P. XV. XVII. XIX et XXI
5. « Plus les hommes, dit Condorcet, sont éclairés, plus ils sont libres, et plus ils sont libres, plus ils sont heureux » p. 23.
6. Bernardi, admirateur du 18 brumaire, de la force et de l'action, a d ailleurs plus d'estime pour les seconds : « Les projets des jacobins sont quelquefois imposants par leur atrocité même. On est toujours étonné de la profondeur de leurs vues et de la justesse de leurs comibinaisons. Les plans des philosophes sont toujours niais et puérils ». 208. V. sur cette question controversée de l'influence des philosophes sur la Révolution l'opinion des révolutionnaires euxmêmes : Roustan : « Les philosophes « [112] . c. 8 p. 432 sq. ; — et 1 article décisif de Morellet : « Apoloffie de la philosophie contre ceux qui l accusent des maux de la Révolution ». « Je ne blâme pas les ouvriers de Genève qui ont fait, chacun à part, un des mouvements de ma montre, mais l'ouvrier d« Pans, si, en les rassemblant, il n'a pas su les retravailler comme il fallait pour les faire jouer tous ensemble avec justesse et facilité ^. On a tout livré au peuple, bête féroce, et voulu tout changer, sans y mettre le temps. — « Mélanges de littér. », Paris Lcpelit 1818. 4 v. 80, t IV, 329.
7 L'abbé Gérard dans sa Théorie du bonheur, Paris 1801, 12, p. 4^, 8. Lond. (Lausanne) 1796, 8« ; 3 rééd. clandestânes à Paris, à Lypn et en Suisse, en 1796 et 97. Nous citons l'édition ne varietur, Lyon 1891, 14 v., t. I.
1. C. 5 p. 60 « De la Révolution française considérée dans son caractère antireligieux .. Grotius avait déjà prouvé la Providence par les révolutions, car « tout réussit à ceux qui les opèrent, tout concourt à leurs vues et conspire pour leurs succès au delà même de leurs désirs et plus que ne le permet la variété ordinaire du cour» des choses humaines ». (Ann. cath. t. IV p 24) Les Annales notent que l'invasion, la fuite du roi, des officiers, des nobles n'oit eu d autre effet que de fortifier la Révolution et de lui donner de l'argent par la confiscation des biens. D'après l'abbé Audrein, conventionnel. Dieu a voulu « nous rappeler ses droits et rafraîchir ses titres à nos hommages » o. c. 58.
nence inouïe qui se poursuit en France, le dur logicien constate que le philosophisme a aujourd'hui « toutes les chances humaines en sa faveur » (1). S'il ne triomphe pas et si le christianisme sort de cette épreuve terrible, c'est que le christianisme est soutenu par la puissance de Dieu. Cette puissance providentielle éclate dans tout le cours de la Révolution, que les hommes n'ont pas conduite. On a rarement vu, dans l'histoire des événements politiques, plus d'exemples de génération spontanée.
« Jamais Robespierre, Collot ou Barrère ne pensèrent à établir le eouver- « nement révolutionnaire et le régime de la terreur ; ils furent conduits « insensiblement par les circonstances et jamais on ne reverra rien de « pareil... Sûrement ils étaient les hommes du royaume les plus étonnés de « leur puissance. Mais au moment même où ces tyrans détestables eurent « comble la mesure des crimes nécessaires à cette phase de la révolution, un « souffle les renversa » (2).
Leurs excès et leurs victoires militaires étaient voulus par la Providence pour conserver l'intégrité du plus beau royaume après celui du ciel. L'émigration des prêtres en Angleterre aura préparé pour l'église anglicane le retour au bercail. Le clergé appauvri ne recrutera plus que des membres désintéressés.
Toutes ces idées alimenteront l'apologétique de « l'école théologique » et des écrivains religieux qui vont fleurir sous l'empire, plus encore sous la Restauration. Quelques-uns des éléments réparateurs d'un genre qu'on pouvait croire épuisé sont ainsi dégagés avant la fin du siècle.
CONCLUSION
La bataille a été chaude. Ces 130 ans de lutte resteront un moment considérable dans l'histoire de l'esprit humain.
