‹ De Pascal à Chateaubriand [microform]. Les défenseurs français du christianisme de 1670 à 1802Chapitre 5 sur 390 · I. — Objet et Ordonnance de cette étude · texte numérisé non relu

I. — Objet et Ordonnance de cette étude

Le xviii** siècle est le grand siècle anti-chrétien. On ne l'a guère étudié jusqu'ici qu'à travers les philosophes. On sait bien que des luttes entre jansénistes et ultramontains est sortie une abondante littérature de controverse ; on ignore généralement la résistance que les chrétiens de toutes dénominations opposèrent à l'ennemi commun. Le public lettré connaît les noms de quelques-uns de ces défenseurs, pour les avoir rencontrés sous la plume de Voltaire à jamais ridiculisés. A-t-on la curiosité de feuilleter Nonnotte, on le trouve souvent erroné, Georges Lefranc de Pompignan, érudit mal instruit ou raisonneur médiocre. Les apologistes houspillés par Voltaire avec prédilection passent aisément pour les principaux. Et ainsi les lecteurs qui soupçonnent l'existence d'une littérature chrétienne au xviir siècle la méprisent.

Les meilleurs apologistes comparaissent plus rarement dans les œuvres des philosophes, soit qu'ils ne s'attaquent pas aux personnes, soit qu'ils offrent à la verve des « incrédules » un triomphe moins assuré.

Ce n'est pas qu'ils fussent invincibles : nous constaterons la défaite des tenants du christianisme traditionnel. Mais encore était-il utile de connaître les plus dignes, et de ne pas laisser plus longtemps ignoré le gigantesque effort que, dans un siècle irréligieux, le christianisme a fait pour repousser l'assaut de ses adversaires.

Il y a, en effet, une lacune dans l'histoire de l'apologétique française de Pascal à Chateaubriand. Les ouvrages spéciaux étudient mal cette période : ou ils disent des pauvretés (1), ou ils

1. Paris, Hachette, 1916, 3 v. 16 : La formation religieuse de Rousseau, — La « profession de foi » de Jean-Jacques, — Rousseau et la restauration religieuse.

1. « La presse anti-chrétienne ne rencontra plus pour lui répondre que i ou 5 apologistes. » Chastel, prof, d'hist. ecclés. à l'Université de Genève : « Histoire du christianisme ». Paris^ 1883, 5 v. 8°, t. 5, p. 132. « La France chrétienne menacée... avait encore des réserves en hommes, en vertus, en talents de tout ordre. Néanmoins les apologistes furent rares. » R. P. Ai, prêtre du Sacré-Cœur : « Les Apologistes français au xix« siècle », Bloud,

DE PASCAL A CHATKAUBRIAND

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mentionnent au hasard quelques auteurs, sans vue d'ensemble. Or les philosophes n'attaquaient pas la forteresse du dogme sans viser à la fois des ennemis précis, maintenant oubliés.

Et ces défenseurs sont légion ; ils étonnent non par leur valeur, — par leur masse. De 1670 à 1802, il se publie par an 7 apologies en moyenne, près de 950 ouvrages dont certains ont plusieurs volumes (1). Nous avons lu et dépouillé à peu près tous ces livres morts, ensevelis sous la poussière inviolée. Quelques-uns sont devenus introuvables, plusieurs ne figurent dans aucune bibliothèque de Paris et reposent dans de lointaines bibliothèques de province ; je n*ai pas toujours pu me les procurer. Puissions-nous avoir dispensé les chercheurs de recommencer en entier ce travail de plusieurs années.

Le champ de notre étude est vaste, il ne pouvait guère être réduit. La période qui s'étend de 1670 à 1802 est, dans l'histoire de l'apologétfque, une époque entre deux moments. Ces dates marquent l'apparition d'œuvres saillantes, considérables par leur action sur l'opinion. De l'une à l'autre s'étend le xviii* siècle qui, dans l'histoire des idées religieuses, s'ouvre avec le Traité théologico-politique de Spinoza (1670) et le plaidoyer le plus original contre l'irréligion moderne, les Pensées, et se ferme avec la renaissance chrétienne dont le Génie du Christianisme est moins un facteur qu'un effet. Tout arrêt entre ces deux termes serait arbitraire. A chacun d'eux finit un âge, un autre s'ouvre : il n'y a point dans l'intervalle de commencement nouveau.

