II. — Les défenseurs de la tradition
Deux auteurs, Toratorien Bernard I^my(1) et le bénédictin Jean Martianay (2) firent une défense générale de l'authenticité des livres de la Bible et en particulier du Pentateuque, sans réfuter nommément Simon et Leclerc. Mais trois autres attaquèrent les grands critiques. Avec eux, plus encore qu'avec les réfutateurs de Spinoza, la défense du christianisme traditionnel se localise. C'est une lutte corps à corps avec les novateurs du jour, sur les points précis où ils innovent.
Le premier en date est l'oratorien Le Vassor, qui dirigea contre Simon et Leclerc en 1688 un traité de la Véritable religion (3), où iî combattait les théories modernes sur l'authenticité des livres de l'Ancien Testament et sur l'inspiration. Il vise les trois critiques : le juif, le catholique, le protestant, mais ceUii qui l'irrite le plus
1. Apparatus ad Biblia sacra, Grenoble, 1687 foL L'édition française parut en 1693 sous le titre d' «c Introduction à l'Ecriture sainte où l'on traite tout ce qui concerne les juifs... avec l'histoire du texte original de l'Ecriture, des versions, des polyglottes et des paraphrases ». Cet ouvrage eut un gros succès et fut réimprimé en 1697, 1699, 1709 et 1720. L'auteur y résume brièvement les raisons classiques de l'authenticité des livres saints, sans aucune digression apologétique. Son érudition porte surtout sur les mœurs des juifs et l'histoire naturelle de leur pays, plus que sur la philologie.
2. Ses Traités de la vérité et de la connaissance des livres de la Sainte Ecriture, Paris, 1694-97 et 1703, 4 v. 12, sont sans valeur. Ils visent Spinoza, La Peyrère, Hobbes, et leur auteur, qui ne soupçonne pas les dilïlcultés de croire, pense, en faisant des syllogismes, se mettre sur le terrain de Spinoza. Sa défense de la Vulgate soutient une thèse désespérée : « Continuation du 1" Traité des Ecritures, où Von défend la Bible de Saint Jérôme contre la critique de M. Simon ». Ib., 1699, 12. Lenfant, cihapelain du roi de Prusse, critiqua son l*"' Traité dans « Réflexions et remarques sur la dispute du P. Martianay avec un juif ». iV. rép. let. 1709, p. 479, 599 ; J. sav. 1698, p. 151; M. Tréu., 1703, p. 1588 ; Dupin : « Bibliothèque ecclésiastique » ; « Hist, lit. de la congrég. de St-Maur », p. 382 ; Tassin : « Hist. des savants de la congrég. de St-Maur », t. I.
3. Paris, gr. 4«. V. J. sav., 1689, p. 32. L'auteur quitta l'Oratoire 2 ans plus tard et se retira en Hollande, puis en Angleterre où il se lit anglican.
JEAN LECLERC ET RICHARD SIMON
est naturellement celui qui fait un si mauvais usage des bienfaits de l'Oratoire.
Ce n'est pas que Le Vassor soit sans culture ; on le sent de la maison qui a produit tant de bons esprits (1), mais il manque d'érudition. Il a de l'Ecriture la connaissance d'un homme pieux qui l'a beaucoup lue pour s'édifier (2). Il a lu les ouvrages conteml^orains les plus courants, mais il ne paraît pas savoir l'hébreu ; il ne connaît le Talmud que par les ouvrages de Lightfoot (3) et de Simon lui-même. N'osant pas s'engager dans la chronologie, il prouve expéditivement l'accomplissement de la prophétie de Daniel non par le calcul des semaines, mais par l'événement des circonstances : abolition de la royauté, du sacerdoce, de la prophétie chez les juifs, ce qui ne permet aucune approximation décisive.
Le danger que fait courir à l'Eglise l'ennemi du dedans l'a seul décidé à se faire apologète.