L'opposition déjà marquée de l'humanisme à la foi au nom de la raison et de la nature, c'est-à-dire des lois de la pensée claire et des exigences du libre instinct, prend avec Spinoza un caractère plus réfléchi, c'est-à-dire plus philosophique et plus scientifique. Son panthéisme identifie en les divinisant la raison et la nature, supprime le tête à tète de l'homme avec Dieu, cette opposition de leurs volontés qui est au fond du drame chrétien et que le christianisme a pour fin de résoudre. Mais la religion judeo-chret.enne n'est pas seulement une philosophie, elle prétend être une histoire, et Spinoza essaie sur quelques documents sacrés la critique naissante, que Simon et Leclerc vont plus solidement fonder.
Dans l'histoire des idées religieuses, le xviii' siècle commence
à Spinoza.
Comment les chrétiens, qui n'ont eu guère sous les yeux que
l'incrédulité mondaine, vont-ils parer ce premier coup ?
Les apologistes anciens, acceptant les Ecritures sans contrôle, croyaient bâtir sur des documents solides, comme les historiens profanes appuvés sur Hérodote et Tite Live. Concevant généralement l'Apologie comme un ensemble d'arguments destines a prouver à l'esprit le surnaturel de la révélation pour en imposer ensuite d'autorité le contenu, ils exploitent surtout les prophéties et
les miracles. . • • . „
Cependant, de tout temps, à ces preuves externes se sont jointes des preuves internes, tirées soit de la beauté des mystères et de la bonté de la doctrine conformes aux exigences de la conscience ou aux idées les plus hautes de la raison, - soit d'expériences personnelles de régénération morale par la foi au Christ rédempteur. Ceux qui invoquaient ces expériences pensaient échapper au subjectivisme en se fondant sur l'identité de la nature dégradée chez tous les fils d'Adam. Toutes les âmes étant semblables, souffrant de la même misère, on en induit que le remède expérimenté par plusieurs a une valeur universelle.
Cette dernière preuve avait été surtout chère aux protestants.
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CONCLUSION
Duplessis Mornay, Grotius, Amyraut, à cause du caractère individualiste et personnel de la foi réformée.
Mais, dans les « Pensées », Pascal combine et dépasse ses devanciers.
Il s'étonne devant les aspirations de Thomme, devant tous les défauts de son être imparfait, interrogations de son esprit, impuis sance de sa volonté, inquiétude de son cœur inassouvi, — et trouve dans le christianisme la réponse. Le christianisme accomplit rhomme, comble ses vides, et la généralité que Pascal donne à cette preuve expérimentale lui ôte son caractère subjectif pour lui conférer la valeur d'une explication rationnelle. Seul l'auteur de notre nature peut en être le réparateur. Or, après avoir ébauché une démonstration nouvelle r Dieu sensible au cœur, là religion légitimée par l'autorité intérieure, Pascal, sous la poussée de la tradition, cherche encore l'autorité de la révélation dans les preuves externes, les prophéties et les miracles.
Va-t-il dominer l'apologétique ? L'espérer serait méconnaître la profondeur et la fécondité des œuvres du génie qui, comme les grandes découvertes, demandent des siècles pour porter leurs fruits. Les Pensées éclatent en plein âge cartésien, où le type idéal de la démonstration est la démonstration mathématique ; les idées régnent. Les sentiments tout chauds de vie : paix d'une âme confiante, allégresse et vigueur d'une âme revenue à la santé et goûtant la certitude ineffable de son salut, sont peut-être des réalités spirituelles mais non pas des idées évidentes par ellesmêmes ni des faits au sens scientifique du mot.
Cependant l'influence de Pascal n'est pas perdue. Toute une lignée d'apologètes traverse le siècle en développant les preuves internes de la foi ; on y trouve des mystiques, des protestants, un assez grand nombre de jansénistes, quelques jésuites parmi les plus pieux (on sait qu'ils restèrent longtemps aristotéliciens et amis du syllogisme). On la suit d'Abbadie à Huber en passant par Pictet, Duguet, de Lacroze ; d'Huber à Rousseau ; de Rousseau à Schleiermacher et à Chateaubriand même(l). C'est d'elle que sortira l'apologétique moderne.