Nous embrassons dans ce travail toutes les œuvres de langue française, parce qu'elles s'adressent toutes au public français, celui sur qui les philosophes agissent le plus directement, et un petit nombre d'œuvres latines publiées par des auteurs de ce pays. Il n'y a pas lieu de distinguer entre protestants et catholi-

1898, 80, p. 5. Ce qu'on a écrit de mieux documenté sur la question se lit dans le « Dictionnaire de. théologie catholiq,ue >. de Vacant et Maiigenot, à l'article Apologétique.

1. Nous appelons apologie tout ouvrage qui vise expressément la défense du christianisme. Nous éliminons les œuvres dogmatiques, catéchétiques, forcement apologétiques par endroit, les plaidoyers particuliers destinés à justifier un usage propre à une église (plaidoyers en faveur du monachisme. du célibat ecclésiastique, etc.), les ouvrages de philoso,phie spiritualiste purement philosophiques. Dans les sermons, nous retenons seulement les apologies caractérisées. Ici la voie était ouverie par Bernard : « Le Sermon au xviiie siècle », Fontemoing 1901, S». Nous renvoyons souvent à cet ouvrage qui nons dispense d'insister sur des auteurs déjà connus. L'apologétique des prédicateurs est d'ailleurs le décalque de celle des spécialistes : d'abord scolastique et dogmatique, puis historique, « par les faits », pragmatique, « par les bienfaits ». Les 950 apologies sont l'œuvre de 625 auteurs environ dont 430 catholiques et 175 protestants.

ques. Leur cause est ici commune. Les points sur lesquels les orthodoxes des deux camps s'accordent sont en somme les points fondamentaux du christianisme traditionnel. Il arrive qu'une apologie catholique du christianisme soit suivie d'une apologie de l'église romaine à l'adresse des protestants. Nous laissons de côté cette controverse entre sectes qui n'entre pas dans notre plan. Plus généralement les meilleurs écrivains des deux églises se prêtent un mutuel appui et se citent avec estime. Les écrivains du Refuge forment une plus grande France constamment tournée vers l'ancienne patrie, où leurs livres s'écoulent et pour laquelle ils sont écrits. Si Pascal, Huet, Mauduit leur fournissent des faits ou des arguments, en revanche le Traité de la vérité de la religion chrétienne du réfugié Abbadie sera, jusqu'à la fin du xviii* siècle, le livre de chevet des apologistes catholiques. Et comment exclure de l'apologétique française les ouvrages issus de la Suisse romande, où, à côté des réfugiés et dans le voisinage de Voltaire, des professeurs de Genève ou de Lausanne participent à la vie intellectuelle de la France, suivent de tout près le mouvement de nos idées, et bataillent contre nos penseurs ?

La France, le Refuge,, la Suisse romande entrent donc dans le plan de notre étude sur l'apologétique française de Pascal à Chateaubriand. Leibniz lui-même y figurera un instant, comme un des principaux adversaires de Bayle, par son livre français de la Théodicée. •

L'intérêt de la bataille entre croyants et incrédules ne saurait être exagéré. Des deux côtés on est convaincu que l'existence même du christianisme est en jeu.

Devant les progrès foudroyants de la propagande philosophique, le ton des apologistes change : à la confiance hautaine des premiers succèdent vers 1730 l'inquiétude et l'indignation, vers 1750 l'amertume. Dans le dernier tiers du siècle les blasphèmes ne révoltent plus et c'est la lassitude des soirs de défaite : on lutte encore par devoir, pour l'honneur, sans illusion. Mais, à toutes les époques, la douleur vivifie plusieurs de ces défenses, où, sous les arguments scolastiques, on sent le frémissement du cœur blessé. La flèche dont l'auteur voulait préserver ses frères, il n'a ' pas toujours pu l'arracher de son âme, d'où la foi goutte à goutte commence peut-être à fuir.