« Le libertinage déclaré n'est pas ce qui fait le plus de mal en ce siècle «corrompu. La plus grande partie du monde en a horreur et le seul nom « d'un homme sans religion empêche souvent qu'on ne l'écoute. Certains « sentiments hardis sur l'Ecriture sainte, sur l'inspiration des auteurs sacrés, « sur l'interprétation des prophéties et sur la loi de Moïse que l'on a débi- « tés depuis quelque temps avec beaucoup d'adresse et d'érudition sont infi- « niment plus dangereux... Où en sommes-nous, par exemple, si le Pentateu- « que n'est pas de Moïse et si les livres sacrés ne sont que des extraits « d'autres livres, tels que le Sanhédrin des juifs a jugé à propos de les « donner et qu'il a revus et corrigés en différents temps, selon les raisons « qu'il en a eues ?... Où en sommes-nous encore si les prophètes et les « historiens sacrés n'ont pas eu d'autre inspiration que celle qui leur est « attribuée dans un certain mémoire que l'on réfute dans cet ouvrage ? (4)... « Où en sommes-nous enfin, si la circoncision était avant Abraham et si la « loi de Moïse n'est qu'une imitation de la morale et de la religion des « Egyptiens ?... »
Le Vassor établit d'abord l'authenticité du Pentateuque par les arguments dont Filleau de la Chaise a donné le plus remarquable exposé (5). Puis il réfute les objections communes à tous les cri-
1. Faisant le tableau du culte chrétien, il dépeint celui du temps de Justin martyr, sans dire un mot de cérémonies modernes auxquelles il ne semble pas attacher d'importance. — L'influence de Malebranche l'empêche d'accepter trop de miracles. Il rejette l'hypothèse de Huet avec un grand bon sens.
2. Il déclare qu'il empruntera beaucoup aux protestants qui ont eu « plus de temps pour étudier l'Ecriture sainte », n'ayant pas à étudier aussi la tradition. (Préface).
3. Hébraïsant (1602-75), vice-chancelier de l'Université de Cambridge. II fut un des premiers à appliquer à la critique biblique les connaissances tirées du Talmud et des rabbins. Horœ hebraicœ et talmuddicœ, Cambridge, 1658 et 1679, 3 V. 4». Il collabora à la Polyglotte de Londres.
4. Le mémoire sur l'Inspiration, dans les « Sentiments » de Leclerc.
5. Discours sur les preuves des livrés de Moyse. Paris, 1672, 12. V. infra p. 65.
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tiques modernes (1) en partant de leur principe: n'y a-t-il dans l'ouvrage examiné rien de contraire à la personne et au temps de l'auteur ? Sa thèse est celle-ci : le Pentateuque étant un livre destiné à tout le monde, Josué, Samuel ou les prophètes ont pu y ajouter des notes marginales passées depuis dans le texte. — Et pourquoi pas des chapitres entiers ? — Parce que le peuple avait trop de respect pour ce livre et qu'il s'y serait opposé (2). Les additions sont aussi dans le texte Samaritain ; ce sont donc des annotations très anciennes. — Mais la description exacte de la Chaldée indique un auteur qui y a vécu. — Moïse a pu avoir un mémoire plus exact sur ce pays que sur d'autres. — L'auteur dit: « les Cananéens étaient alors dans le pays ». — Le Vassor ne saisit pas la portée de l'objection et répond : cet alors est une répétition à la manière des Hébreux. — Jacob tendit ses tentes au delà de Migdal-Héder. C'est la tour du bétail à Jérusalem. Or, Jérusalem n'était pas bâtie. — Non, c'est un endroit près de Bethléem que Jérôme nous dit s'appeler tour d'Héder(3). — « Avant qu'aucun roi régnât sur les enfants d'Israël » (4) n'a pu être écrit qu'après David et Salomon. — Moïse a pu voir prophétiquement les rois ; ou encore on a pu ajouter ces paroles. — Le Pentateuque renferme plusieurs fois nabi, mot très postérieur à Moïse. D'après Samuel, 1 Rois 9, 9, on disait jadis roë-voyant. — Samuel veut dire simplement que le mot populaire était roë, comme chez nous évêque et prélat. — Au Chapitre 3 du Deutéronome : « Jaïr appela Basan, Havot Jaïr, jusqu*à ce jour d'hui », indique un événement lointain. — Pas forcément. Matthieu dit du champ acheté par Judas : « Ce champ s'appelle encore aujourd'hui le champ du sang ».
Vient ensuite la réfutation particulière du système de Simon, Le Vas3or commence par appuyer l'attribution du Pentateuque à Moïse sur le besoin que nous en avons pour assurer notre foi. L'existence d'un collège d'écrivains publics ou prophètes chargés de tenir les archives serait admissible, si Moïse, chef de ce collège, l'a dirigé et contrôlé. Mais Simon ajoute que « ces écrivains prenaient la liberté d'ajouter ou de diminuer ce qu'ils jugeaient à propos aux mémoires des autres prophètes qui les avaient précédés ». Comment être sûr après cela de la vérité d'aucune prophétie ?
1. Il tombe assez souvent dans la naïveté : dans TExode Dieu parle à Moïse, comment un autre a-t-il pu savoir ce qui se passait entre euut ? (3« part., c. 2).