Mais le xvii* siècle voit l'âge d'or de l'apologétique intellectualiste : elle triomphe dans la démonstration rationnelle de Malebranche, dans les démonstrations par les preuves externes où Bossuet, Huet, Abbadie donnent aux prophéties et aux miracles un rôle exclusif ou prépondérant.
1. Bien qu'il parle par ouï dire des félicites de l'âme chrétienne, n'ayant guère connu l'angoisse du péché et la joie de la délivrance, un peu comme il vantait les joies pures du mariage chrétien entre les bras d« sa maîtresse.
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or l'adversaire le plus redoutable de la foi .<!"'«" P^^^^^^^ T^ L„ RnnlP ruine toute démonstration a priori en montrant ScerUtude' t'i s conîradictions de la raison quand elle s'attaque L^xp^Smes métaphysiques, et renverse le ^P'"'-;-- .^^^^^ nTpnt de la religion chrétienne, en exploitant contre lui 1 existence ^.? Ll II ri la démonstration par les preuves externes, en mini la croTance au surnaturel. Les chrétiens se débattent en Tn Lntre Ta difficulté de concilier la liberté de l'homme I-est-à-dTre la permission du mal, avec l'existence d'un Dieu bon et uste il meilleure solutioiv, celle de Le.ftn.z aboutit a supprimer la liberté de l'homme, à limiter celle de Dieu en faisant un «rand Das vers le panthéisme.
Dans ses dernier! ouvrages, poursuivant la réhabilitatipn de a Nature commencée par les hommes de la Renaissance, favoris e 'i; les Epicuriens du xvir siècle, Bayle ébauche une mora e
ndéDendante uniquement fondée sur les instincts et sur l'utihte sociale c"L parUe de son «uvre ne portera ses fruits que 50 ans
''ird^res et déjà la plus grande victoire P-j-^-J^V;"-^ lUme est remportée : Bayle, détruisant l'autorité catholique de 'E^UseparT critique protestante, l'autorité protestante de 'Icriture^^parla critique catholique, contraint les chrétiens a reconnaUre que la seule autorité religieuse -t intérieure que U valeur de la révélation lui vient de son accord avec la raison e L rnscLce, juges de l'Ecriture et de >« Tradit »„ et nu«.men jugées par elles. Les Protestants qu seuls le réfutent « «ett^ jpo que - une fois les fureurs de Jurieu passées, - lui donnent de bon ou de mauvais gré gain de cause sur ce point.
De Bavle à Voltaire, les principales idées du grand critique nous reviennent de Londres, dégagées du fouillis prolixe ou elles . rdisslmulaient à demi. Les ééistes anglais jouent cette fois un rôle où les Français sont depuis passes maîtres : ils filtrent a pensée de 'étranger et la rendent clarifiée, c'est-à-dire plus nette TmoLs riche. C'est d'eux directement que Voltaire rdevera.
Fn même temps, tout contribue à fomenter 1 irréligion . la France vTdéed7sà plus forte substance morale par l'élimination des protestants et le refoulement du jansénisme, verse sans con repods dans la frivolité et cette liberté de moeurs qui préparait fadfs ou accompagnait volontiers l'émancipation de l^esprit^ La défiance de la métaphysique inculquée par Bayle, lessor et la vu garisation des sciences répandent l'état d'esprit déterministe, lignai par Leclerc pour la première fois. Fontenelle à la faveur de l'astronomie amusante, donne aux moins savants le sens de la
CONCLUSION
loi ; dans son Histoire des oracles il rend suspects le miracle et les témoignages anciens. Partout Ton voit baisser la croyance au surnaturel. Deux expériences où Ton espérait le surprendre, les convulsions jansénistes et les transports des prophètes cévenols, laissent, la fraude éliminée, un résidu de faits pathologiques. La discorde prolongée des sectes porte atteinte à l'autorité et incline à rindifférence un public instruit à penser que la vérité n'est pas ou est une.
Après la marcjfie d'approche générale conduite par Bayle et Spinoza, l'incrédule attaque chaque mur de la citadelle chrétienne ; non seulement les miracles, les oracles païens et chrétiens, l'antiquité du peuple hébreu, mais l'excellence du christianisme et notamment de sa morale, qui en était bien le donjon.