Mais l'intérêt psychologique de certaines œuvres disparaît devant celui du résultat. Depuis les Pères et St-Thomas, chez lesquels les apologistes vont chercher leurs armes, une série de faits nouveaux se sont produits qui obligent à réviser le procès du

Intérêt de la lutte

Les faits nouveaux

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christianisme ou celui de Tincrédulité. La question que les chrétiens pouvaient croire résolue par la réfutation victorieuse de Celse et surtout par le triomphe de leur foi, se pose encore. Ils s'aperçoivent avec angoisse que pour un nombre croissant d'esprits elle est restée entière. Comment vont-ils adapter leur démonstration aux besoins nouveaux ? L'apologétique traditionnelle s'appuie sur les prophéties et les miracles. Comment faire accepter de telles preuves à la génération mathématicienne formée par Descartes, pour qui le critère du vrai est l'évidence ; puis à la génération de la fin du xvir siècle, que les découvertes de physique inclinent au déterminisme ; aux premières générations newtoniennes éblouies par la loi la plus générale que l'Univers ait révélée à l'homme ; aux lecteurs de Buffon, qui prouve l'antiquité du monde et qui entrevoit nettement l'évolution de la matière organisée sinon celle de la matière inerte ?

D'autant plus que la critique historique est née. Les érudits orthodoxes comme Mabillon et Blondel ont donné l'exemple de la recherche indépendante ; ceux à tendances rationalistes comme Richard Simon et Leclerc en ont posé les principes. Tous ont fait brèxîhe dans la tradition sur des points de détail. Et comme le sens historique est encore à naître, il semble que ces hommes accumulent des ruines et que le vide se fasse où ils ont passé.

D'autre part, l'influence de la philosophie anglaise contribue à rendre les français réfractaires au dogmatisme, au surnaturel, à l'a priori. Locke, idole de nos écrivains, leur inculque l'empirisme. A son exemple, ils chassent avec joie de leur esprit les derniers fantômes des entités et des notions innées ; et l'on sait par quelle curieuse déformation l'apologiste du christianisme raisonnable devient entre les mains de nos gens un adversaire dangereux du spiritualisme même.

L'éveil de la critique politique favorise puissamment l'émancipation de l'esprit public. Les fruits amers du despotisme de Louis XIV sont de plus en plus évidents (1). Et quand, avec Louis XV, les méfaits de l'absolutisme ne sont plus compensés par la prospérité intérieure ou par la gloire militaire, l'impatience va grandissant. Or, par toutes les avenues, la critique du régime aboutit à l'Eglise. Qu'on attaque les privilèges, le système fiscal ou la tyrannie administrative, le clergé reçoit directement sa part de coups. La tyrannie intellectuelle du gouvernement est pres-

1. M. Lanson a admirablement montré le rôle du sentiment civique dans la formation de l'esprit rationaliste : Le Rôle de Vexpérience dans la for^ mation de la philosophie du xviii» siècle en France. — Rev. du Moi«, 10 janv.-lO avr. 1910. — V. aussi son cours de 1908. Rev. des cours et conférences, 27 févr. et 12 mars 1908.

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qu'entièrement son œuvre. L'intolérance et les prétentions ultramontaines ont leur principe dans le grand rêve catholique d'unité.

Mais le clergé c'est l'église, l'église c'est le christianisme, il ne faut pas perdre de vue en pays catholique la rigueur de cette identité ; si bien que toute attaque contre Rome ou contre les prêtres sera précisément dans l'esprit des agresseurs et des victimes une tentative antichrétienne, une atteinte à la Religion.

Parmi les faits nouveaux qui remettent en question les vérités acquises, en élargissant le débat, les voyages lointains ont leur importance (1). D'une part, ils font mieux connaître des peuples très anciens, tels que les Chinois, d'autre part, ils révèlent ailleurs que dans le monde judéo-chrétien des vertus et une saine métaphysique. L'horizon recule du côté de l'antiquité : l'univers des grecs et des romains n'a pas contenu tout le paganisme. La relativité de la Bible apparaît, elle n'est plus ou pas encore la Bible de l'humanité.

Enfin les mystiques, mieux connus, minent à leur façon le christianisme des églises. Ils apportent aux incrédules une aide inattendue en faisant bon marché des dogmes, du culte et des prêtres ; ils déconcertent les défenseurs officiels de la religion en déprisant leur laborieux échaff*audage d'arguments rationnels, déclarés incapables de procurer la foi. Spectateur du conflit entre Mme Guyon et l'Eglise, le public ne deviendra certes pas quiétiste, mais il sera peut-être un peu moins orthodoxe et ici encore Bossuet est le vrai vaincu. L'on sait aussi quel parti Voltaire tirera des Quakers pour jeter le discrédit sur les églises constituées.

