Questions d'Aulnay
2. C'est le scepticisme de Raymond de Sebonde (V. Strowski : « De Montaigne à Pascal », p. 54). Pascal l'entend. Il parait monstrueux aux catholiques cartésiens.
3. Examen du pyrrhonisme ancien et vnoderne, dernière section. La Haye, 1733, foL Les Mémoires de Trévoux avaient aussi protesté (juin 1725). En 1760, Formey place encore Huet dans « la secte des sceptiques modernes » : Hist. abrégée de la philosophie, Amst., 12, p. 247. L'abbé Flotte l'a justifié : Etude sur Daniel Huet, Paris, 1857, 8«:
4. « Il m'a paru que cet illustre et savant auteur, après nous avoir donné, à l'exemple d'Eusèbe de Césarée, une Démonstration évangélique, avait encore voulu l'imiter en nous donnant dans cet ouvrage posthume une espèce dfi Préparation pour disposer les esprits à se sounaettre plus facilement aux vérités de la foi et pour d^ruire l'un des principaux et des plus (ordinaires obstacles qui s'y opposent... l'orgueil de l'esprit humain. » Méan. de lit. et d'hist., t. II. 169 ; Paris, 1749, 12. Leclerc avait déjà remarqué que Huet tient le milieu suivant : se servir de la raison, non pour juger les dogmes en euxmêmes, mais pour juger de leurs fondements. — Bibl. uniu., 1692, p. 60.
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l'âge d'or de l'apologétique classique
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Sa démonstration
cet étrange démonstrateur qui paraissait affaiblir Tinstrument de ses démonstrations.
La gaucherie philosophique de Huet ne doit pas nous le rendre méprisable. Ses théories traduisent un effort pour penser et formuler un sentiment que Tauteur éprouve vivement, et que les modernes exprimeraient peut-être ainsi : la foi n'est pas la croyance. La première déborde la seconde et transforme en certitude les probabilités auxquelles atteint la raison (1). Elle ajoute un supplément de confiance aux lumières de l'entendement.
En reléguant ainsi la certitude rationnelle au second plan, Huet sapait l'intellectualisme dogmatique dont Malebranche fut le plus pur représentant.
La « Démonstration évangélique » servira simplement à préparer la foi, ou à la confirmer en lui fournissant un secours extérieur.
Elle est écrite pour l'instruction du Dauphin. Par une inconséquence puérile, le bon précepteur qui vise une certitude morale veut donner à sa démonstration une allure géométrique. Il règne à cette époque un engouement pour ce genre d'exposés. C'est sans doute un effet du progrès des mathématiques où Descartes trouvait le type du raisonnement certain, plus tard de l'exemple de Spinoza et du désir de le réfuter à sa manière (2). Est-il besoin de dire que la Demonstratio evangelica offre avec un traité de géométrie ou avec l'Ethique une analogie de pure forme. Il n'y a aucune nécessité dans les déductions, et la distinction entre définitions et axiomes fait sourire, étant arbitraire (3). Il pose sous cette rubrique quelques-unes des règles de la critique historique.
L'occasion vraie ou feinte du livre est une controverse qu'il eut avec le juif le plus notable d'Amsterdam. Aussi concentrerat-il la discussion sur les prophéties, terrain commun aux juifs et aux chrétiens qui les appliquent diversement.
Sa démonstration se réduit à établir trois vérités de fait : l'Ancien et le Nouveau Testaments ont été écrits au temps prétendu — par les auteurs prétendus, — l'histoire de Jésus-Christ accomplie dans le nouveau est prédite dans ^l'ancien. Donc les deux Testaments sont vrais, J.-C. est le Messie, sa religion est divine.
1. De même qu'il manque à la certitude de la foi un degré de clarté que possède la certitude des bienheureux, il manque à la certitude humaine un élément qui se rencontre dans la certitude de la foi.
2. V. Lanson : Rev. des Cours, 26 nov. 1908 et 23 déc. 1909, p. 263.
3. La définition du Messie, par exemple : « homme-Dieu divinement envoyé par Dieu pour le salut des hommes et prédit par les prophètes dans TA. T. » est une véritable proposition.
Les preuves de l'authenticité et de la vérité des Ecritures, dont nous verrons dans Abbadie le déroulement plus harmonieux et plus complet, sont renouvelées par la thèse favorite de Huet : tous les dieux de tous les pays s'identifient avec Moïse ou avec les membres de sa famille, toutes les religions anciennes découlent des livres de Moïse, les sages parmi les sages se sont tous proposé de l'imiter. Il était banal, depuis les Pères, d'afiirmer sans approfondir que les Grecs avaient fait des emprunts aux Hébreux. Bochart, le maître de Huet, avait adopté ce principe (1), mais personne n'avait encore tenté de rechercher tous les emprunts analogues chez tous les peuples connus.