Pendant que le menu peuple des défenseurs se porte aux divers points menacés, Houteville comprend que, comme l'avait marqué Bayle, le problème chrétien se réduit à un problème historique : les faits évangéliques sont-ils vrais ? et abandonnant la méthode dialectique d'un Malebranche, ou celle qui consiste à raisonner sur les données de l'Ecriture admises sans examen, il cherche dans l'histoire évangélique les caractères des faits vrais.
D'autres, sentant ébranler leur confiance dans la méthode dialectique et répugnant peut-être à la méthode historique parce que leur religion- est moins une croyance qu'une foi, se réfugient dans l'apologie psychologique. Ils prolongent Pascal sur un point et font valoir la merveilleuse conformité de l'évangile avec tous nos besoins.
Dès la fin du premier tiers du siècle, ces trois formes d'apologie coexistent, mais la seconde domine. Sous la pression de la critique la défense a reculé sur sa deuxième ligne. L'ennemi viendra l'y chercher. Diderot soutiendra qu'une démonstration historique de faits ne tient pas contre une impossibilité logique et physique : vous dites le miracle possible parce qu'il est, je dis qu'il n'est pas parce qu'il est impossible. Bien ou mal attesté, peu importe ; il est absurde, je le nie.
Voltaire paraît et, en même temps qu'il vulgarise le déisme anglais en le dépouillant d'un reste d'accent religieux, il contribue avec tous les « philosophes » contemporains à préparer l'avènement du positivisme encyclopédiste.
Tous en effet, esprits très divers, concourent à enfermer l'homme en lui-même, dans les données limitées de sa connaissance, — c'est-à-dire à écarter la métaphysique, — et dans les données de sa nature, c'est-à-dire à fonder une morale indépendante. Quand ils déclarent la nature bonne, ils signifient qu'ils l'acceptent telle
qu'elle est, sans porter sur elle un jugement de valeur. Ils ouvrent la voie à ceux qui, repoussant tout a priori théologique, chercheront à tirer des règles d'action de nos instincts fondamentaux, tels qu'ils peuvent entrer en jeu parmi les nécessités de la vie sociale. Monlesqiiieii. Pope, Toussaint. Diderot travaillent, chacun a sa manière, à renouer le fil de la pensée antique par l'abolition de ridée du péché, et cet anti-Pascal que Voltaire esquissait dans les Lettres anglaises, c'est tout le siècle qui l'écrit.
Les sciences de la nature, avec Buffon, élargissent le monde dans le temps comme l'astronomie l'avait élargi dans l'espace ; elles se contentent de l'expliquer par les causes secondes et portent ainsi une double atteinte à la cosmogonie mosaïque.
La philologie biblique exterminée du sanctuaire par Bossuet, et qui, depuis la ruine de Simon, restait inoffensive pour la foi, découvre dans le Pentateuque la plus forte trace de composition humaine qu'un livre puisse présenter. Mais l'ignorance de ces matières est telle en France, que ni l'attaque ni la défense ne verront dans la découverte d'Astrnc un des points stratégiques de la
bataille.
La défense s'attache à réfuter Locke et à étouffer le germe de matérialisme qu'on a cru découvrir chez lui. Elle combat l'apologie des passions, mais manque trop de sève religieuse pour rendre sensible le fondement psychologique de la notion du pèche. Certains apologistes, comme Prades, cèdent à la philosophie sur ce point capital et sur celui du miracle physique.
En même temps, l'évolution du christianisme protestant, provoquée ou accélérée par la critique baylienne, aboutit chez Marie Huber à une sorte de rationalisme, moraliste ou mystique selon les tempéraments, qui repousse tout magistère extérieur et n'entend la voix de Dieu que dans les profondeurs de l'âme et de la conscience. Cette attitude religieuse nouvelle est de la plus haute importance : ce sera celle de Rousseau qui rappellera au respect de l'évangile le rationalisme sceptique. Le libre croyant servira d'intermédiaire entre la libre pensée et le christianisme traditionnel.
Mais les hardiesses ou les concessions de Prades et Huber qui sont, ne l'oublions pas, des apologistes, marquent une nouvelle défaite de la foi orthodoxe, — puisqu'on voit des chrétiens exténuer le péché, rejeter le miracle physique, nier la légitimité d'une
autorité extérieure.
