I. — L'ÉVEIL DE LA CRITIQUE
Il est possible que ces deux hommes fussent arrivés seuls à concevoir la critique biblique indépendante. Mais Hobbes (1), Spinoza, La Peyrère (2), les y ont aidés. Bien qu'ils ne l'avouent pas, cette influence nous paraît difficilement contestable.
Le sens Pour appliquer à l'étude de la Bible les règles que, depuis la
littéral Renaissance, les savants appliquaient avec plus ou moins de rigueur à l'étude des textes profanes de l'antiquité, le catholique avait à déchirer deux voiles : la croyance au livre inspiré et la foi à la tradition dépositaire du vrai sens. Le préjugé du livre saint occupait seul le protestant, mais bien plus fortement encore que le catholique, puisque l'Ecriture, que Rome subordonne à la Tradition, était pour les réformés l'unique règle de la foi. Les traditions de Texégèse orthodoxe n'étaient pas pour eux contraignantes. Sans parler des sociniens, que la liberté d'examen rendit aussi hardis qu'on pouvait l'être, les réformateurs avaient jeté par-dessus bord, en même temps que les Pères et le moyen-âge, une bonne part de l'exégèse allégorique, et, depuis l'origine, les érudits protestants contestaient les interprétations par lesquelles l'Eglise appuie de textes les dogmes proprement romains. D'ailleurs, mettre la Bible aux mains de tous c'était préparer la sou-
1. Nous ne parlons pas des initiateurs Capelle et Morin, dont Porthodoxie n'était pas suspecte. Dans son « Lévialhan », III, 33, Hobbes traite « du nombre, de l'ancienneté, de l'autorité et de rinterprélation des livres de la Bible ». V. infra p. 50.
2. Le protestant La Peyrère, de Bordeaux (1594-1676), soupçonna, en lisant au chap. 5 de l'épître aux Bomains : « Comme par un seul homme le péché est entré dans le monde », etc. qu'il y avait eu des hommes avant Adam. Il profita d'un séjour aux Pays-Bas pour exposer sa thèse dans un livre qui fit scandale : « Prœadamitœ sive exercitatio super versibus 12, 13, 14, capitis V epistolae Pauli ad Bomanos, quibus indicantur primi homines ante Adamum conditi. » 1655, 4». L'ouvrage fut brûlé par le Parlement de Paris. L'auteur, arrêté à Bruxelles sur l'ordre de l'archevêque de Malines, obtint sa liberté en abjurant le protestantisme et en se rétractant à Bome. Il devint bibliothécaire du prince de Condé.
JEAN LECLERC ET RICHARD SIMON
veraineté du sens littéral dans les esprits peu entraînés à la théologie.
C'est cependant le catholique qui formula de la façon la plus moderne les exigences de la critique scientifique. Cela tient non seulement à la qualité plus solide de son érudition orientale, mais surtout à l'assurance qu'il avait ou feignait d'aVoir en la tradition, antérieure et supérieure à l'Ecriture. Les fréquentes sorties de Simon contre les protestants (1) et leur superstition de la Bible, ne sont à notre avis qu'une habileté, peut-être à demi-consciente, pour rassurer les autorités ecclésiastiques. En insistant sur le caractère relatif et secondaire de la tradition écrite, idole des protestants, il se donnait les coudées plus franches pour la critiquer (2), mais la contre-partie manquait, car il se gardait d'autre part d'exalter imprudemment la tradition orale. Il n'a pour elle que des louanges convenues ; en réalité, il lutte sans cesse pour échapper à son étreinte, Bossuet ne s'y est pas trompé.
Bossuet le blâma, puis le persécuta pour avoir essayé, dans la « Version de Trévoux », de traduire le Nouveau Testament selon la vérité philologique, non selon la vérité catholique (3). Quand les Pères ont fixé le sens d'un mot ou d'une phrasé sur lesquels l'Eglise appuie un dogme, la linguistique et la grammaire n'ont plus voix au chapitre. Ainsi les mages adorèrent l'enfant Jésus (Mat. 1, 11). Ne dites pas qu'ils le saluèrent ou qu'ils lut rendirent hommage ; vous nous ôteriez une preuve de la divinité du Christ. Mais le « moqueur déclaré », comme l'appelait son grand adversaire, se débattait ou pirouettait sans céder. Car « il y a bien de « la diff*érence entre le sens théologique et celui qu'on appelle « grammatical ou littéral. Un interprète doit toujours avoir devant « les yeux ce dernier. Autrement chacun prendra la liberté de « traduire l'Ecriture selon ses préjugés, et alors ce ne sera plus « interpréter la parole de Dieu, mais l'expliquer selon ses idées » (4). Les traducteurs des divers partis font du N. T. un traité de dogmatique.
1. Précaution analogue chez les jansénistes. I.e zèle déployé par Port-Royal contre ces frères spirituels qu'étaient les calvinistes tient un peu à leur ardent désir de mettre leur orthodoxie au-dessus du soupçon.
2. Les « modernistes » contemporains ont, eux aussi, tiré grand parti de cette relativité, admise par l'Eglise. M. Margival se trompe, à notre avis, lorsqu'il accepte bon jeu bon argent la tactique de Simon et le croit bon catholique sur sa parole. Mais M. Margival est un disciple moderne de Simon et a besoin des mêmes sûretés.— Essai sur R. Simon et la critique biblique au XVII* siècle, Maillet, 1900, 8».
3. « Nouveau Testmnient de N.-S. J.-C. traduit sur l'ancienne édition latine avec des remarques ., Trévoux, 1702, 4 v. 8<>. Bossuet condamna l'ouvrage, amsi que le cardinal de Noailles, et publia contre lui 2 Instructions, Paris, 1702-3, 2 V. 12.
4. Hist. crit. des Versions du N.-T., 1690, 4«, p. 447. V. note suivante.