Ed. de Genoude et de Lourdoueix, t. II
semble présentant une perfection plus grande qu'un monde moins défectueux fait par des moyens compliqués, argument métaphysique auquel un incrédule ne se rendra jamais (1).
Et surtout, il fait de l'Incarnation non plus un expédient sublime de l'amour divin, décidé à sauver l'humanité malgré elle-même, mais le but unique de la Création. Dieu agit pour sa gloire, il crée le monde pour en tirer honneur. Or, son ouvrage ne lui sera glorieux que s'il l'unit à une personne divine. De là l'incarnation du Médiateur en qui le fini et l'infini se rencontrent (2). Dieu retire plus grande gloire de son Fils, Adorateur, Sacrificateur, Victime d'une dignité infinie, que d'une créature si noble soit-elle.
On voit où l'ardeur de sa foi et le démon métaphysique entraînent l'imprudent philosophe. Pour mettre le dogme central du christianisme au-dessus du doute, il le prouve nécessaire. On attaque la conduite du Dieu créateur, il ne plaide pas les circonstances atténuantes comme certains défenseurs paraîtront réduits à le faire, il montre la déchéance et la misère de l'homme non pas accidentelles mais prévues — le lecteur non prévenu dirait voulues — comme des pièces du plan éternel (3). Et la liberté qu'il laisse à l'homme est si précaire que Dieu reste en définitive responsable du mal. Ainsi, plus Malebranche établit fortement l'Incarnation, plus il aggrave le crime de Dieu. Il exalte sa puissance au détriment de sa bonté ; c'est l'insoluble conflit des attributs divins. Il compare l'Auteur des choses à un ouvrier qui n'hésite pas à mettre un bel ouvrage en un lieu où il risque d'être cassé, parce qu'il sait qu'on le lui paiera plus qu'il ne vaut et qu'il gagnera en somme à la casse (4). Bayle ne dira rien de plus fort contre le dogme de la chute et de la rédemption. Parlant de l'optimisme de Malebranche, il émettra cette raillerie froide : Dieu, dans ce système, ressemble à un prince « qui se pique de faire paraître son habileté plus que son amour pour le bien
public » (5).
Il n'est pas jusqu'à la Trinité dont il ne démontre le lien néces-
• 1. Dieu n'a pas voulu faire le monde le plus parfait possible, « mais seulement le plus parfait par rapport aux voies les plus dignes ^^J"» " /f; E"; Iretien sur la métaphysique et la religion, éd. cit., t. II, p. 64). De la, les monstres et les désordres que le jeu uniforme des lois simples permet à cote de beaucoup de bienfaits.