L'incrédulité fait de tels progrès qu'on multiplie les ouvrages d'instruction chrétienne destinés à munir la jeunesse.
Nous sommes au milieu du siècle ; le clergé, le Parlement, la
CONCLUSION
royauté se ressaisissent devant la gravité du mal. L'Encyclopédie et l'Esprit sont poursuivis, -— en vain. La décade qui a vu naître ces deux ouvrages, et le Dictionnaire philosophique, et l'Emile, a produit les œuvres les plus fortes du xviir siècle contre le christianisme traditionnel.
Les deux courants de pensée issus de Bayle aboutissent, l'un, dans les âmes religieuses, au christianisme raisonnable d'Huber et du Vicaire savoyard, l'autre à l'empirfsme déterministe d'Helvétius. Entre les deux, le déisme intellectuel de Voltaire s'appauvrit, si possible, depuis que le père de Candide a retiré à Dieu la providence. Voltaire désormais se spécialise dans le dénigrement de la révélation, en montrant l'Ecriture humaine, ou inhumaine, ou moins qu'humaine.
Les chrétiens semblent à ce moment frappés d'épouvante, car, avec Helvétius et Rousseau, la philosophie commence à édifier les demeures de l'avenir. Ils courent cependant au plus pressé, à la défense du spiritualisme et du déisme, qu'un empiriste conséquent rejette puisqu'ils comportent des actes de foi. D'autant plus que lo tradition spinoziste, muée chez Diderot en un naturalisme qui devançait les temps, inspire à d'Holbach et à ses amis un matérialisme agressif. Mais les réfutations du matérialisme, généralement cartésiennes, offrent ces arguments classiques impuissants à convaincre un esprit préoccupé de l'expérience. ~ La tentative d'Helvétius pour tirer un art moral de la science des mœurs, est combattue par l'exposé des conséquences horribles d'une morale sans Dieu.
Alors surgit le seul apologète du siècle, le seul du moins dont l'œuvre ait arrêté l'esprit public sur la pente du scepticisme. Semblable à la lance d'Achille, la Profession de foi de Rousseau guérira les blessures qu'elle fait à la religion.
Elle nie la révélation exclusive, les dogmes inintelligibles, laisse en doute le surnaturel, mais elle replace la religion dans son vrai sanctuaire, le cœur de l'homme, substitue la foi-confiance à la foicroyance, cherche le seul critère de la vérité religieuse dans la « lumière intérieure », c'est-à-dire à la fois dans sa correspondance avec notre conscience et avec les besoins de notre sensibilité. Sentiment de la dépendance, sentiment mystique d'une union avec l'être infini, goût de la vie intérieure et de l'effort moral, Rousseau réintègre dans les âmes la substance de la religion.
Mais, avec lui, l'apologétique recule sur une troisième ligne de défense. On connaît sa critique impitoyable de l'apologie par les faits et comment il grossit l'incertitude et les difficultés de la méthode historique. Il réduit aux preuves internes toutes les raisons de la foi.
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L'essentiel de Bayle et Spinoza subsiste : rautonomie de la raison et de la conscience qui sont Dieu en nous. L'essentiel de Pascal subsiste : l'intuition religieuse, Dieu sensible au cœur. Mais rationalisme et foi ne sont plus affrontés comme aux temps de Bayle et de Jaquelot, où le sentiment religieux était l'âme d'un corps de dogmes. La critique a modifié les plis de l'esprit qui, gêné dans son ancienne armure, l'a laissée tomber par morceaux. L'âme du Vicaire savoyard est d'un type inédit : avec l'esprit critique s'y rencontre le sentiment religieux vêtu du corps léger du spiritualisme. La nouveauté de cet être inconnu excite la fureur des hommes, qui lui courent sus comme des enfants jetant des pierres à l'étranger! Un aspect insolite est toujours insolent et semble délier le commun peuple. Méconnu tout d'abord par les hommes de foi, le Vicaire paraît au moment où les rigueurs redoublent.