La poursuite de cette idée réclamait un esprit d'une érudition immense et d'une médiocre pondération. Huet s'y appliqua avec enthousiasme. Homère, par exemple, passait pour avoir étudié en Egypte, où la mémoire de Moïse était certainement vivante. Les dieux voyageant sur la terre sont un écho des anges d'Abraham. La théogonie d'Hésiode montre, comme la Genèse, le monde tiré du chaos, et qu'est Pandore sinon Eve ? Presque toute la théologie des Gentils découle des écrits ou des actes de Moïse. Taautus, dieu des Phéniciens, Adonis, Marnas, dieu des Gazéens, sont Moïse. Loin de dire avec Simplicius que la doctrine de Moïse eut son origine en Egypte, nous voyons que Moïse fut considéré comme un Dieu par les Egyptiens. C'est Theuth ou Mercure, Osiris ou Bacchus, c'est Apis et Mnevis, Serapis, Orus, Anubis, Vulcain, Typhon. Le Zoroastre des Perses est le même que Moïse. L'ancienne religion des Indes a découlé des livres de Moïse, tant celle du Guzzara que celle du Coromandel ; de même celle des Chinois et des Japonais. Si l'on demande comment la doctrine mosaïque a pu pénétrer si loin, ne sait-on pas que Sésostris, par exemple, est allé jusqu'aux Indes ?
Passons au nord et à l'occident. Moïse a été adoré par les Thraces, les Germains, les Gaulois, les Bretons, les Espagnols, par les Américains eux-mêmes. Les preuves ? une conjecture : il est vraisemblable que les Phéniciens ont traversé l'Atlantique, une analogie de noms : le dieu Teutl des Mexicains pourrait bien être Teuth des Egyptiens.
Les Grecs ont voilé d'une infinité de fables la doctrine de Moïse, que dès Cadmus et Danaûs ils connaissaient. Apollon, Pan, Priape lui-même (2), iEsculape, Prométhée, Cécrops, Minos sont
1. Bochart : « Geographia sacra », Caen, 1646, foL, rééd. 1651, 1681.
2. Ici il y eut des rires ; « comme si en disant que ces dieux sont Moïse déguisé, il avait attribué à Moïse tous les vices et tous les caractères de ces dieux... Priape représentait la force vivifiante du soleil ». C'est le Journal
Erudition et délire
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l'âge d'or de l'apologétique classique
Moïse. Rhadamanthe, Eaque, Protée, Persée également. Aristée, Musée, Orphée, Linus, Amphion, Eumolpe, Tirésias, éducateurs de peuples ou prophètes, cela va de soi.
Presque toute la théologie romaine est venue d'Arcadie. On reconnaît Moïse dans Janus, Vertumne, Faune, Silvain, Evandre. Il est même caché sous les Pénates et les Lares. Plusieurs traits de son histoire ont passé dans celle de Romulus. Disons mieux, tous les dieux de la Fable sont un seul et même : Moïse. Toutes les déesses sont une seule et même : Séphora, femme de Moïse. La plupart d'entre elles reproduisent aussi la sœur de Moïse, Maria.
Le fougueux érudit a usé sans le vouloir des deux procédés rabelaisiens par excellence : Ténumération énorme et la répétition. Au bout de ce défilé grandiose auquel la gravité latine ajoute un ironique prestige, le rire éclate, et l'on goûte l'atticisme de Louis Racine disant : Mon père « n'approuvait pas l'usage que ce savant écrivain voulait faire en faveur de la religion de son érudition profane » (1).
L'usage qu'il en fait ici nous donnerait, en effet, une assez pauvre idée de sa critique. Il part d'observations justes : les motifs traités dans la Genèse se retrouvent dans les traditions ou la littérature des régions les plus diverses du globe, mais y a-t-il filiation, et dans quel sens ? Les érudits du xx* siècle n'osent pas encore le décider (2). Il sufïit que Moïse soit assimilé à un dieu égyptien pour que tous les équivalents grecs et romains de ce dieu deviennent des exemplaires de Moïse. Ces assimilations sont fondées sur la ressemblance des coutumes, des événements ou des noms. C'est par un jeu analogue qu'on a pu tirer de la Grèce la langue et le peuple français. Ailleurs il est plus raisonnable, mais il maintient les opinions traditionnelles sur tous les points importants : Moïse est l'auteur du Pentateuque, bien que quelques fautes aient pu se glisser dans les manuscrits. Le livre de la Loi retrouvé dans le Temple par le pontife Helcias (3) contenait tout le Pentateuque et non pas seulement le Deutéronome. Les prophètes savants qui rappelle ainsi les moqueurs au respect de l'éioidition, 1690, p. 160.
1. Loc. cit., p. 304. Leibniz, qui estimait beaucoup Huet, trouvait aussi que « non seulement lui mais encore plusieurs autres excèdent et donnent trop de carrière à l'imagination et aux jeux d'esprit ». Let. 5 à Burnet, Opéra, Genève de Tournes, 1768, 6 v. 4«, t. VI, 244.
2. V. Gunkel : « Genesis ûbersetzt und erldàrt », 3« éd., p. LXII, Goettingue, 1910. En 1856, Heinrich Liiken : « Die Traditionen des Menschengeschlechts » essayait encore de démontrer l'antiquité supérieure des récits de la Genèse dont les mythologies grecque, hindoue, perse, germanique, ne seraient que l'écho. V. A. Réville : « Prolégomènes de l'histoire des religions », Fischbacher, 1881, 8», p. 74 sq.