De tous ces champs nouveaux vont surgir de nouvelles objections contre le christianisme. Le déterminisme niera les miracles, la physique et l'histoire naturelle contrediront la Genèse, la critique biblique exténuera l'inspiration, l'histoire mieux informée reculera l'antiquité des peuples bien au delà des Hébreux, l'antiquité du monde bien au delà d'Adam ; elle réduira la merveille de la propagation du christianisme ; la connaissance des philosophies et des religions, encore élémentaire, comblera partiellement l'abîme jusqu'alors creusé entre l'excellence de la morale chrétienne et la médiocrité des morales païennes.

Nous constaterons bien chez quelques apologistes un eff*ort d'adaptation, mais il n'aboutira qu'à énerver les arguments classiques sans faire appel à de nouveaux moyens de persuasion. Dans l'ensemble, l'apologétique officielle, intellectualiste et dialectique, ne se renouvelle pas.

1. Bernier, Régis et les jésuites, la Hontan, font connaître l'Inde, la ChinCi les Hurons.

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Pascal

Ordonnance

de cette

étude

Et cependant, Pascal avait posé les fondements d»une apologétique nouvelle tirée de l'expérience et du témoignage intérieur. L'apologétique moderne est sortie du germe enveloppé dans les Pensées, mais les chrétiens du xviir siècle n'ont pas su l'apercevoir. Esprits abstraits et secs dans la note du temps, ils alignent sans se lasser les preuves exploitées par les premiers apologetes, et ne cherchent parmi les matériaux de l'œuvre de Pascal que ces arguments équarris qu'on numérote et catalogue. Peut-être sentent-ils que leur génération rationaliste, étrangère à la vie intérieure et aux réalités du cœur, demande des idées logiques, des raisonnements et des faits. Leur propre foi, d'ailleurs, est peu

sentimentale.

Un petit nombre cependant a compris les « Pensées » : quelques protestants et, dans le catholicisme, quelques mystiques. Nous suivrons avec le plus grand soin à travers tout le siècle cette postérité spirituelle du grand chrétien. C'est un courant, par moments invisible, qui porte l'avenir. Il jaillira avec force après la Révolution avec Schleiermacher, et pendant le xix** siècle ne cessera de s'élargir (1).

Ces novateurs n'éveilleront au xviir siècle pas plus d'écho que les apologetes scolastiques. Et cependant le plus grand apologiste du siècle, le seul qui trouvera le chemin des consciences, qui rendra aux esprits le respect de l'évangile et qui fera jaillir de l'aridité des âmes le sentiment religieux, Rousseau, est imbu de leur pensée. Le Vicaire savoyard clôt le siècle encyclopédiste, parce qu'il annonce un Dieu raisonnable sans doute, mais avant tout sensible au cœur. VEmile ne portera pas ses fruits tout de suite. On ne l'entend pas en un jour. Nous verrons après lui fleurir encore deux ou trois cents apologies classiques et le Réveil chrétien du xix** siècle se fera dans les cadres de la vieille orthodoxie, mais ce siècle de critique et de foi se rangera par degrés, après combien de révoltes et de luttes, au point de vue de Rousseau.

Nous pouvions adopter pour notre étude un ordre systématique ou l'ordre chronologique. Le premier aurait consisté par exemple à suivre séparément les destinées de l'apologétique scolastique, celles de l'apologétique historique, dite « par les faits », celles de l'apologétique psychologique, à la Pascal. Cette distinction,

1. Parmi les représentants de l'apologétique nouvelle, il faut citer, — pour ne parler que des morts, — dans le protestantisme Yinet et Auguste Sabatîer, dans le catholicisme Newman : Grammar of assent ; — Discours, édités par l'abbé Deferrière (Paris, Sagnier et Bray, 1850). V. surtout le 9« : Discours d'Oxford.

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parfois un peu forcée, nous aurait ramenés à deux reprises sur nos pas et aurait isolé les uns des autres des auteurs contemporains. Nous avons préféré l'ordre chronologique qui suit le mouvement des idées et celui de la production littéraire. La bataille se concentre autour de quelques ouvrages importants qui jalonnent les progrès de l'assaut. Le Traité de Spinoza, le Dictionnaire de Bayle, les Lettres anglaises, l'Esprit, etc.... sont des nœuds de la lutte. Dans les intervalles on escarmouche contre les menues impiétés, mais le gros effort se porte naturellement sur les livres qui marquent une pointe plus hardie de l'ennemi. Nous grouperons autour d'eux l'essaim des apologies. C'est le seul moyen de distribuer un peu de clarté dans ce panorama d'une bataille immense.

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