« L'Infâme » blessée à mort se redresse pour une dernière violence et le démon de l'Unité frappe ses dernières victimes : Calas, Rochette, les trois frères de Grenier, La Barre. Voltaire exploite habilement contre l'évangile ce sang répandu en son nom. Il achève de rendre la « Parole de Dieu » ridicule et odieuse. Un seul réfutateur, Guénée, se fait écouter du public quand il signale les erreurs ou les injustices du « Patriarche ». Plusieurs apologies médiocres, honorables parfois mais peu lues, tournent dans le cercle du miracle et de la doctrine que le Vicaire savoyard a bien définitivement fermé. On défend contre lui le surnaturel, et l'on attaque son étrange christianisme où il ne manque que le péché.
Mais de 1770 à 1789, Rousseau prend sa revanche. Il domine l'apologétique et l'on voit marcher après lui la foule de ceux qui prouvent la vérité de la religion par ses effets sur l'âme, aujourd'hui par sa bonté, demain par sa beauté.
Politiques comme Daunou, âmes sensibles comme Lamourette, tous sont bien de sa race, et, qu'ils l'avouent ou non, le dogme est pour eux secondaire. Aux époques de dogmatisme, le sentiment religieux se coule dans les moules des doctrines, et Ton égorge et Ton meurt pour un mot. Après la sarabande voltairienne, les moules sont brisés, les formules suspectes. L'indestructible sentiment reparaît alors dans les âmes, à l'état pur, si l'on peut dire, en tout cas mal déterminé et peu chargé d'éléments intellectuels ; cela expliquera l'indifférence d'un public d'ailleurs cultivé pour la faiblesse théologique de Chateaubriand. Peu importe ; on est tout à l'enchantement de sentir, et d'aimer Dieu. Bien vite la coulée retrouvera les formes les plus rigides de l'orthodoxie catholique
M^Hlp
CONCLUSION
et protestante, mais pour l'instant la «emi-incrédulité héritée du siècle des lumières s'unit à une foi émue, bientôt fervente, et c'est ce qui fait l'intérêt original du moment où nous arrêtons notre étude.
A l'apologie par les bienfaits du christianisme, la Révolution ajoute l'argument des méfaits de l'irréligion. Elle rejette aussi les esprits ébranlés et les cœurs meurtris dans l'espérance d'un monde où la justice habite, où il n'y aura pleurs ni tourments. Les journaux religieux exploitent, après la Terreur, cet élan des âmes navrées. Au lieu de rire de l'encens, écrit J.-J, Dussault au citoyen Rœderer, entrez dans une église et voyez les veuves et les orphelins des victimes y chercher la consolation (1).
Depuis plusieurs années le mysticisme travaille en Europe les âmes inquiètes, avides de franchir les bornes de la connaissance et de la puissance humaine et de capter les forces inconnues de l'Univers. Cette fermentation a gagné, même en France, assez d'esprits pour alarmer les chrétiens raisonnables. Tout cela contribue au réveil religieux. Malgré l'extrême faiblesse des apologètes de la période révolutionnaire, qui ne savent plus la religion ou qui s'adressent à un public sans instruction chrétienne, Chateaubriand peut paraître, son triomphe est assuré.
Au soir d'une bataille d'hommes on peut se demander « qui a gagné ».
Au soir d'une bataille d'idées cette question serait moins naturelle, quand les idées en conflit sont essentielles à l'âme humaine et mettent aux prises les deux facultés distinctives de notre espèce : l'homme est un animal raisonnable, l'homme est un animal religieux. Ceci ne tuera pas cela, la preuve est faite. Mais ceci peut modifier cela, orienter et accélérer son évolution. Parce que le christianisme, haï et bafoué de l'élite pensante vers 1770, ressuscite 30 ans plus tard, il ne faut pas croire que rien n'ait changé, qu'un siècle de critiques ait passé sur l'évangile sans l'entamer, que la barque de St-Pierre soit insubmersible. Le progrès se fait en spirale et recoupe la même ligne, mais jamais au même point.
Sous la pression de l'adversaire, Vapologétique a constamment cherché, au cours du siècle, un point d'appui de plus en plus proche de nous et des preuves de moins en moins rationnelles.
L'apologie sublime de Malebranche prouvait le christianisme par les idées, et démontrait théoriquement la nécessité, donc la