait du vrai chrétien un mauvais citoyen et un mauvais soldat et les Lettres de la montagne montraient qu'une religion universelle, « inspirant l'humanité plutôt que le patriotisme » (3), est utile au genre humain, mais nuisible à l'état. La résignation chrétienne, plus propre à faire des esclaves que des citoyens, favorise la tyrannie.

Roiistan, avec l'approbation de Rousseau son ami, combattit cette thèse dans un ouvrage intitulé Offrande aux autels et à la patrie (4).

gue, parlèrent miraculeusement le reste de leur vie ; et où Von déduit les conséquences de ce miracle contre les Ariens, les Sociniens et les Déistes et en particulier contre l'auteur d'Emile... (an.) Paris 1766, 12 (c. 14).

1. Dissertation sur les miracles pour servir d'éclaircissement au système de l'Impuissance des causes secondes. Rennes 1772, 8o. L'auteur est un chrétien laïque, ennemi des théologiens et qui sait apprécier les bonnes raisons de l'adversaire. Une des réfutations les plus honorables, celle de Claparède, pasteur et professeur en théologie, ne traite pas des rapports du miracle et de la doctrine : Considérations sur les miracles de l'évangile pour servir de réponse aux diffir» cultes de M. J.-J. Rousseau dans sa 3^ lettre écrite de la Montagne, Genève 1765, 8«. L'auteur, « homme d^'esprit » d'après Grimm, montre que J.-C. attachait au miracle une valeur de preuve, explique aisément pourquoi il refusa d'en faire en quelques circonstances, et pourquoi il réclamait la foi préalable et le secret. Mais il établit mal le discernement du miracle et ne iustifle guère les guérisons par degrés. Voici sa conclusion : « chaque dogme de l'évangile tient à quelque fait (miraculeux) qui l'accompagne, le met au-dessus de toute contestadion ou • sert à le rendre plus sensible. J.-C. promet la r'ésurrection et il ressuscite ; le bonheur du ciel et il monte au ciel ; le pardon de nos offenses et la mort qu'il souffre est un sacrifice qui les expie » p. 248. — L'ouvrage de Claparède eut du succès en pays protestant et fut traduit en allemand et en anglais. Il provoqua les Questions sur les miracles qu'un « jeune proposant », — Voltaire,

adressait à son professeur (V. Grimm VI, 407). Quant à Rousseau, il. écrivit : « Comme mes plantes et mon bilboquet me laissent peu de temps à perdre, je n'ai lu ni ne lirai ce livre »... Let. à d'Ivernois, 20 juil. 1765.

Page 1